Alors que le soleil faisait son apparition le vendredi à Saint-Malo, Fabrice et Clémentine ont rencontré Valentine Choquet, l’autrice de Quand j’ai froid. Ensemble, ils ont parlé de ce très bel album sans texte édité par La Gouttière.

Valentine Choquet : De quelle façon a commencé l’aventure ?
Le dessin est une évidence pour moi, car depuis que je suis toute petite, je ne me suis jamais vue faire autre chose que de la bande dessinée.
J’ai commencé très tôt, dès l’âge de 8 ans. C’est une professeure qui a remarqué que j’aimais énormément ça et qui, en CM1, m’a proposé de participer au concours de la BD d’Amiens. J’y ai pris goût et j’ai été élue deux fois lauréate, à l’âge de 10 ans et 11 ans.
J’ai ensuite continué en 2013 avec le concours d’Angoulême, où j’ai été retenue parmi les Écureuils d’or nationaux. Cela m’a vraiment portée, j’avais des étoiles plein les yeux de pouvoir participer au concours et d’être présente à ce festival, voir les auteurs dessiner, dédicacer et qu’ils me racontent leurs expériences. Donc très tôt j’ai été immergée dans le milieu du dessin.
À côté de ça, à l’âge de 10 ans, j’ai ouvert un blog parce que j’avais besoin de m’exprimer, et le faire par le dessin est venu très naturellement. J’ai tenu ce blog de 10 à 18 ans en racontant des BD autobiographiques et humoristiques parce que j’aimais bien tourner en dérision mon quotidien. J’y racontais ma vie avec ma famille, ma sœur, mes anecdotes de collège, la pose de mon appareil dentaire (rires), mes amies. La moindre bourde que je pouvais faire ou une interaction sociale que je trouvais rigolote, je la racontais en bande dessinée. C’était obligé. Et chaque semaine, je publiais une planche.
“La thématique de l’école revenait souvent parce que j’ai traversé une période de harcèlement scolaire et le dessin est devenu un exutoire, ce qui m’a permis de tenir et de me raccrocher à ma passion”
C’était un moyen inconscient de fixer, comme une photo, un moment de votre vie ?
Oui, c’est une retranscription graphique d’un instant de ma vie. Et ce qui est cool, c’est que lorsque je me replonge dans mon blog, j’y retrouve tous ces moments, en dessins.

À 16 ans, j’ai eu l’ambition de faire mon vrai premier projet BD. Je me suis calée sur une centaine de pages avec des petites illustrations qui évoquent chacune une thématique. La thématique de l’école revenait souvent parce que j’ai traversé une période de harcèlement scolaire et le dessin est devenu un exutoire, ce qui m’a permis de tenir et de me raccrocher à ma passion. Cette première histoire parlait à la fois d’événements familiaux, de ce que je vivais et de ce qui me traversait l’esprit.
Cela vous paraissait naturel, de raconter votre vie ?
Oui, et je ne sais pas l’expliquer. C’était vraiment un exutoire, j’avais des choses à dire et des émotions à retranscrire. Je n’ai pas eu l’idée ou le besoin de partir dans des histoires imaginaires, d’inventer des choses, parce que je trouvais que ma vie était suffisamment riche en péripéties pour que je puisse les partager et qu’elles ne tombent pas dans l’oubli. Une sorte de journal intime dessiné. Je reposterai ces dessins sur mon site actuel, l’évolution est assez sympa !

