Des planches et des vaches : Interview de Nicolas Barral

À l’occasion du 19e festival Des planches et des vaches qui s’est tenu les 2 et 3 avril 2022 à Hérouville-Saint-Clair, j’ai eu la chance de rencontrer Nicolas Barral. Le dessinateur de Nestor Burma et de Baker Street a bien voulu répondre à mes question. L’occasion de faire le point sur son dernier album, Sur un air de fado, publié chez Dargaud, et sur ses projets à venir.

Comment passe-t-on de Baker Street, Nestor Burma, Sherlock Holmes à Sur un air de fado ?

On y passe naturellement au fur et à mesure des collaborations, des petites frustrations. On se voit parfois retoquer des propositions par les scénaristes. Tous ces petits refus accumulés finissent par donner l’envie et la force de passer soi-même à l’écriture.

Nestor Burma a été une manière de mettre le pied à l’étrier. J’ai fait l’adaptation des romans. Je ne partais pas de zéro mais la nécessité de faire un vrai travail de scénariste.

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De quand date l’histoire de Sur un air de fado ?

L’histoire de Sur un air de fado, je l’ai écrite il y a longtemps, en 2005. Je l’ai laissée de côté pendant presque dix ans, parce que ce n’était jamais le moment. Il y avait toujours une proposition qui interférait, comme Nestor Burma ou la rencontre avec Tonino Benacquista. Des opportunités difficiles à refuser. Le passage à l’acte a été un peu différé.

Mais il y a quatre ans le moment était venu, la fenêtre de tir était dégagée. Donc, j’ai commencé à pouvoir concrétiser ce projet.

Quels sont vos liens avec le Portugal ?

Ma femme est Française d’origine portugaise. Et dans son trousseau de mariage, il y avait un certain nombre de livres, qu’elle m’a fait lire. Des romans, dont un écrit par un Italien Antonio Tabucchi, Pereira prétend (adapté en bande dessinée). Quand j’ai lu ce roman qui traite de la dictature de Salazar au Portugal, la question de l’engagement résonnait en moi.

On avait vécu en France, un deuxième tour de la présidentielle, un peu traumatisant. Je me suis dit qu’il fallait que j’apporte ma pierre à l’édifice démocratique qui venait d’être un peu fragilisé.

Pereira prétendPereira pretend

Quel était donc l’objectif de ce projet ?

Je voulais raconter cette histoire qui s’est passée dans un pays proche de nous et qui s’est finalement terminée en 1974. Ce n’est pas vieux. Je me suis dit que la souffrance des Portugais devait nous être utile, nous servir de référence, pour ne jamais tomber dans cette galère.

J’ai commencé à prendre des notes et à faire entrer, sur fond d’histoire politique portugaise, un certain nombre d’obsessions plus personnelles. Comme la question de la fraternité, le poids de l’héritage familial. Ce sont des thématiques qui me tenaient à cœur et qui me semblaient pouvoir entrer dans cette histoire.

D’où vient le personnage de Fernando Pais ? Existe-t-il réellement ?

J’ai choisi un médecin parce que j’avais lu que la police politique (PIDE) recourait au service de médecins, pour remettre sur pied les prisonniers un peu abîmés par les interrogatoires. C’était pratique pour moi parce que je tenais absolument à situer l’action au cœur même de leurs locaux. Pour cela, il me fallait un témoin privilégié et ce médecin était l’idéal.

Le personnage de Fernando n’a pas existé. Par contre, au niveau de sa physionomie, je procède de la même manière avec tous mes personnages. Je fais un casting mental en regardant du côté du cinéma. Ça m’aide à visualiser mes personnages et à ne pas me répéter. Quand on compte uniquement sur son imagination, on finit toujours par retomber sur les mêmes morphotypes. On développe des tics de dessin avec le temps. Ainsi, on se met à l’abri de ce défaut et j’ai pensé à Benicio Del Toro.

