Grand silence

Un enfant. Un homme. Un lieu discret. Le drame. Et un grand silence assourdissant autour de ce qui vient de se passer. Théa Rojzman et Sandrine Revel imaginent ce moment de bascule de ces êtres violés par des personnes de confiance mais aussi de l’après, celui où ils sont cassés à vie. Grand silence, c’est tout cela et bien plus, un conte pour sensibiliser, pour faire tomber le mur de la honte. Fort, bouleversant et percutant.

Le piège se referme sur Freddy

C’est jour de fête : l’oncle de Freddy se marie. Tout le monde est là. Il y a même Octave, le beau-frère du marié. Cet homme distingué, député des Hauts Sommets, exerce un sale chantage sur le petit garçon : il ne dira pas à ses parents qu’il fume, s’il le suit.

« Je veux te montrer un truc que t’as jamais vu. Un truc incroyable… »

A partir du moment où Freddy accepte, le piège se referme sur lui. Il vient d’être abusé sexuellement par Octave. Il est meurtri dans sa chaire, cassé dans son être. Plus rien ne sera comme avant… Son enfance vient de s’envoler pour toujours, son innocence s’évapore dans les limbes de cette clairière pourtant si joyeuse en cette cérémonie de mariage.

Éternel recommencement ?

Six années plus tard, la famille de Freddy explose en plein vol. Les disputes se mêlent aux violences physiques. Le divorce est prononcé. Plus rien ne sera comme avant…

Freddy est alors adolescent. Il est aussi attiré par Arthur, son petit cousin. Après l’avoir fait boire, il abuse de lui. De son côté, Octave poursuit sa prédation auprès d’une petite fille. Plus rien ne sera comme avant…

Mais à l’école, la maîtresse semble sensible à ces abus. Et si elle était la clef pour délivrer la parole ?

Grand silence assourdissant

Il y a des albums qui frappent au visage comme un uppercut. Parmi ces rares histoires, il y a Grand silence. Il faut souligner que le sujet – les abus sexuels sur les enfants – n’est pas le plus simple à mettre en image. Cette thématique – à ma connaissance – fut rarement abordé dans des bandes dessinées, et qui plus est, pour les plus jeunes.

Comme cela est sensible, il fallait une autrice de talent pour en parler. Qui mieux que Théa Rojzman pour plonger dans l’abîme des souffrances. Ayant suivi des formations en philosophie et en psychologie, elle semblait à même de délivrer un message d’espoir pour les plus faibles, les plus démunis et les « fracassé.es » par ces tentations prédatrices. D’une infinie justesse, Grand silence est porté par une autrice réceptive et compréhensive du sujet. Il suffit de se pencher sur sa bibliographie pour comprendre qu’elle seule avait les armes pour s’y frotter : Emilie voit quelqu’un, Assassins les psychopathes célèbres ou Scum. Que des albums où les personnalités des héros sont multiples et sont à fleur de peau.

Un projet ayant souffert de difficultés

De plus, Théa Rojzman confie avec courage : « J’ajoute que je suis concernée personnellement par le sujet, ayant moi aussi été victime de ces violences dans mon enfance ».

Pourtant, Grand silence eut un accouchement douloureux. Depuis 2016, ce projet connut plusieurs dessinateurs et fut même remisé dans le tiroir de l’autrice de Dominos. Il fallut un éditeur chez Glénat pour qu’il se concrétise enfin.

De la justesse du dessin

Il fallait maintenant trouver un dessinateur. Ce fut une dessinatrice. Et quelle dessinatrice ! Sandrine Revel. Qui mieux qu’elle pouvait mettre en image ce conte philosophique ? L’autrice de Hey Jude, Pygmalion et Tom Thomson; elle seule pouvait mettre de la distance par son trait. L’âpreté du thème fut ainsi adoucit pour aller vers un plus grand public. Grand silence doit « toucher un maximum de public et ainsi libérer la parole des victime », explique l’autrice de Glen Gould, une vie à contretemps.

Son trait tout en douceur, ses couleurs pastel et les yeux si expressifs de ses personnages donnent un ton onirique et poétique à l’album. De plus, à aucun moment, le lecteur ne voit de scène d’abus. Tout est suggéré pour ne heurter personne. Seules les têtes de enfants abusés ne sont plus sur leurs épaules après le passage à l’acte.