Cela doit être surprenant de voir cette évolution graphique sur une période de huit ans !
J’ai toujours été hyper perfectionniste, je prenais cela très au sérieux à l’époque. Ce que je fais maintenant sur Instagram, poster des strips, je le faisais déjà à l’époque. Pour mes 10 ans, j’ai reçu ma première palette graphique. Je travaille en numérique depuis toute petite. Ça a été un amusement incroyable, j’ai découvert Photoshop, j’ai bidouillé un peu et tout a commencé.
En commençant tôt, cela m’a permis de dénicher plein d’outils. C’était très amusant, et pendant les périodes d’hiver où il neigeait trop et que l’on ne pouvait pas aller à l’école, mon temps était consacré à la bande dessinée. J’y racontais des anecdotes avec ma grand-mère, mes cousins. Pas besoin de sollicitation de leur part pour apparaître dans le blog.
“Ces deux styles ont évolué en même temps que moi et je ne me suis jamais posé de question de recherche. Ils sont venus naturellement”
À quel moment de votre parcours avez-vous trouvé le style graphique qui vous a convenu pleinement ?
En fait, il y a beaucoup de gens qui disent : « je recherche mon style », mais c’est une question que je ne me suis jamais posée. J’ai grandi avec deux styles de dessins très différents : un style « Quand j’ai froid » mais version moi plus jeune, qui était un peu plus réaliste, et un style qui correspond plus à ce que je poste actuellement, en strips. Ces deux styles ont évolué en même temps que moi et je ne me suis jamais posé de question de recherche. Ils sont venus naturellement.

En strips ou en BD, il y a deux façons différentes d’appréhender le dessin ?
En strips, le trait est plus lâché, plus direct, plus dynamique, et je prends vraiment plaisir à exagérer les traits alors que le style BD est plus posé, travaillé. Il se prête plus au muet, sans texte. J’y mets plus de couleurs, plus d’émotions. Je porte beaucoup d’importance aux émotions lisibles sur les visages des personnages.
Les choses montrées sont plus importantes que les choses dites ?
Les deux ont leur importance. Mon prochain album aura du texte. Ça sera une autre gymnastique. Pour moi, ce sont deux moyens de faire passer un message avec une puissance différente. Comment un mot va être retranscrit en image ? C’est pour cela que dans Quand j’ai froid, il y a énormément de messages que je ne peux pas faire passer avec du texte, et j’utilise donc des moyens graphiques, poétiques.
“Je veux vraiment que mon dessin soit fidèle à ce que j’ai en tête, et quand ça ne va pas, je recommence jusqu’à obtenir le résultat voulu”
Il faut donc un dessin très efficace et explicite. Est-ce que vous montrez votre travail pour savoir si vous êtes sur la bonne route ?
J’aime bien montrer mon travail. De toute façon, dans l’élaboration d’une bande dessinée, il y a des étapes d’échange au niveau du texte, du story-board, de l’encrage et de la mise en couleur avec l’équipe des Éditions de la Gouttière. J’étais aussi entourée de ma famille, avec qui j’aime beaucoup échanger ce qui peut permettre de débloquer certaines choses. Mais je veux vraiment que mon dessin soit fidèle à ce que j’ai en tête, et quand ça ne va pas, je recommence jusqu’à obtenir le résultat voulu.

“Le projet final correspond vraiment à ce que j’avais imaginé”
Mars 2024, c’est la sortie en librairie de votre album Quand j’ai froid. Comment s’est passée votre arrivée aux Éditions de la Gouttière ?
Alors c’est une belle histoire, il y a plusieurs croisements. Cela a donc commencé avec le Festival d’Amiens (Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens) en 2010 où je suis arrivée avec mes petites planches, j’ai eu des articles dans les journaux et j’ai eu l’occasion de rencontrer Céline Goubet (directrice adjointe de l’association On a marché sur la bulle) qui a suivi mon travail. Puis les chemins se séparent.
Plus tard, je poursuis mes études à Paris où je suis une école de bande dessinée (lycée Auguste-Renoir). Quand arrive mon projet Quand j’ai froid, j’ai les Éditions de la Gouttière en tête : elles sont d’Amiens et font de la bande dessinée muette. J’ai donc envoyé mon projet à plusieurs maisons d’édition et dans les réponses que j’ai reçues, il y en a une de La Gouttière.
Quand nous nous sommes rencontrés, je savais que j’allais partir à l’aventure avec eux. J’ai retrouvé Céline Goubet. Je suis passée dans le couloir et elle est sortie de son bureau en disant : « Mais on se connaît ! » Les planètes étaient alignées.
Après un rendez-vous avec l’équipe, je me suis remise à un travail de réécriture et j’ai tout refait. J’ai allongé la trame, j’ai refait les dessins dont le style graphique avait évolué avec le temps. C’était mon bébé, il fallait que tout soit carré ! Le projet final correspond vraiment à ce que j’avais imaginé.
“C’est une histoire de partage, d’amitié, de soutien et de cycles de vie”
Quand j’ai froid, c’est la rencontre de deux femmes de générations différentes et d’un lien fort qui va se créer très rapidement, naturellement.
C’est une histoire de partage, d’amitié, de soutien et de cycles de vie. Louise, une jeune femme plutôt renfermée, solitaire, a la chance de rencontrer, un soir d’hiver, Andrée, une petite mamie très solaire, pétillante, qui va lui transmettre ses souvenirs mais également sa bonne humeur, sa façon de voir la vie.
Elle a vécu plein de choses, avec dynamisme, et elle affiche fièrement ses souvenirs dans son appartement sur son mur de photos. Toutes ces choses positives, elle les transmet à Louise, qui en a bien besoin pour avancer dans sa vie. Jusqu’au moment où Louise pourra lui rendre la pareille, comme des vases communicants.

