Des planches et des vaches : interview de Ronan Toulhoat

À l’occasion du 19e festival Des planches et des vaches qui s’est tenu les 2 et 3 avril 2022 à Hérouville-Saint-Clair, j’ai eu la chance de rencontrer Ronan Toulhoat. Le dessinateur de Block 109 et Ira dei a bien voulu répondre à mes question. L’occasion de faire le point sur La république du crâne, sorti récemment chez Dargaud et sur ses projets à venir.

Qui de Vincent Brugeas ou de toi a eu l’idée de La république du crâne, un album sur les pirates ?

Ça faisait longtemps que je voulais faire une histoire de mer. Vincent n’avait aucune idée de ce qu’il pouvait faire. Les histoires de pirates le rebutaient, parce qu’il ne voulait pas tomber dans une histoire classique avec des clichés. Mais je le rejoignais beaucoup là-dessus.

Quel a alors été l’élément déclencheur ?

Jusqu’à ce que fin 2018, Vincent regarde la série Black sails et qu’il me dise qu’on avait peut-être trouvé notre approche. Effectivement, j’ai aimé et c’était parti. Dans la foulée, on a déroulé notre propos. On l’a proposé à notre éditrice qui a signé sur un simple pitch et pas mal de dessins.

Black Sails - Série (2013) - SensCritique

Avez-vous trouvé d’autres sources ?

On nous a conseillé le livre de Marcus Rediker, Pirates de tous les pays (édité chez Libertalia) qui nous a permis d’affiner notre propos et surtout le fond de ce qu’on voulait dire. À partir de là, on a développé notre trio de personnages et notre trame romanesque.

Pirates de tous les pays

Est-ce que cette envie d’album correspondait à des réminiscences d’enfant ?

Mes envies venaient de là, de ce que j’avais lu, de Barbe-Rouge, de choses comme ça. C’est bien d’avoir des envies, mais il faut avoir quelque chose à raconter. De par mes origines bretonnes, j’avais encore plus d’accroche vers les histoires de bord de mer. L’ADN était présent chez moi, ainsi que l’envie. Il a juste fallu trouver.

Couverture Barbe-Rouge tome 1 - Le démon des Caraïbes (éd. 1968)    Couverture Barbe-Rouge tome 1 - Le démon des Caraïbes (éd. 1961)

Pourquoi le choix de cette période, alors que la piraterie est en déclin ?

C’est justement l’âge d’or de la piraterie, période pendant laquelle ont éclos de grandes figures. Cette période est intéressante parce qu’on a un contexte social très particulier. Les pirates vont développer une sorte de démocratie participative ou du moins directe. Ainsi on avait le fond de notre propos et la possibilité d’en faire un effet miroir avec notre époque.

Quel genre de pirates étaient-ils ?

On a tendance à mélanger un peu tous les pirates. Il y a les flibustiers, les boucaniers, qui ont vécu 40 ans plus tôt, ce sont des aventuriers. Là, on a des travailleurs d’un des métiers les plus difficile au monde, qui se rebellaient et tentaient de refaire la société. C’est ce qui nous intéressait.

Pourquoi vos personnages sont-ils autant antagonistes ?

On avait besoin de ce trio, Sylla, Olivier de Vannes et la reine Maryam qui les complète. Les trois représentent les facettes des pirates qu’on pouvait croiser à cette époque là.

On avait besoin du marin, Olivier de Vannes. Ce personnage va prendre des bonnes décisions mais il n’est pas charismatique. De fait, il ne remporte pas forcément l’adhésion des votes.

Le capitaine Sylla est lui un acteur déchu, un mauvais marin, mais il a du charisme. Avec sa gouaille, il remporte les adhésions, même si ses décisions ne sont pas les bonnes.

Enfin, Maryam la reine qui, par essence, s’oppose complètement aux utopies de nos pirates. On voulait montrer ces deux mondes qui s’entrechoquent, mais également au sein des pirates, ce rêve de démocratie. Un beau rêve qui, s’il est mis entre les mains des mauvaises personnes, peut tourner à la catastrophe. Avoir ces deux personnages, Olivier et Sylla, permettait d’illustrer cela.

Les personnages secondaires jouent également un rôle important dans La république du crâne.

Oui, même si une histoire sur 200 pages va vite, on voulait montrer tous les pirates qu’il y avait à bord. À l’époque, sur ces bateaux-là, le capitaine est élu par l’équipage. Le quartier-maître l’est également. Et surtout, quelles que soient les décisions à prendre à bord lors d’une course, tout le monde vote. Chaque pirate a une conscience aiguë de la valeur de son vote et ne le gâchera jamais. C’était quelque chose de très important à montrer.

La République du Crâne : la liberté ou la mort ! - Photo - DARGAUD

N’y a-t-il pas un mélange de fiction et de réalité dans chaque personnage ?

