Contes du caniveau

Après Yoshiharu Tsuge, les éditions Cornélius mettent en lumière le travail de Tadao Tsuge, le frère cadet de Yoshiharu dans un très beau recueil, Contes du caniveau 1969-1974. Une plongée dans les quartiers défavorisés de Tokyo.

Tadao, l’autre Tsuge

C’est en 1991 que les éditions Ego comme X font découvrir au lectorat français, Yoshiharu Tsuge par la publication de L’homme sans talent. Un recueil qui sera de nouveau édité par Atrabile, vingt-sept en plus tard.

Précurseur de la “bande dessinée de moi” (watakushi manga) et pilier de la revue Garo, Yoshiharu Tsuge ne sera reconnu en France que tardivement, notamment par une superbe exposition lors du Festival BD d’Angoulême en 2020. Cette mise en lumière, on la doit notamment aux éditions Cornélius par l’entremise de Les fleurs rouges, La vis ou encore Le marais, recueils de l’œuvre immense du mangaka.

Aujourd’hui, la petite structure éditoriale poursuit son travail mémoriel en publiant Contes du caniveau de Tadao Tsuge. Tadao, c’est l’autre Tsuge, le frère cadet de Yoshiharu. Né quatre ans après son aîné en 1941, il met en scène des histoires avec des Kimin (peuple abandonné) et des Burakumin (groupes sociaux minoritaires). Ainsi, l’on peut dire que Tadao est un auteur de la veine sociale du Japon d’après-guerre.

Contes du caniveau de Tadao Tsuge (éditions Cornélius)

Contes du caniveau : réhabiliter les marginaux et les déclassés

La famille Tsuge vit à Keisei Tateishi, un ancien quartier de Tokyo, à l’ouest de la rivière Naka-gawa. Comme son frère Yoshiharu, il tente d’échapper à la violence de son père. Il erre ainsi dans son quartier et découvre la précarité, les marginaux et les déclassés. Des populations qu’il ne cessera de mettre en lumière dans ses différentes histoires.

Comme il le décrit, Keisei Tateishi était un quartier chaud mais finalement très banal avec tous ses laissés-pour-compte. Un lieu en pleine reconstruction après la Seconde Guerre mondiale qui tente de survivre comme il peut. Ces personnes sont d’ailleurs invisibilisés aux yeux des autorités qui n’ont qu’un but : moderniser rapidement le pays. Certain.es sont même qualifiés de parasites.

Contes du caniveau de Tadao Tsuge (éditions Cornélius)

Banques de sang clandestine

Alors adolescent dans les années 1950, Tadao Tsuge travaille pour une banque de sang clandestine. C’est là qu’il croise toutes ces populations aux abois qui vendent leur plasma pour quelques yens.

Pendant cette décennie dans ces banques, il peut observer donc dresser des portraits tel un sociologue de terrain ou un journaliste d’investigation. Rien n’est propre et lisse dans les histoires de Tadao Tsuge. L’âpreté et la rudesse des récits font de Contes de caniveau, un recueil chirurgical. Il y a moins d’onirisme que dans les histoires de son frère. Il y a avant tout plus de colère et d’exaspération dans ses récits.

Ainsi dans Elegie pour l’ère Sowa, le lecteur suit Tomeo, un petit garçon vivant dans une famille précaire. Le grand-père n’hésite jamais à frapper sa mère et ses enfants. Comme un miroir de la propre enfance de Tadao.

Dans Un trottoir, l’été, un jeune adolescent découvre que la chaleur fait fondre le bitume. Les chaussures se collent à cette masse gluante. Les habitants sont désemparés. Quant à Vagabonds, l’histoire relate la grève d’ouvriers qui met à mal les affaires du quartier et notamment la banque de sang. Comme dans La cour des miracles qui met en lumière ces hommes qui vendent leur sang pour une bouchée de pain.

Contes du caniveau, un beau recueil pour découvrir l’œuvre de Tadao Tsuge.

Contes du caniveau de Tadao Tsuge (éditions Cornélius)

Article posté le lundi 29 avril 2024 par Damien Canteau

Contes du caniveau de Tadao Tsuge (éditions Cornélius)
  • Contes du caniveau 1969-1974
  • Auteur : Tadao Tsuge
  • Traducteurs : Fusako Halle-Saito et Lorane Marois
  • Éditeur : Cornélius
  • Collection : Pierre
  • Prix : 26,50€
  • Sortie : 15 février 2024
  • Pagination : 248 pages
  • ISBN : 9782360811755

Résumé de l’éditeur : Bercé par les bras de Tateishi, quartier de Tokyo défavorisé hanté par les prostituées et les yakuzas, Tadao Tsuge, pionnier du manga alternatif des années 60, nous renvoie l’angoissant reflet de cette civilisation japonaise, marquée au fer par la Seconde guerre mondiale, ayant tant influencé ses oeuvres. Tsuge donne naissance à des personnages au caractère irascible pris dans un tourbillon de situations plus qu’improbables, dont certaines sont inspirées de sa propre vie, notamment celles ayant lieu dans une banque de sang clandestine (la vente de sang est officiellement interdite au Japon en 1968) où au sein d’un cercle familial violent. Différant de son frère, Tadao Tsuge dénue de tout romantisme et de toute sensualité la rudesse de la vie du peuple japonais avec une précision digne du reportage journalistique. Il s’attache à dépeindre sans fard les petits, les laissés-pour-compte, les truands et les proxénètes, les prostituées, les fous, les alcoolos, qui luttent chaque jour pour leur liberté, la quête de sens ou simplement leur survie. Tout un bestiaire sur lequel les autorités de l’époque, tirant le pays à marche forcée vers la reconstruction et le progrès, préfèrent fermer les yeux.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée). Il est le rédacteur en chef du site Comixtrip.

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