Elles sont là l’une pour l’autre. Andrée a eu une vie riche et suffisamment de recul pour dire à cette fille toute jeune : « Ne reste pas dans ton coin, profite de chaque instant. » Elle va lui donner la force d’aller vers les autres parce que le temps passe vite, de vivre le moment présent, et l’envie de créer son propre mur de photos.
Ce mur de photos existe, je l’ai vraiment construit et il est toujours en construction. Je garde énormément de souvenirs. C’est important pour pouvoir les partager, les transmettre comme j’ai pu le faire avec Andrée et avec mes grands-parents.

Que représente le mur de photos ?
Le mur de photos est capital dans la métaphore des vases communicants. C’est une idée que j’avais en tête depuis très longtemps. J’avais mon propre mur de photos avec quelques clichés de mes grands-parents dont je me suis inspirée et qui sont à la fin du livre. D’un côté Louise qui va garnir le sien et de l’autre côté, Andrée qui va commencer à perdre la mémoire. On a ce jeu graphique de construction et d’effacement qui est important.
L’écharpe a aussi une symbolique essentielle de transmission. On la retrouve plusieurs fois dans l’histoire, à des époques différentes, d’abord avec le papa d’Andrée qui d’ailleurs est à l’origine du titre de mon livre. C’est la puissance de l’image de pouvoir communiquer d’une manière poétique, originale ou peu commune certains messages.
“J’ai rougi la première fois que je l’ai vue et ça a donné lieu à la phrase qui clôture l’histoire”
Andrée existe-t-elle vraiment ?
Andrée est une femme que j’ai réellement rencontrée de la façon qui est racontée dans le livre et elle m’a véritablement dit cette phrase que je porte désormais en moi et qui est devenue le titre de la bande dessinée. J’ai eu un coup de cœur pour cette personne et on a été très copines durant un an et demi. Quand je l’ai rencontrée, j’ai su que je voulais écrire une histoire sur elle. J’ai rougi la première fois que je l’ai vue et ça a donné lieu à la phrase qui clôture l’histoire.

