Otto, l’homme réécrit

Otto, un artiste, hérite de ses parents décédés, d’une malle où il découvre des archives, des films et des photographies des sept premières années de sa vie. Marc-Antoine Mathieu dévoile un récit singulier philosophique sur les racines d’un homme dans Otto, l’homme réécrit, aux éditions Delcourt.

OTTO : ARTISTE A LA DÉRIVE

Otto est un artiste très connu dans le monde entier depuis plus de vingt ans. Ses performances sont saluées par des centaines de personnes à chaque fois. A Bilbao, dans le Musée-miroir, il débute une nouvelle scène artistique : il se retrouve nu devant le public, un miroir face à lui. Après avoir brisé l’objet, il se sent alors seul, vide, un vertige qu’il n’avait jamais vécu. Cette glace symbolisant son état d’âme du moment. Il entre alors dans une impasse, ne pouvant plus créer et se retire de la vie médiatique et publique.

UNE MALLE ÉTONNANTE

Quelques temps plus tard, il apprend le décès de ses parents. Chez le notaire, il hérite de la maison familiale et d’une malle mystérieuse.

« La malle contenait des cahiers, des notes, des dessins, des documents photo, audio. Il y avait là les sept premières années de sa vie. Chaque jour, chaque heure de son enfance avaient été scrutés, enregistrés, en temps réel à son insu. Pas une seconde ne manquait : tout était décrit, classé, répertorié avec la plus grande rigueur scientifique… »

En effet, son enfance avait fait l’objet d’une expérience scientifique de la part du GEIPS (groupe d’études internationales de la psychologie de soi) et de ses parents.

Il se rend compte que de cette période, il n’a pas de souvenirs ni de perception de lui-même. Il prend la malle, emménage dans un immense loft en périphérie de ville et débute l’observation de tous les documents : un enregistrement par jour, dans le même rythme que celui qu’il avait subi à l’époque…

LA CONSTRUCTION DE L’INDIVIDUALITÉ

Marc-Antoine Mathieu aime toujours autant surprendre son lectorat par des récits expérimentaux de très grande valeur. Découvert par la public lorsqu’il publie Julius Corentin Acquefacques (de 1990 à 2013) – Alph’art coup de coeur à Angoulême en 1991 – en parallèle, il débute une œuvre sur le processus créatif ou l’artiste avec Le dessin (2001), Les sous-sols du révolu (2006) ou encore S.E.N.S (2014) et son exposition à Nantes. Il s’attaque même à Dieu en 2009 dans une fable déstabilisante sur la création.

Avec Otto, l’homme réécrit, il crée un double de son pendant artiste. D’ailleurs le prénom même de son personnage peut se lire dans un miroir, tel un palindrome. A la recherche de soi, il découvre sa propre enfance pour laquelle il n’a aucun souvenir. Filmé 24h/24 comme Jim Carrey dans le film Truman Show, à son insu, il devient l’objet d’une expérience scientifique. Quelle sorte de parents peuvent-ils être pour faire subir cette étrange méthode ?

En revenant dans son passé, Otto va se construire, construire sa propre identité. Il tisse alors la toile de son enfance – intellectuellement mais aussi physiquement dans son loft, mettant en corrélation toutes les idées sur des fils – étonnamment et avec surprise. Il crée ainsi ses racines (voir la couverture de l’album).

Otto, l’homme réécrit pose aussi des questions sur le déterminisme social ou non, sur la quête de soi, sur l’identification, le temps qui passe ou la vieillesse. Là, où cela est étrange, c’est que l’homme s’observe tel un cobaye de laboratoire, scientifiquement, rationnellement, factuellement.

UN DESSIN EN NOIR ET BLANC FASCINANT

Pour développer son récit, Marc-Antoine Mathieu n’utilise pas de phylactères, que des récitatifs dessous ses vignettes. Alors qu’il préfère avant tout la recherche et les concepts aux personnages, il ne dessine jamais Otto de face, toujours de 3/4 ou de dos, comme une ombre de lui-même pour que le lecteur fasse fonctionner son imagination.

Son trait en noir et blanc, agrémenté de teintes de gris, fascine et envoûte. D’une grande sobriété mais redoutablement efficace, son dessin rythme un découpage identique pour chaque page (deux cases carrées). Comme pour ses précédentes publications, il joue avec les formes géométriques, qui parfois se démultiplient.

Article posté le dimanche 06 novembre 2016 par Damien Canteau

Otto, l'homme réécrit de Marc-Antoine Mathieu (Delcourt) décrypté par Comixtrip le site BD de référence
  • Otto, l’homme réécrit
  • Auteur : Marc-Antoine Mathieu
  • Editeur : Delcourt, Hors-collection
  • Prix : 19.50€
  • Parution : 19 octobre 2016

Résumé de l’éditeur : Pourquoi sommes-nous celui que nous sommes ? Marc- Antoine Mathieu nous livre des éléments de réponse inattendus à cette question dans une fable moderne, récit d’un homme à la découverte de lui-même. Otto Spiegel, artiste performeur reconnu, est sur le point de perdre ses repères quand le destin lui offre l’occasion unique de lire le détail de sa vie de sa conception jusqu’à ses 7 ans. S’ensuit une plongée vertigineuse dans le processus qui génère l’individualité d’un homme. Avec ce récit érudit et troublant, Marc-Antoine Mathieu questionne par la raison nos certitudes les plus profondes.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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