Arion

La mythologie regorge de grandes épopées. Yoshikazu Yasuhiko revisite ce répertoire richissime pour nous raconter une histoire inédite :  Celle d’Arion, fils de Déméter et Poséidon, face à la violence impitoyable de l’Olympe. Le manga, édité par naBan Edition, est l’occasion de retrouver un dessinateur virtuose. 

Arion, fils de Déméter et Poséidon

Déméter élève Arion dans la vallée de la Thrace, loin de l’Olympe. La déesse devenue aveugle n’aspire qu’à la paix aux côtés de son petit garçon fougueux. Mais Hadès, roi des enfers, enlève l’enfant, prétendant connaître une plante capable de soigner Déméter. Arion se retrouve piégé par son oncle des années durant. Il grandit et devient un guerrier accompli. Convaincu qu’il lui faut affronter l’Olympe pour guérir sa mère, il part pourfendre Zeus. Hadès, quant à lui, espère simplement tuer ses frères rivaux, Zeus et Poséidon, le père d’Arion.

Le jeune homme s’engage dans un voyage à travers la Grèce antique, secoué par les guerres des Dieux. D’un camps à l’autre, Arion se retrouve peu à peu au centre de tous les conflits et toutes les convoitises.

L’animateur avant l’auteur

Yoshikazu Yasuhiko est surtout connu pour son travail dans l’animation, notamment pour la série culte Mobil Suit Gundam. Il commence sa carrière avec la série musicale Wandering Sun en 1971, et participe à la réalisation de Mobil Suit Gundam en 1979. La même année, il s’attelle au scénario d’Arion. Il mise d’abord sur une histoire courte afin de l’adapter en série animée. Ce qu’elle deviendra en 1986. Sauf qu’elle n’est pas aussi courte que prévu.

Dans une interview réalisée par le magazine qui l’édite, le Monthly Comic Ryû, Yoshikazu Yasuhiko se montre peu sûr de lui. Il commence Arion à la demande du magazine. L’origine du manga est le parfait exemple qu’une mauvaise idée de départ peut créer un chef-d’œuvre. Car à l’origine, Arion devait être l’histoire d’un cheval changé en humain ou inversement. Pas très vendeur, se dit l’auteur. Ce qui l’amène à la relation de Poséidon et Déméter.

La mythologie, récit noir

Dans la mythologie grecque, Déméter fuit les avances de Poséidon (la plus part des relations mythologiques commencent ainsi). Elle se change en jument et se cache dans un troupeau. Mais Poséidon n’en démord pas et se transforme en étalon pour atteindre la déesse des moissons. De cette union (pour une petite leçon de consentement, voir la merveilleuse série Lore Olympus) naît le cheval Arion.

Yoshikazu Yasuhiko s’empare de ce récit, remplaçant le cheval par un petit garçon. Dès lors, bien des aventures peuvent lui arriver. Mêlant véritable mythologie et pures inventions, l’auteur place Arion au centre de tous les conflits. A travers lui, il nous plonge dans une épopée sanglante. Entre manipulations divines et doutes d’un jeune homme en quête d’identité, il est parfois difficile de suivre les objectifs du manga, qui semblent changer régulièrement.

Le premier volume nous tient captif par le gigantisme de son univers. Yoshikazu Yasuhiko emmène Arion sur les pentes vertigineuses des guerres à venir. Il témoigne de la force physique et mentale de son héros. Tout en dévoilant l’étendue du territoire de l’action et des relations entre personnages. Il annonce la couleur, renoue avec la mythologie grecque telle qu’elle est sans romantisme : une saga violente, cruelle et sans merci.

Yoshikazu Yasuhiko, le maître qui ignorait en être un

L’interview du Monthly Comic Ryû nous apprend que Yoshikazu Yasuhiko est très critique envers lui-même du début à la fin. Sur le plan du scénario comme sur le graphisme. Ce qui, au regard des planches, vous en bouche un coin.

Issu de l’animation, l’auteur dessine des strips depuis l’enfance. Pourtant, dessiner Arion semble le mettre mal à l’aise. C’est en imitant Leiji Matsumoto sur Cosmoship Yamato qu’il se met à dessiner au pinceau. Traçant les lignes au crayon avant de les encrer à la main. Arion est tout en contraste.

