Chemin des souvenirs : entretien avec Victor Hussenot

A l’occasion de la sortie simultanée de Chemin des Souvenirs (La joie de Lire) et Les spectateurs (Gallimard), Victor Hussenot a accordé un entretien à Comixtrip où il nous parle de la genèse de ces deux titres, ses recherches, son travail et ses influences.

« Chemin des souvenirs est un challenge, un territoire de récréation et d’exploration »

Peut-on dire que Chemin des souvenirs est la suite de votre précédente publication Au pays des lignes ?

Oui, c’est une suite directe !

Quelle est la genèse de ce projet ? Pourquoi avez-vous eu envie de raconter une histoire pour enfant ?

Au départ j’avais dessiné ces deux personnages dans un carnet de recherches personnel et puis en le regardant un ami est tombé sur ces pages et m’as dit : « Tu pourrais utiliser ces deux personnages, il y a déjà un début d’histoire… », ce que j’ai fait. Mais, à la même période j’avais déjà essayer de faire des choses pour la jeunesse, pour Astrapi par exemple, mais sans résultat. Je pense que mon style de dessin étais trop recherché pour eux…

Et donc l’envie de faire une histoire pour enfants est venue du fait, je pense qu’on m’avait refusé à Astrapi . Vexé, j’avais quelque chose à prouver c’était donc aussi un challenge et c’est devenu un territoire de récréation et d’exploration.

« L’amour est un sujet intéressant à tout âges, c’est un questionnement existentiel…un but pour certains »

Au pays des lignes et Chemin des souvenirs sont avant tout des récits de rencontre et d’amour ; pourquoi est-ce important pour vous d’écrire ce style d’histoires ? Et surtout pourquoi des récits d’amour destinés aux jeunes lecteurs ?

C’est une question que je ne me suis pas vraiment posé… Mais, Au Pays des lignes et Chemin des souvenirs font échos à mes propres expériences amoureuses. Elles sont transformée, consciemment ou pas, à travers le déploiement d’un monde et d’un petit récit, souvent guidé par des sentiments que j’ai ressenti. C’est important pour moi car je peux y mettre de l’émotion directe et rendre l’histoire vivante. L’amour est un sujet intéressant à tout âges, c’est un questionnement existentiel…un but pour certains. C’est donc quelque chose d’important, pour les jeunes lecteurs, mais aussi pour les adultes, voilà pourquoi j’estime intéressant de parler de l’amour sous un angle créatif, en essayant de sortir des sentiers battus.

Chemin des souvenirs est aussi une forme de quête initiatique. Quels sont les rôles des personnages rencontrés par le héros ? Le rôle de la nature (ici la montagne, l’eau) ?

C’est une quête initiatique, c’est vrai. L’eau symbolise une sorte de marécage de sentiments dans lequel l’enfant bleu est empêtré… Il est coincé entre son rôle initial (le héros) et son état amoureux… La montagne est ici un labyrinthe représentant les questionnements, les pas de côtés… Quel chemin suivre finalement… ?

Pourquoi avoir choisi d’écrire une histoire muette ?

C’est venu naturellement, c’est une histoire qui se raconte grâces à des situations, des axes schématiques et symboliques, j’ai presque l’impression que ce sont des petits contes. Les mots auraient, à mon avis, cassé le rythme et donné un côté trop romancé. Finalement, ici ce n’est pas une histoire traditionnelle mais plutôt un résumé de l’idée de rencontres et de relations, transposé dans un monde imaginaire et minimaliste.

« Je me laisse guider par la spontanéité et j’essaie de m’amuser en cherchant de nouvelles formes »

Votre découpage est d’une grande originalité, les formes géométriques tranchent avec la douceur de la nature. Quelle importance accordez-vous à la partie graphique ?

Je pense beaucoup à l’espace de la feuille et à la manière dont je peux l’exploiter. Je garde en tête qu’il faut que je m’amuse et prenne du plaisir. Dans ces deux livres, je me laisse guider par la spontanéité et j’essaie de m’amuser en cherchant de nouvelles formes (dessin et compositions) par rapports aux pages précédentes, de telle sorte que le lecteur ne s’ennuie pas et découvre presque à chaque page, un nouveau décors. Comme dans une pièce de théâtre.

Plusieurs mouvements du personnage sont visibles dans une même planche (exemple page 4 lorsqu’il monte et descend la colline, page 15 dans l’eau ou encore page 22 lorsqu’il grimpe). Pourquoi ce procédé narratif ? D’où cela vient-il ?

Personnellement c’est un procédé que j’ai pu observer chez Fred dans la série Philémon puis ensuite chez Ruppert et Mulot, Killoffer ou d’autres auteurs plus anciens. Ce procédé, pour moi, à un avantage, il permet d’opposer la temporalité des personnages à celle de l’espace et permet ainsi d’incruster plusieurs moments dans une image, ce qui évite de redessiner 15 fois la même case.