Absolument, je reviens au livre de Marcus Rediker qui fait ce portrait de tous ces pirates de cette époque-là. Ça nous a permis de piocher dans des faits réels pour en faire un mélange de caractères.

D’autant plus que certains personnages comme Maryam ont vraiment existé.

Oui c’est tiré d’un fait réel également.

Pourquoi avez-vous décidé de parler de la traite des esclaves ?

Ce thème est au cœur de cette époque. Quand nos pirates commencent à s’attaquer au commerce triangulaire, à arraisonner et piller des bateaux qui font cela, ils libèrent des esclaves.

© SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA 

C’est à ce moment que les grandes compagnies privées font appel aux différentes marines comme la Navy anglaise pour intervenir. Alors arrive une diabolisation extrême des pirates, on les montre en monstres sanguinaires. Ainsi débute une chasse implacable, où ils sont systématiquement pendus. Tout cela pour protéger un commerce évidemment vu aujourd’hui comme une infamie.

Avec quels yeux devait-on voir les pirates dans La république du crâne ?

La question qu’on pouvait se poser, à l’aune de nos propres critères d’aujourd’hui, c’est qui sont les monstres ? C’était vraiment le pinacle de notre propos.

Les esclaves affranchis, à qui les pirates apprennent à naviguer, tenez-vous cela d’un fait réel ?

Là nous avons été plus romanesques, on a un peu dévié de l’Histoire. Les pirates avaient besoin de main-d’œuvre. Quand ils libéraient des esclaves, ils les intégraient dans les équipages. Mais ils restent des hommes de leur époque et il faut relativiser. En majorité, les Africains finissaient en corvée de pont ou à s’occuper de la nourriture, en serviteurs de l’équipage.

Pourquoi avoir fait ce choix dans votre récit ?

Parce qu’on avait la reine, elle était la caution que ça ne se passe pas comme cela. Ça justifiait et rendait réaliste notre propos qu’ils fassent partie de l’équipage à part entière. En réalité, il n’y avait pas de notion d’égalité entre eux. Il faut être honnête, même avec les femmes à bord. Les pirates restent avant tout des marins de l’époque, avec leurs superstitions. La femme à bord portait malheur. On a pris cette direction plus romanesque, plus lumineuse mais la réalité était plus terre à terre.

Pourquoi ce jeu de mot avec le nom du capitaine, Sylla, comme dans l’expression de Charybde en Scylla ?

Sans le c, c’est une référence à l’empereur Sylla (-138 -78) qui a été le propre artisan de sa perte. On voulait illustrer cela par l’expression signifiant aller de mal en pis et la référence au nom. Comme un avertissement.

Est-ce facile de trouver des images de navires de l’époque pour coller au plus juste dans les dessins ?

Aujourd’hui, on a pas mal de reconstitutions de bateaux, comme l’Hermione. Pour les frégates, j’avais tout ce qu’il me fallait en termes de documentation.

Image illustrative de l’article Hermione (1779)

Pour les petits bateaux de pirates, c’était un peu plus dur. Je savais qu’ils avaient des bateaux appelés des bricks. Et là, par contre, je suis allé chercher la documentation de Patrice Pellerin (série L’épervier). Il s’est basé sur des architectes navals archéologues qui ont refait les plans de bateaux de l’époque. J’avais donc constamment des plans sous les yeux pour dessiner les bateaux.

Après il fallait que je me représente tout cela en 3D, mais au moins les plans me permettaient d’avoir les dimensions et les volumes. D’un bateau par rapport à l’autre. C’est cette différence de taille qu’on voulait montrer entre les monstrueux bateaux de ligne comme les frégates et ces petits bateaux de pirates.

D’où viennent les noms de vos bateaux ?

Ils sont complètement inventés. Ils ont un rapport avec les légendes, les superstitions de la mer, comme le Neptune. Mais aussi en fonction de ce que les pirates vivent. Le bateau est souvent la représentation de leur utopie. Donc le Fortune, le Revanche et La République du crâne.

Le dernier tiers de cette histoire se passe à terre, pourquoi ?

Les pirates sont les premiers anarchistes. C’est ce qu’on voulait montrer. Ils ont une conscience aiguë du fait qu’ils vont mourir. Qu’on va les pendre. C’est donc ce qu’on voulait illustrer. Ils se rendent compte qu’ils se sont perdus quand ils ont décidé de ne plus être pirates. Alors qu’au fond d’eux-mêmes, ils le sont. Être pirate c’est une posture politique et une gifle à la face de tous les grands royaumes de l’époque et des systèmes économiques en place.

Déjà des Ni Dieu ni maître ?

La conscience de la finitude de leur vie rythmait leur manière de penser, de naviguer et de vivre. Quand ils se rendent compte qu’ils se perdent , ils décident de revenir aux sources et cette fin s’écrivait d’elle-même.

Ton nouvel album Cosaques est déjà sorti, n’est-ce pas trop difficile d’avoir deux sorties si proches l’une de l’autre ?

