Emmett Till & Mojo Hand

A l’occasion de la sortie de Mojo Hand, les éditions Sarbacane publient de nouveau Emmett Till, derniers jours d’un courte vie. Ces albums chocs d’Arnaud Floc’h sont comme un coup de poing. Plongée dans l’Amérique profonde des années 20 et 50, celle du rejet, de la haine, du racisme et de la ségrégation.

Emmett Till, derniers jours d’une courte vie : tout montrer pour comprendre

Pour commémorer les 60 ans de la disparition d’une grande cruauté d’Emmett Till, Arnaud Floc’h livre un album des plus bouleversants. Sombre, sans concession, allant même jusqu’à montrer l’immontrable (son humiliation, sa torture et sa mort), il n’épargne pas son lectorat. Mais ces scènes sordides sont le gage d’un grand professionnalisme sans voyeurisme, afin de comprendre la souffrance de l’adolescent.

Pour conter cette existence éphémère, il met en scène un journaliste spécialiste de musique – qui souhaite surtout en connaître plus sur cette affaire – et l’un des fils de Moïse, un cousin d’Emmett. Alors que le jeune adolescent incarnait la joie de vivre et la bonne humeur, sa fin tragique tranche avec ce côté humain et très affable. Naïf, il ne connaissait pas les difficultés des noirs du Sud ; il arrivait de Chicago au Nord des États-Unis, plus prompt à l’égalité entre les hommes (en apparence).

Racisme et ségrégation

Même si le récit de l’auteur de La vallée des papillons (Futuropolis, 2012) est d’une noirceur et d’une grande violence, qui ne laisse pas indifférent, il imagine une porte ouverte à quelque chose de plus lumineux et optimiste dans un dénouement final inattendu. Les récitatifs et les voix-off sont d’une belle intelligence, donnant du corps à l’histoire.

De musique et de blues, il en est peu question, mais plutôt de questions en suspens sur le racisme et la ségrégation : Comment une jeune nation ayant une constitution démocratique depuis 1787 a-t-elle pu dériver comme cela jusqu’à l’extrême ? De 1619 et l’arrivée des premiers esclaves à 1883 et les lois de ségrégation, appelées Jim Crow Laws, la fracture est béante.

Le trait semi-réaliste d’Arnaud Floc’h est d’une grande sobriété afin de ne pas interférer dans le propos du récit. Son dessin est magnifié par les superbes couleurs de Christophe Bouchard (Les spectaculaires).

Pour comprendre au mieux cette période et contextualiser l’album soutenu par Amnesty International, un dossier de cinq pages est adossé au récit. Signé Chantal Lévy, il propose des photos, l’histoire d’Emmett Till, un repère chronologique et une bibliographie. Pour cette nouvelle édition, ce cahier a été mis à jour.

  • Emmett Till : reste son sourire, sa faconde. Un symbole fort de ces années de plomb américain. La même année que Rosa Parks, que Claudette Colvin et les débuts de la lutte de Martin Luther King.

Mojo Hand : frères disparates

Après les années 50 avec Emmett Till, Arnaud Floc’h imagine une histoire dans la Louisiane des années 20-30. Encore un album poignant !

Alors que l’ouragan Hurricane a laissé un champ de ruine dans le bayou, Wilson Darbonne découvre un petit garçon blanc abandonné. Il décide de le ramener chez lui. Sa femme Delilah est furieuse. Elle n’en veut pas. Comment un blanc peut-il être élevé par des noirs dans cette société si stigmatisante ? Elle le sent, ce blanc va apporter le malheur.

Elle en appelle au vaudou, tandis que son époux présente le petit « puant » à Cletus, son fils aveugle. Malgré les mises en garde, Bellerophon – son nouveau prénom – s’invite dans la famille Darbonne. Les années passent, les deux frères de cœur s’entendent à merveille. Belle devient les yeux de Clay.

Quand la musique est bonne

Un jour qu’il part vendre des poissons à la grande ville voisine, Wilson croise Wild Blind Commeaux et ses fils, des musiciens hors-pair. Darbonne donne alors un alligator au vieil aveugle qui n’a pas gagné beaucoup d’argent et ne peut donc pas faire manger sa famille.

