L’Alcazar

L’Alcazar, c’est un futur grand immeuble d’une ville en Inde. Pour le construire, on y croise Rafik, Mehboob, Salma, Ali ou encore Trinna. Simon Lamouret raconte le quotidien de ces travailleurs dans un album audacieux. Dépaysant !

Un nouveau chantier

Inde, dans un quartier résidentiel. Rafik est heureux, il vient rejoindre Mehboob, son beau-frère sur le chantier d’un nouvel immeuble. Jusqu’à présent vendeur de dictionnaires en porte-à-porte, il a décidé de tout quitter pour travailler avec lui.

Sur le terrain vague où va se construire l’immeuble arrive Trinna, le contremaître qui dirige des dizaines de chantiers dans la ville en même temps. Mehbook ment pour faire embaucher Rafik. Il est alors tout de suite engagé. Première corvée : brûler les déchets jonchant le sol avant le début des travaux.

Vivre sur le chantier

Le lendemain, Trinna leur demande de construire un abri en dur pour se loger sur le chantier. Rafik et Mehbook s’exécutent et préparent un petit nid douillet pour accueillir la femme de ce dernier, Salma.

A peine commencé de monter des parpaings qu’arrive Ali, l’ingénieur en charge de superviser la construction. Très instruit et ayant mis entre parenthèse la rédaction de son mémoire de master, le jeune homme ne connaît pas grand chose au BTP. Armé de son carnet, il consigne tout, notamment les jours de présence des ouvriers.

La vie s’installe sur le terrain de L’Alcazar, une demeure de ce quartier aisé. On y mange, on s’y lave, on y dort et on y travaille très dur…

L’Alcazar, superbe portrait social de la société indienne

Après le magnifique Bangalore qui lui valu une nomination dans la Sélection officielle du festival d’Angoulême en 2018, Simon Lamouret continue de creuser son sillon autour de ce très beau pays qu’est l’Inde avec L’Alcazar.

Si son précédent album mettaient en scène la vie quotidienne d’habitant.es dans cette grande ville indienne, cette histoire raconte l’existence d’ouvriers sur un chantier de BTP. Il faut souligner que l’auteur toulousain avait séjourné en Inde en 2013 et avait pris le temps d’observer au plus près ces femmes et ces hommes souvent dans la précarité.

L’Alcazar, c’est un très joli portrait social de la société indienne. En effet, ce chantier – sorte de théâtre à ciel ouvert –  réunit tous les ingrédients pour la comprendre. L’on y croise toutes les castes et toute sorte de personnages.

Mini-théâtre à ciel ouvert

Dans L’Alcazar se mélangent des indien.nes venus de tout le pays pour travailler. Il y a là, Rafik, Mehbook et Salma, originaires d’un petit village campagnard. Ils côtoient des carreleurs hindous, un contremaître détestable, un ingénieur aux rêves qui s’évanouissent vite, un promoteur qui ne s’intéresse qu’à l’argent ou encore un futur acheteur.

Leurs buts et leurs envies sont différentes. Leurs pouvoirs et le système pyramidal de soumission sont habilement décrits par Simon Lamouret. Chacun tente d’exister face aux autres. Il y a néanmoins de la solidarité, notamment chez les petits, les ouvriers.

Souteneurs, trafics et influences

Au fur et à mesure que L’Alcazar pousse comme un champignon, plus haut vers le ciel, les protagonistes sont tendus. L’album aborde ainsi des thématiques très précises et très ancrées localement. Les souteneurs, tout d’abord. Rafik, Salma et Mehboob leur doivent de l’argent. Ils leur en avaient emprunté en partant de leur village. Ajouter à cela, un futur bébé pour le couple et un mariage arrangé pour le beau-frère et ils doivent ainsi économiser sur leurs maigres salaires pour tenter de réaliser leur rêve. On apprend aussi que les femmes, même si elles travaillent aussi durement sur un chantier, gagnent largement moins qu’un homme.

Quant au promoteur, il met la pression sur Trinna pour que le chantier se termine vite et qu’il soit bien exécuté. Le contremaître relaie alors tout cela sur les ouvriers. Ces influences sont fortes dans l’album.

De sublimes couleurs

Si Bangalore était impressionnant par le gigantisme des architectures et la petitesse des habitants, L’Alcazar l’est aussi par la beauté des planches. Le premier était en noir et blanc, celui-ci est mis en couleur avec intelligence.

Les personnages de Simon Lamouret ressemblent parfois à ceux de Jacques de Loustal, notamment lorsqu’ils sont de profil. D’ailleurs la gamme chromatique fait aussi penser à celle de l’auteur de Bijou.

Les lecteurs tombent aussi sous le charme de cet immeuble qui s’élève au fil des pages. L’auteur illustre avec vertige ce dernier sur des doubles-pages qui parsèment son récit et c’est magnifique !

L’Alcazar : un très beau récit choral, un petit théâtre à ciel ouvert d’un chantier d’un immeuble indien, une chronique sociale d’une grande justesse et très lumineuse.

Article posté le samedi 12 septembre 2020 par Damien Canteau

L'Alcazar de Simon Lamouret (Sarbacane)
  • L’Alcazar
  • Auteur : Simon Lamouret
  • Éditeur : Sarbacane
  • Prix : 25 €
  • Parution : 2 septembre 2020
  • ISBN : 9782377312511

Résumé de l’éditeur : Véritable portrait social et culturel de la société indienne dans ses hiérarchies et fragmentations les plus intimes, L’Alcazar est un récit choral d’une beauté formelle saisissante, terriblement audacieux et dépaysant. Inde, de nos jours, dans le quartier résidentiel d’une grande ville… Sur le chantier d’un immeuble en construction coexistent une dizaine de personnages venus des quatre coins du pays : Ali, le jeune ingénieur inexpérimenté, Trinna, un contremaître intransigeant, Rafik, Mehboob et Salma, manoeuvres provinciaux rêvant de lendemains meilleurs… mais aussi Ganesh et sa bande de Rajasthani, carreleurs hindous aux accents conservateurs qui viennent grossir les rangs de ce chantier supervisé par un jeune et riche promoteur. Ce petit théâtre offre une vue microscopique de l’Inde contemporaine, où se côtoient langues, religions, chefs et larbins dans une précarité toujours portée par un vent tragi-comique. Et, à mesure que l’immeuble s’élève laborieusement, les rêves et ambitions de chacun se heurtent et s’entremêlent dans ce paysage humain et urbain à couper le souffle.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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