Quel est le rôle joué par l’enfant João, n’est-il pas un élément déclencheur dans la vie de ce médecin ?

Du point de vue de la mécanique de l’histoire, c’était intéressant de montrer que le courage, dans ces périodes-là, se réfugie essentiellement dans la jeunesse. Les jeunes et en particulier les enfants, n’ont rien à perdre. L’insouciance fait partie des choses qui donnent du courage.

Et en creux, c’était probablement pour moi une manière de parler des rapports père fils. J’avais à l’époque un gamin qui avait à peu près l’âge du personnage. Pour moi, c‘était une manière détournée de dialoguer avec mon fils. Je le dis maintenant, mais je ne suis pas sûr que j’en avais une conscience aussi précise quand je l’ai fait. Je pense que ça a joué.

Pourquoi ne pas avoir, dès le départ, révélé le lien qui unit deux des personnages ? On ne le découvre qu’à la fin.

C’est plutôt pas mal, ça veut dire que j’ai assez bien joué. Il y a au moins deux explications. La première est que c’était commode parce que c’est une histoire politique, mais intimiste, elle parle de l’histoire des personnages. Créer ce suspens artificiel était une manière de garantir au lecteur une tension et de mettre un petit côté polar dans cette histoire humaine et politique.

Il y a également des va-et-vient entre trois périodes, puisque j’évoque l’enfance des personnages. Si j’avais révélé tout dès le départ, il y aurait moins d’intérêt à faire intervenir des flashbacks. Ce sont des indices semés par le scénariste pour le lecteur. Certains devinent, d’autres ont la surprise à la fin, avec cette révélation importante. Elle permet de comprendre pourquoi Fernando se tient à l’écart de la politique, ne s’engage pas. Ce sont ses liens forts avec sa famille qui sont un frein à son émancipation intellectuelle et politique. Ainsi qu’à l’éclosion de son courage.

Pourquoi avoir choisi ce changement de colorisation en fonction des périodes, alors que les dates ne sont pas toujours indiquées ?

Au départ la date est nécessaire, pour ne pas qu’il y ait la moindre confusion possible pour le lecteur. Alors j’ai utilisé le sépia pour les flashbacks. 1958 est dans l’histoire un marqueur temporel, il est utile la première fois, mais après il n’est plus nécessaire.

Pour les scènes plus anciennes, je suis parti du principe que les lecteurs auraient enregistré la mécanique et donc que ce n’était pas nécessaire après.

Dans une histoire il faut mettre le strict nécessaire, plus c’est toujours trop. Tout ce que j’ai pu enlever, je l’ai fait. Par contre, je me suis efforcé de ne pas oublier les principaux jalons, ceux qui font que s’il en manque un, on perd le lecteur. La première date enclenche donc le processus.

Qu’est-ce que ça change de passer d’albums en 56 pages à un de 160 pages ?

On gagne un vrai confort, surtout que la pagination n’était pas fixée au départ. J’ai fait le nombre de pages dont j’avais besoin. Les romanciers fonctionnent comme ça. Avant l’éclosion du roman graphique, il y avait des paginations qui correspondaient à des formats d’imprimerie.

On dit que l’Art ne s’exprime jamais aussi bien que dans la contrainte, mais on n’évite pas un certain schématisme. Quand on veut, comme moi, explorer des zones de gris, il faut de la subtilité et cela prend de la place et du temps.

Par exemple mon personnage, j’en dévoile très progressivement les contours et c’est logique. Un individu ne se construit pas spontanément. On met du temps à devenir adulte. Je voulais ne zapper aucune étape de la construction de mon personnage. J’avais donc besoin de place et d’autant de flashbacks que nécessaire.

Il fallait donc un format roman graphique pour Sur un air de fado.

Ce format permet de s’arrêter sur des anecdotes, qui sont évacuées dans des paginations plus courtes. On n’a pas la place pour de l’anecdote. Or c’est utile pour faire respirer le lecteur et ça permet d’enrichir, en mettant de la métaphore, comme celle de la baleine.