Briser le grand silence

Dans Grand silence, tout le monde se tait. Les enfants abusés – normal, ils ont peur – mais aussi les adultes (fautifs ou non). Pour personnifier cette omerta, Théa Rojzman a inventé une usine géante qui a pour mission d’avaler les cris des enfants. Leur parole est alors inaudible, comme muette, pour les adultes.

Comme l’explique le dossier de présentation de Grand silence, en France, chaque année, plus de 130 000 filles et 35 000 garçons subissent des viols ou tentatives de viols, en majorité incestueux. 10% de la population, soit 6,7 millions de personnes, déclarent avoir été victime d’inceste. Pire, 51 % d’entre elles disent avoir subi les premières violences avant l’âge de 11 ans et 21% avant 6 ans. Ces chiffres vertigineux donnent le tournis !

Dans la très grande majorité des cas (95%), ces actes délictueux ont eu un impact sur la santé mentale des victimes. Ces vies sont brisées.

Mais, le plus dur reste à accomplir. Moins de 4% des victimes de viol portent plainte. Il faut dire qu’elles ont honte (il faut d’ailleurs que ce sentiment change de camp, et aille vers les pédocriminels), que cela est difficile à verbaliser et que la police et la justice ne sont pas d’une grande aide : 73 % des procédures pour violences sur mineurs sont classées sans suite.

Grand silence a plusieurs buts : questionner, interroger, faire réfléchir et pourquoi pas ouvrir la parole aux victimes. Sous forme de conte, cette histoire peut convenir à un public adolescent.

Article posté le mercredi 30 juin 2021 par Damien Canteau

Grand silence de Théo Rojzman et Sandrine Revel (Glénat)
  • Grand silence
  • Scénariste : Théa Rojzman
  • Dessinatrice : Sandrine Revel
  • Editeur : Glénat
  • Prix : 23 €
  • Parution : 02 juin 2021
  • ISBN : 9782344041055

Résumé de l’éditeur : Le silence avant la tempête. Sur une île imaginaire, une microsociété citadine vit entourée de montagnes et de forêts. Clotilde et Paulo forment un couple heureux et, pour célébrer leur union, ils organisent une grande fête de mariage réunissant leurs deux familles. L’agitation induite par les danses, les conversations et les verres engloutis offrent un interstice de liberté aux enfants présents. Ils en profitent pour s’échapper discrètement dans les bois alentours et commettre de gentils méfaits. Mais Octave, le frère de Clotilde, les a repérés. Octave est un homme important dans cette contrée, il est député des Hauts Sommets. Intéressé par les enfants, il les suit, coince Freddy dans la forêt toute proche et l’agresse sexuellement. Freddy a honte, il a peur, sa tête se détache de son corps, les feuilles meurent autour de lui mais il ne dénonce pas, il garde le silence. Tandis qu’Octave est retourné à la fête et boit du champagne. Six années passent, Clotilde et Paulo se séparent. Ils se divisent alors la garde de leurs jumeaux, Ophélie et Arthur. Arthur reste avec son père qui reçoit momentanément Freddy, dorénavant âgé de 18 ans. Le jeune homme est paumé, alcoolique et devient agresseur après avoir été victime. Ophélie habite avec sa mère, qui reçoit de son côté Octave… Les deux enfants ne dénoncent pas, ils gardent le silence. Un terrible silence qui prend dans Grand Silence la forme de bulles blanches, vidées de leur texte. Tout au long du récit, la symbolique graphique ira toujours plus loin et prendra le dessus sur les mots. Le mutisme des enfants finira par devenir assourdissant. La colère, la haine, le repli sur soi, tout un jour explosera. Mais les enfants vont trouver une alliée inattendue pour détruire « Grand Silence » : Maria, une des intervenantes de leur école, handicapée et victime d’une amnésie traumatique rendue consciente par la souffrance des enfants… Dans un conte adulte aussi beau que son sujet est délicat, Théa Rojzman et Sandrine Revel livrent un roman graphique puissant qui met en perspective une problématique complexe. Elles dressent un constat, tentent d’amener des solutions et achèvent finalement leur récit sur une note d’espoir.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée). Il est le rédacteur en chef du site Comixtrip.

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