Ils conviennent alors d’un pacte : Wilson donne à Commeaux des poissons et en contrepartie, le musicien lui donnera des guitares pour Belle et Clay. Il faut dire que ce dernier est doué pour la musique. Il pratique comme personne de cet instrument. Il donne d’ailleurs des cours à son frère.

Quelques jours plus tard, Wild et ses fils apportent des guitares aux deux gamins…

Mojo, quand la chance tourne au drame

Cet album qui débute par une belle histoire d’amour et de fraternité glisse lentement vers le drame. Les Darbonne accueillent avec bienveillance ce blanc orphelin. Bellerophon devient un membre à part entière de la famille malgré cette différence éclatante.

Cletus et lui deviennent de vrais frères. Comme si le sang importait moins que le cœur. La musique les rapproche puis les éloigne, comme une malédiction. Il faut dire que l’un touche plus sa bille que l’autre et que la jalousie s’installe, faisant remonter à la surface des relents racistes et ségrégationnistes. Le Mojo – la chance – tourne au vinaigre et la violence s’installe entre eux.

Le lecteur est embarqué avec aisance dans cet album âpre, entre amour déçu et fraternité gâchée. Reste le don de conteur d’Arnaud Floc’h. Une force pour glisser de la joie aux larmes.

  • Mojo Hand : c’est fort et c’est intelligent. En deux albums, Arnaud Floc’h a réussi à conter deux histoires bouleversantes dans cette Amérique profonde des rednecks. Un écho saisissant au suprémacisme blanc qui reprend du poil de la bête avec Trump.
Article posté le dimanche 01 septembre 2019 par Damien Canteau

Emmett Till de Arnaud Floc'h (Sarbacane) - Mojo Hand
  • Emmett Till, derniers jours d’une courte vie (nouvelle édition)
  • Auteur : Arnaud Floc’h
  • Coloriste : Christophe Bouchard
  • Éditeur : Sarbacane
  • Prix : 19.50€
  • Parution :  21 Août 2019
  • ISBN : 9782377312955

Résumé de l’éditeur : De nos jours, un homme blanc, jeune journaliste, questionne un vieux musicien noir. En fait il s’intéresse assez peu au blues : il voudrait savoir quels ont été – 60 ans plus tôt – les liens du musicien (alors âgé de treize ans), avec Emmett Till. Et le bluesman, non sans émotion, accepte de parler, et de remonter le temps… Quand Emmett Till, jeune adolescent noir de quatorze ans venu de Chicago passer ses vacances chez Moïse son grand-oncle, descend le 24 août 1955 du train en gare de Money dans le Mississippi, il ne sait pas encore qu’il va vivre les cinq derniers jours de sa courte vie. Il aura eu la malchance de pénétrer dans une épicerie réservée aux Blancs et de se comporter de « manière provocante » vis-à-vis de Carolyn, épouse de l’épicier, Roy Bryant. Mis au courant de « l’affront », Roy, accompagné de son demi-frère Milan, part dans une chasse à l’homme qui finira tragiquement. Après avoir kidnappé Emmett, ils le tortureront avant de le jeter dans l’eau de la rivière. Ils seront plus tard acquittés et se vanteront de leur « exploit » dans la presse.

Mojo Hand de Arnaud Floc'h (Sarbacane) - Emmett Till
  • Mojo Hand
  • Auteur : Arnaud Floc’h
  • Coloriste : Christophe Bouchard
  • Éditeur : Sarbacane
  • Prix : 19.50€
  • Parution :  21 Août 2019
  • ISBN : 9782377312023

Résumé de l’éditeur : Louisiane, 1926, comté de St James. Quand Wilson Dardonne ramène à la maison un bébé blanc abandonné dans le bayou, il ne sait pas encore que celui-ci va devenir le frère de coeur de Cletus, son unique fils, aveugle et petit génie du blues en devenir. Mais quelle idée de recueillir un enfant blanc dans un Sud follement ségrégationniste quand on est soi-même descendant d’esclave ? C’est ce que ne cesse de lui répéter sa femme, Delilah : « Et tu crois qu’il va s’passer quoi si on trouve c’petit cul blanc chez des nègres, hein ? »…

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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