Quand l’éditeur laisse la bride sur le cou, ça ne lui garantit pas la réussite mais ça libère et ouvre les chakras de l’auteur. On va chercher dans des zones où d’habitude on ne va pas, parce que c’est superfétatoire.

C’est un format que j’ai trouvé vraiment agréable.

Qu’est-ce que ça fait de se retrouver seul face à un projet comme Sur un air de fado, quand on a l’habitude de travailler en duo ?

C’est très agréable et parfois un peu vertigineux. Quand on a un doute, on ne peut en parler avec personne, on n’a pas de véritable interlocuteur. Mais c’est très libérateur, j’ai senti qu’il était temps que je le fasse. C’est très agréable de collaborer, mais il y a des moments où on doit faire le deuil de ses envies, parce qu’on ne peut pas rebondir sur les propositions scénaristiques.

Parfois le scénariste n’est pas prêt et ça peut se comprendre. Il tient son histoire et sait comment fonctionner. On ne peut pas lui en vouloir de repousser les avances de quelqu’un de l’extérieur.

C’est donc une envie qui vient de loin.

J’ai toujours voulu raconter mes histoires. Mais quand j’avais 20 ans, je n’avais probablement pas assez de choses à raconter. Il m’a fallu attendre de vivre pour estimer avoir des choses à partager. Quand on écrit ses histoires, il y a une sorte de schizophrénie entre l’auteur et le critique. On écrit et on lit ce qu’on écrit. Assez souvent, on est sévère avec ce qu’on  écrit.

La maturité, c’est être capable à un moment de se faire confiance. Je n’ai pas ressenti de vertige particulier, c’était le moment et j’étais prêt. Je me suis jeté dedans avec délice. Il y a eu des moments douloureux, de temps en temps, mais la confiance est venue en accumulant les pages.

Comment faut-il procéder alors ?

Quand je ne suis que dessinateur au service d’un autre, je n’existe que par le dessin. Alors j’ai tendance à me surinvestir dans le dessin, parce que je sais que je serai jugé là-dessus. Quand j’écris mon histoire et que je la dessine, je sais qu’on va juger l’ensemble. Donc je ne dessine pas tout à fait de la même façon. Je peux me permettre d’être un peu plus suggestif. Les zones floues du dessin seront compensées par l’idée qui sous tend le dessin. J’ai apprécié cette forme de relâchement. Le scénariste que je suis n’a pas mis la pression sur le dessinateur.

Sur un air de fado a également été traduit en Portugais.

Oui, il a été traduit d’emblée, il est même sorti avant au Portugal où il a été très bien accueilli, comme en France d’ailleurs. J’ai juste un témoignage d’un documentariste de la diaspora qui m’a confié avoir été méfiant dans un premier temps. Parce que je ne suis pas Portugais. Il avait peur que Sur un air de fado soit un empilement de lieux communs sur le Portugal. Or, il l’a trouvé très bien.

Sur un air de fado by Nicolas Barral

Les Portugais de là-bas ou d’ici ont eu du plaisir ou de l’intérêt à découvrir une histoire assez peu enseignée. Évidemment en France, mais même au Portugal. En tout cas, si elle est traitée en cours d’Histoire, elle ne l’est pas dans la fiction. J’ai donc contribué à combler un manque.

Contrairement à l’Espagne franquiste dont on parle plus souvent.

Le Portugal est toujours le parent pauvre. On le voit fréquemment quand on parle d’Europe, le Portugal est raccourci. Pendant les matchs de foot, les commentateurs prononcent les noms des joueurs à l’espagnole. D’ailleurs dans le livre, les têtes de chapitres sont bilingues, pour faire vivre cette langue. Pour que les gens se familiarisent avec le Portugais qui n’est pas de l’Espagnol. C’est une manière de le constater.