Andrée, celle du livre, est un mélange de cette petite dame et de ma grand-mère. Son caractère, notre rencontre et les petits moments partagés sont inspirés de ce que j’ai vécu avec elle. Ses souvenirs, sa jeunesse et sa rencontre avec le jeune Camille sont inspirés de la vie de mes grands-parents, Guy et Josette. Et puis Louise, c’est quand même beaucoup moi lorsque je suis arrivée à Paris pour mes études.
L’album s’est d’abord intitulé Andrée puis Mimine, car c’était le surnom qu’elle m’avait donné et qui me touche encore beaucoup, puis Quand j’ai froid, car c’est avec cette phrase que finalement tout a commencé.
Et puis ces quelques mots peuvent dire énormément de choses, recouvrent de nombreux messages. Je laisse les lecteurs et lectrices se faire leur propre interprétation.
Avec le Polaroïd qu’Andrée offre à Louise, les images se révèlent lentement sur le papier de la même façon que les souvenirs s’effacent.
Vous êtes la première personne qui relève cette information ! Dans le livre, il y a une séquence où Louise prend une photo d’un arbre dans la rue puis la fixe sur son mur. Quand on tourne la page, il y a la même structure de cases en effet inverse avec Andrée qui constate que ses photos disparaissent. En fait, dès que Louise accroche sa première photo, le processus s’enclenche.
Le choix du Polaroïd n’est pas anodin. Il y a plein de petits détails dans l’album, rien n’est laissé au hasard et tout a un sens. Et ce que j’aime, dans une œuvre muette ou non, c’est l’idée de relecture, d’y retrouver des détails des indices visuels que chacun peut interpréter. J’y ai mis également des clins d’œil à mes grands-parents, à ma famille.

Faire une bande dessinée muette était une évidence pour vous, pour l’éditeur ?
Quand j’ai froid a eu plusieurs versions et la toute première, que j’ai montrée à Andrée et qui faisait trois pages, comportait du texte. Andrée était très bavarde !
Puis j’ai découvert des œuvres sans texte comme Là où vont nos pères (de Shaun Tan, éditions Dargaud), qui peut être déstabilisant mais j’ai adoré me plonger dans chacune des images, Un océan d’amour (de Lupano et Panaccione, éditions Delcourt) ou Béatrice (de Joris Mertens, éditions Rue de Sèvres), sans oublier Birdy Melody et Billy Symphony (de David Périmony, éditions de La Gouttière). Dans le monde de l’animation, je peux te citer La Maison en petits cubes (de Kunio Kato) qui est incroyable, rempli de métaphores, ainsi que certains films de Michaël Dudok De Wit ou de Sylvain Chomet. Tout cela m’a donné envie de me lancer dans du « sans texte » à mon tour.

Valentine Choquet : dernière question. Pour Quand j’ai froid, vous êtes au scénario, aux dessins et à la mise en couleur. C’est un fonctionnement que vous souhaitez maintenir ?
Je ne suis pas contre travailler avec un scénariste, mais plus tard. Des projets sont déjà en cours pour lesquels je suis encore totalement aux manettes. Pour l’instant, j’ai encore beaucoup de choses à extérioriser et je favorise ce mode de travail que je pratique depuis que je suis toute petite. Chaque chose en son temps.
Merci Valentine Choquet pour avoir répondu à nos questions
Entretien réalisé le 25 octobre à Saint-Malo
Clémentine Sanchez & Fabrice Bauchet
- Quand j’ai froid
- Autrice : Valentine Choquet
- Éditeur : La Gouttière
- Prix : 19,70 €
- Parution : 08 mars 2024
- Pagination : 216 pages
- ISBN : 9782357961029
Résumé de l’éditeur : C’est l’hiver. Louise mène un quotidien calme, un peu solitaire et rythmé essentiellement par ses études. Un jour, frissonnante, elle rencontre sa voisine d’immeuble, une petite mamie qui a la bougeotte, le sourire aux lèvres et une myriade d’histoires à raconter. Des histoires de patins à glace et d’écharpes réconfortantes, des histoires de fleurs symboliques et de grand amour, des histoires de vélo et d’enfant qui grandit… Mois après mois, saison après saison, les deux femmes partagent de doux moments présents et des souvenirs passés, des souvenirs néanmoins de moins en moins précis…
À propos de l'auteur de cet article
Fabrice Bauchet
Très grand amateur de bandes dessinées depuis ses jeunes années, Fabrice Bauchet partage ses coups de coeur anciens pour les lecteurs de Comixtrip. Instagrameur BD qui commence à compter, vous allez aimer cet(te) (h)auteur d'1m80 ! https://www.instagram.com/fab_de_yf/
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