C’est le risque d’avoir un album englouti par l’autre. Cosaques je l’ai fini il y a un an, je le codessine avec Yoann Guillo, mais Le Lombard avait ses impératifs éditoriaux.

Au final, Cosaques est emmené par La république du crâne, donc les deux albums s’alimentent.

La république du crâne a reçu un bel accueil.

Oui c’est un gros one-shot de plus de 200 pages, un roman graphique. Ça parle à beaucoup plus de monde, même des gens qui ne lisent pas forcément de la bande dessinée.

Cosaques est un format plus classique qui s’adresse, a priori, plus à des lecteurs de bandes dessinées. On avait juste peur qu’il y ait une comparaison entre les deux albums. Mais on ne raconte pas la même chose sur 60 pages que sur 200.

C’est vrai que La république du crâne a un mois de plus d’exploitation et il a vraiment pris.

N’est-ce pas trop difficile de repasser à 64 pages quand on en a eu 200 pour s’exprimer ?

Ce sont deux choses totalement différentes et on ne raconte pas de la même manière en fait. 200 pages c’est très lourd à tenir, surtout que j’étais tout seul au dessin et à la couleur. Ce sont deux manières différentes de raconter et d’animer des personnages.

Avec La république du crâne on a parfois l’impression de prendre le temps de naviguer à travers cet album ?

C’est tout à fait ça. Je préfère les formats à grosse pagination. D’ailleurs la prochaine série qu’on fait chez Dargaud, ce seront des formats de 120 pages à chaque fois, façon Le roy des ribauds. Là, on a le temps de faire vivre nos personnages, de souffler et en même temps de jouer sur le rythme, d’accélérer, de ralentir. Ce qui n’est pas du tout le cas avec du franco-belge. Personnellement c’est le format que je préfère.

Surtout quand on peut se permettre d’avoir de pleines planches pour s’exprimer ?

Oui mais ça implique une autre façon de travailler, beaucoup plus lourde, plus longue, plus dure.

Comment se fait-il qu’on ait souvent fait appel à toi uniquement pour des couvertures d’albums ?

C’est une demande des éditeurs quand les dessinateurs ne savent pas faire des couvertures. Ils n’arrivent pas à gérer en termes d’illustration pure. Alors l’éditeur fait appel à un illustrateur. J’ai souvent prouvé que l’illustration, comme la bande dessinée, c’est quelque chose que j’aime beaucoup. Et j’ai un talent dans les deux, donc j’ai souvent été commissionné pour. Et ça m’a bien fait manger entre 2013 et 2014.

Merci beaucoup Ronan Toulhoat d’avoir pris le temps de répondre à toutes ces questions sur ce très bel album qu’est La république du crâne. Mais également de nous avoir parlé de ton travail.

Article posté le lundi 02 mai 2022 par Claire Karius

La république du crâne de Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat chez Dargaud
  • La république du crâne
  • Scénariste : Vincent Brugeas
  • Dessinateur : Ronan Toulhoat
  • Editeur : Dargaud
  • Prix : 25,00 €
  • Sortie : 25 février 2022

Résumé de l’éditeur : Les Bahamas, 1718. De haute lutte, le capitaine pirate Sylla, secondé par son quartier-maître Olivier de Vannes et ses hommes, prend possession d’un vaisseau anglais. Contre toute attente, au lieu de massacrer les membres de l’équipage, les pirates leur proposent de se joindre à eux. Et ce, au nom des principes qui sont les leurs : liberté, démocratie et fraternité. Olivier de Vannes, devenu capitaine du nouveau bateau capturé, croise une frégate battant pavillon portugais. Il s’en empare. Le navire semble abandonné, et pourtant, des esclaves noirs qui se sont mutinés se trouvent à bord. À leur tête, la reine Maryam. Rythmé par les réflexions d’Olivier dans son carnet de bord, ce récit confronte deux visions du monde : celle des pirates révoltés contre l’ordre établi et celle d’une reine régnant sans partage. Mais un ennemi commun pourrait bien donner naissance à une alliance… Un regard neuf et historiquement juste sur le monde de la piraterie. Contrairement à ce que laisse penser l’imaginaire populaire, les pirates étaient aux antipodes de la figure de la brute sanguinaire. Les décisions faisaient notamment l’objet de débats et étaient soumises au vote. Au-delà de cette formidable aventure humaine comportant de mémorables scènes de batailles et de multiples péripéties, apparaît en filigrane une réflexion intelligente qui trouve un écho avec les conflits sociétaux de notre époque.

À propos de l'auteur de cet article

Claire Karius

Passionnée d'Histoire, j'affectionne tout particulièrement les albums qui abordent cette thématique. Mais pas seulement ! Je partage ma passion de la bande dessinée dans l'émission Bulles Zégomm sur Radio Tou'Caen et sur ma page Instagram @fillefan2bd.

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