Je voulais rendre justice à ce pays qui est celui de ma femme, de mes enfants, un pays d’adoption qui le mérite.

Est-ce que le Portugal pourrait être présent dans un prochain album ?

Le prochain album sera encore au Portugal.

Et bientôt, j’ai un livre illustré qui sort chez un petit éditeur : Le crime de la rue Botzaris. Une proposition qu’on m’a faite et que j’ai trouvée amusante. Il s’agit de dessiner le Paris de la fin du XIXe siècle. L’aspect reconstitution m’a toujours amusé, comme avec Baker Street. Un petit pas de côté vis à vis de la bande dessinée.

Couverture | Le crime de la rue Botzaris |

Quel sera le format de ce prochain projet ?

Ce sera un roman graphique dans un format assez proche de celui-là. Mais je ne peux pas tellement en parler, car je n’ai dessiné que très peu de pages. Ça peut encore bouger. Mais j’essaie d’être discret quand je commence une nouvelle aventure, je veux rester concentré. Et pour le coup, je pense que moi-même, je vais être surpris.

Est-ce qu’une suite de Sur un air de fado pourrait être envisageable ?

Je l’avais envisagée et je ne l’exclus pas. Mais il y a un album sorti récemment, il s’appelle Les Portugais, qui me coupe un peu l’herbe sous le pied. J’avais effectivement l’intention de traiter en partie la question des bidonvilles. Mais les personnages ne sont pas les mêmes.

On a pourtant envie de savoir ce qui va arriver à Fernando.

Moi aussi, j’ai envie de savoir et j’ai des pistes. Donc ce sera pour l’an prochain, peut-être. Mais le prochain sujet, que j’avais sous le coude, était mûr, donc je n’avais pas envie d’attendre.

Est-ce que d’autres projets de séries sont également envisageables aujourd’hui ?

Il y a des discussions, des propositions que j’ai reçues. Ce qui est clair dans mon esprit, c’est que j’ai envie de refonctionner en binôme. Redevenir dessinateur uniquement, ça m’intéresse aussi. À mon âge charnière, je dois encore me lancer quelques défis. J’ai de l’énergie et je dois me pousser dans mes retranchements. Et c’est plus facile avec un scénariste, qui nous emmène dans des zones auxquelles on n’aurait pas pensé.

Merci beaucoup Nicolas Barral pour toutes ces réponses qui nous aurons permis d’en savoir plus sur vous et Sur un air de fado.

Article posté le lundi 02 mai 2022 par Claire Karius

Sur un air de fado de Nicolas Barral chez Dargaud
  • Sur un air de fado
  • Auteur : Nicolas Barral
  • Editeur : Dargaud
  • Prix : 22,50 €
  • Parution : 22 janvier 2021
  • ISBN : 9782205079593

Résumé de l’éditeur : Lisbonne, été 1968. Depuis 40 ans, le Portugal vit sous la dictature de Salazar. Mais, pour celui qui décide de fermer les yeux, la douceur de vivre est possible sur les bords du Tage. C’est le choix de Fernando Pais, médecin à la patientèle aisée. Tournant la page d’une jeunesse militante tourmentée, le quadragénaire a décidé de mettre de la légèreté dans sa vie et de la frivolité dans ses amours. Un jour où il rend visite à un patient au siège de la police politique, Fernando prend la défense d’un gamin venu narguer l’agent en faction. Mais entre le ? ic et le médecin, le gosse ne fait pas de distinguo. Et si le révolutionnaire en culottes courtes avait vu juste ? Si la légèreté de Fernando était coupable ? Le médecin ne le sait pas encore, mais cette rencontre fera basculer sa vie…

À propos de l'auteur de cet article

Claire Karius

Passionnée d'Histoire, j'affectionne tout particulièrement les albums qui abordent cette thématique. Mais pas seulement ! Je partage ma passion de la bande dessinée dans l'émission Bulles Zégomm sur Radio Tou'Caen et sur ma page Instagram @fillefan2bd.

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