Dans la narration, cela fait se poser la question du temps à chaque instant. Si l’espace doit être redessiné, c’est qu’il y à une raison, par exemple si les instants des personnages ont besoin de vivre de manières découpés car dans le lecture il faut s’arrêter dessus. Dans le cas contraire, quand un personnage circule, ce procédé est très utile.

Quel matériel avez-vous utilisé pour réaliser les deux albums ?

Dans les deux albums, il s’agit de stylos-feutre bleu et rouges de la marque Micron. Pour Chemin des souvenirs, les couleurs ont été très souvent modifiées et des matières ont été ajoutées sur Photoshop.

« J’ai bien sur été très content de me retrouver dans la sélection jeunesse d’Angoulême. »

Le comité de Sélection d’Angoulême en 2015 a nommé Au pays des lignes dans sa Sélection Jeunesse. Ce choix était audacieux car votre histoire muette avait un graphisme singulier, pourtant loin des standards des récits de bande dessinée pour enfants. Comment avez-vous réagi à cette nomination ?

J’étais très content de cette nomination et en même temps étonné de voir le décalage qu’il pouvait y avoir entre mon album et les autres… qui tous dans leurs formes étaient plus classiques. Je savais pertinemment que je ne gagnerais pas, car trop la forme de cet album est trop particulière. Mais j’ai bien sur été très content de me retrouver dans cette sélection.

Quelles sont ou ont été vos influences et références en bande dessinée ? (auteur, magazine, série télé, long métrage…)

En bande dessinée, j’ai eu plusieurs grande influences, je dirait tout confondus : Akira Toriyama, Otomo, Jiro Tanigushi, André Juillard, Mordillo, Jochen Gerner, Lewis Trodheim, François Ayroles, l’Oubapo, Ruppert et Mulot, Bastien Vives, Chris Ware, Fred, Sylvestre… En ce qui concerne le dessin et la peinture : Magritte, Esher, Topor, Vermer ou Delatour. Au cinéma, j’aime beaucoup l’œuvre de Rohmer, Truffault, Almodovar ou Kubrick. En série télé,  j’ai beaucoup regardé les série de super Héros des années 90, comme Sliders, Code-Quantum, Demain à la une ou Stargate

Mais aussi beaucoup de textes philosophiques et sociologiques, artistiques ou analytiques comme ceux des Surréalistes ou sur le Structuralisme.

Comment cela se matérialise-t-il dans Chemin des souvenirs ?

J’essaie surtout de me servir de ce que j’ai déjà mis au point et le réutiliser de manière différente à chaque livre. Mais on pourrait dire que le goût de mise en page vient de ma formation de graphiste. Détourner la structure vient de l’Oubapo et donc par la suite, du structuralisme. C’est un grand mélange des choses qui m’ont le plus plu chez tous ces artistes ou auteurs.

« A chaque livre, j’essaie de développer un nouveau langage ou vocabulaire dessiné »

Dans le même temps que la publication de cet album, paraissait en France Les spectateurs (Gallimard) ; un voyage urbain introspectif d’une grande originalité. Que pouvez-vous nous dire sur ce très beau roman graphique que Comixtrip a présenté ?

C’est une bande dessinée ou j’ai voulu mêler l’idée du dessin d’illustration/dessin d’idée, comme le font Topor ou Magritte à la bande dessinée en cases. J’ai à travers une série de 15 petites réflexions sur la ville, voulu déployer un nouveau vocabulaire. A chaque livre, j’essaie de développer un nouveau langage ou vocabulaire dessiné.

Dans La Casa (parue chez Warum en 2011), il s’agissait d’utiliser les cases de manière métaphorique, dans Les gris colorés, (parue en 2014 à La 5e couche) la couleur prenais la place des mots pour décrire les émotions.

Dans Au pays des lignes et le Chemin des souvenirs chez La joie de lire, c’est le dessin qui guide la narration pour développer un vocabulaire des formes végétales et naturelles.

Dans Les Spectateurs, c’est un condensé de tout cela avec une volonté de revenir à un découpage bande dessinée plus traditionnel avec des profondeur de champs dans les cases. Et vient s’ajouter le dessin d’idée à travers certaines grandes illustrations et les inter-histoires sur fond blanc. Je tenais aussi à aller vers l’idée de réflexion en bande dessinée.

On pourrait résumer ma démarche à ça : je collecte au fur et à mesure des projets-livres une série de possibles pour utiliser l’image. A force, la palette est de plus en plus diverse et elle me permet d’être de plus en plus précis dans ce que je désire raconter.

Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez actuellement ? Un album est-il en gestation ?

Oui, j’ai commencé un livre qui réfléchis sur la question du temps… J’en suis encore au tout début.