Les paysages sont soit très sombres, soit très clairs. Instaurant une véritable ambiance à travers la lumière. Il fait ainsi peser le poids du soleil sur les plaines, les mers et les vallées. Mais aussi l’épaisseur de la nuit ou des bâtisses sur ses personnages. Yoshikazu Yasuhiko n’utilise que deux trames en complément du noir, gris clair et gris foncé. Ce manga à l’encrage quasi binaire tient son volume de l’efficacité redoutable de l’auteur dans la représentation du mouvement.

Faire vivre l’encre sur la page

Les traces du vent déchirent les pages. Sans onomatopée, une montagne éventrée fait entendre le roulement des roches et le grondement des entrailles de la terre. Une bataille fait pleuvoir sur la peau du lecteur les giclures de sang et le ronflement des flammes. Même la mémoire et les rêves semblent surgir du néant grâce à des cases fines, composées telle la ponctuation d’une phrase. Arion est une œuvre d’art. Chaque page émerveille par sa précision et sa profondeur.

Et ce talent, peut-être que Yoshikazu Yasuhiko le tient de son inexpérience en tant que bédéaste (à l’époque). De cette manie de faire du strip comme on fait du storyboard, plutôt qu’une bande-dessinée. Intimant un geste destiné à être mis en mouvement. Après tout, une bande dessinée, n’est-ce pas du cinéma sur papier ?

Une merveille et un adoubement

C’est la première fois que les deux premières œuvres de Yoshikazu Yasuhiko sont éditées en France. Deux, car naBan Editions édite d’abord Arion en trois volumes puis Venus Wars (1986). Le géant à l’œuvre derrière Mobile Suit Gundam, est dévoilé par une édition de toute beauté. Les épais volumes d’Arion sont complétés par des illustrations couleurs et des bonus. L’interview évoquée dans cet article est éditée dans le premier tome. Les tomes 2 et 3 seront agrémentés d’un voyage de l’auteur en Grèce et d’une présentation des personnages.

Malgré toute l’incertitude dont témoigne Yoshikazu Yasuhiko, Arion est un bijou de narration. Pour illustrer cette réalité irréfutable, naBan Edition a trouvé la bonne citation. Celle de Katsuhiro Otomo dans Gundam Ace 9, n°133 en 2013 (Kadokawa Shoten, P.27 et P.31) :

« … C’était un choc. C’était tellement élégant, tellement cool. Ce n’était pas une façon habituelle de dessiner un manga.(…) Il ne s’agit pas seulement de (sa) recherche de la restitution du mouvement, c’est la beauté de (son) trait. Il n’y a personne, nulle part, qui puisse faire de l’ombre à Yasuhiko-san. »

Lire Arion, c’est la promesse d’être subjugué par un grand artiste. Et pour ceux qui l’adorent déjà pour Mobile Suit Gundam, c’est l’assurance de redécouvrir un auteur qui ne soupçonnait pas son propre talent.

Article posté le mardi 19 septembre 2023 par Marie Lonni

  • Arion T1
  • Auteur : Yoshikazu Yasuhiko
  • Traducteur : Jean-Philippe Dubrulle
  • Editeur : naBan Editions
  • Prix : 21 €
  • Parution : 21 juillet 2022
  • ISBN : 9782380600506

Résumé de l’éditeur : ARION, fils de DÉMÉTER, est enlevé par HADÈS qui l’entraîne au royaume des enfers. Il y grandit et devient un vaillant guerrier dans le but caché par HADÈS de tuer ses frères rivaux, ZEUS et POSÉIDON.
ARION entame alors un voyage initiatique au travers de la Grèce antique, mise à feu et à sang par les guerres qui opposent les dieux, et va en devenir l’acteur le plus important !

À propos de l'auteur de cet article

Marie Lonni

"C'est fou ce qu'on peut raconter avec un dessin". Voilà comment les arts graphiques ont englouti Marie. Depuis, elle revient de temps en temps nous parler de ses lectures, surtout quand ils viennent du pays du soleil levant. En espérant vous faire découvrir des petites pépites à savourer ou à dévorer tout cru !

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