Article posté le dimanche 13 mars 2016 par Damien Canteau

Chemin des souvenirs de Victor Hussenot (La joie de lire) décrypté par Comixtrip, le site BD de référence
  • Chemin des souvenirs
  • Auteur : Victor Hussenot
  • Editeur : La joie de lire
  • Prix : 10€
  • Parution : 22 janvier 2016

Résumé de l’éditeur : Chemin des souvenirs est la suite d’Au Pays des lignes, première bande dessinée de Victor Hussenot à La Joie de lire, sortie en 2014. A la fin de ce premier opus, le lecteur avait laissé le héros, un drôle de petit bonhomme tout bleu chasseur de dragons, alors qu’il venait de raccompagner chez ses parents une petite fille rouge qu’il avait sauvée des griffes d’un monstre jaune. Cette fois le petit garçon parcourt la montagne à la recherche de son amoureuse dont le souvenir l’obsède. Mais sa quête est semée d’embûches et de rencontres plus ou moins amicales.

Très graphique, sans parole et au stylo bille, tout comme Au Pays des lignes, Chemin des souvenirs raconte une belle histoire d’amour et d’aventures. Une suite captivante et tout aussi audacieuse qu’Au Pays des lignes, qualifié à sa sortie d’ovni dans le monde de la BD pour enfants par de nombreux médias.

NOTRE AVIS SUR L'ALBUM

Comme pour la précédente publication, Victor Hussenot nous enchante avec Chemin des souvenirs, un conte initiatique pour les enfants dès 6 ans, où l’on retrouve les deux personnages de Au pays des lignes : le petit garçon bleu courageux et brave, prêt à tout pour retrouver la petite fille rouge qui a disparu. D’ailleurs l’album s’ouvre sur le jeune héros triste qui se met en quête de la retrouver. Il traverse alors des montagnes, se perd dans les eaux glacées et fait de drôles de rencontres avec un autre petit garçon, un géant orange et même une voyante.

L’auteur met en lumière l’amitié, l’entraide (sous la figure du géant et de la voyante), l’amour, mais aussi la jalousie avec l’autre garçon ou encore le temps qui passe dans la dernière partie de l’album. Le tout porté par une sublime partie graphique aux multiples couleurs et aux formes généreuses. Une pépite comme d’habitude avec Victor Hussenot !

Qui est Victor Hussenot ?

Né en 1985, Victor Hussenot a effectué ses études des dessins aux Beaux-Arts de Nancy pendant cinq ans. Il a toujours été attiré par l’Illustration et l’Art Contemporain et c’est dans le même temps que les cours sur ces thèmes dans cet établissement qu’il commence à s’intéresser à la bande dessinée. Néanmoins, ce n’est pas tout de suite qu’il se rendit compte qu’il pouvait raconter des choses en dessin.

C’est son projet de fin d’étude La Casa– soumis au Concours Jeunes Talents à Angoulême en 2011 – qu’il fut repéré par les éditions Warum qui décidèrent de le publier la même année.

Fils d’un père professeur de Philosophie, c’est grâce à lui qu’il prend goût pour la réflexion – notamment le Structuralisme – qu’il essaie aujourd’hui de traduire en dessin. Il le confesse, depuis quelques temps, il n’a pas besoin de dessiner tout les jours car son geste est de plus en plus affirmé. Ce qu’il apprécie, c’est surtout les performances graphiques qu’il effectue en public, qui lui permettent d’interagir avec les personnes présentes (sous forme de fresque évolutive avec des cases ou des bulles vides que le public comble). Animant des ateliers pour enfants, il aime aussi décorer les vitrines de librairie.

Appréciant les jeux graphiques et narratifs du collectif de l’OUPABO, il aime avant tout jouer avec la structure de la bande dessinée, rechercher des formes scénaristiques et dessinées nouvelles.

Pour Au pays des lignes comme pour Chemin des souvenirs, il a l’amorce du récit, connait la fin mais pas le milieu de l’histoire. Il se laisse le choix de réfléchir au fil des pages, au gré de ses envies et de ses recherches graphiques. Il ne s’appuie que sur un micro story-board très flou. Il confie d’ailleurs : « Je sais ce qu’il va se passer mais les décors, je ne sais pas comment ils vont être ». Néanmoins, pour l’album Chemin des souvenirs, il avait fait quelques recherches autour des arbres et des rochers pour pouvoir s’en servir par la suite.

En ce qui concerne Les spectateurs, les recherches étaient beaucoup plus calibrées, car l’album était plus structuré. Il n’a d’ailleurs réfléchi que pendant quelques mois sur le scénario avant de passer à la réalisation, qui finalement ne lui a pris pas énormément de temps.

Il le répète à l’envi, le point le plus important de son œuvre et de sa démarche c’est que l’on comprenne sa narration, que le plus de personnes possibles apprécient et que lui prenne plaisir dans l’expérimentation.

Pour résumer, Victor Hussenot est un auteur à suivre, l’un des plus doués graphiquement de sa génération.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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