Entretien avec Jim

Profitant de l’une de ses rares venues dans l’ouest de la France, Jim nous a fait le grand plaisir de répondre à quelques questions. Juste avant une séance de dédicace, Thierry Terrasson, de son vrai nom, se livre avec beaucoup de franchise et d’enthousiasme. Ce boulimique du travail dépeint sa vie autour de la bande dessinée et du cinéma, avec une passion contagieuse. Long entretien enrichissant avec un auteur qui ne l’est pas moins.

 

Bonjour Thierry. Cela fait maintenant quelques semaines qu’est sortie au cinéma « L’invitation », adaptation de l’une de tes bandes dessinées avec Dominique Mermoux au crayon. Es-tu satisfait des retours entendus ?

Les personnes qui connaissent la bande-dessinée et qui ont vu le film étaient plutôt contentes de retrouver une vraie fidélité à l’œuvre originale. Donc oui je suis, de manière générale, assez satisfait des premières impressions qui m’ont été rapportées. En écoutant leurs appréciations, je vais dans le même sens. De mon point de vue, j’ai beaucoup aimé les petits ajouts qui n’existent pas dans la BD. Il y a des scènes vraiment touchantes, notamment celle de l’enterrement. En tant qu’auteur, il est très agréable de voir son univers prolongé. Comme une sorte d’extension qui respecte l’état d’esprit du départ. Et dans L’invitation, c’est vraiment le cas.

Affiche cinéma de L'invitation, film adapté de Mermoux & pour entretien avec Comixtrip le site BD de référence

L’invitation, le film. Réalisé par Michaël Cohen -Comixtrip-

« À la base, L’invitation est certainement une bande dessinée très difficile à adapter au cinéma »

Si la trame de ton histoire est effectivement bien respectée dans le film, Michaël Cohen, le réalisateur, a apporté de l’épaisseur aux deux protagonistes. Principalement par l’insertion de flash-back. Pour finalement donner une belle complémentarité avec l’œuvre graphique…

Oui tout à fait, c’est exactement ça. Ce type d’insertion est un des ingrédients du prolongement dont on vient de parler. Mais nous sommes obligés de passer par là de toute façon. Ce serait une erreur de croire qu’une bande dessinée s’adapte de façon totalement identique au cinéma. Même si on pourrait penser que c’est assez simple. Mais dès que l’on évoque les questions de rythme et de richesse des personnages, on s’aperçoit que c’est beaucoup plus compliqué.

L'Invitation de Jim & Mermoux (Vents d'Ouest), une belle amitié décryptée par Comixtrip le site BD de référence

L’invitation de Jim et Mermoux : couverture -Comixtrip-

Je crois qu’à la base, L’invitation est certainement une bande dessinée très difficile à adapter au cinéma. Elle est tellement basée sur le dialogue, la discussion. En y ajoutant des héros qui sont à la limite de la dépression, en tout cas qui sont en plein constat d’échec. Lorsque tu imagines  un mec qui appelle ses amis en pleine nuit en guise de test, et où personne ne vient, ce n’est pas vraiment spectaculaire ! (rires) Sans ingrédients supplémentaires, cette BD ne peut pas aller au-delà de quarante minutes au cinéma.

Donc, dès que l’adaptation au cinéma était actée, il fallait forcément tordre le matériau de base pour se l’approprier et en faire autre chose. Michaël Cohen est allé dans ce sens et cela fonctionne plutôt bien. Mais le cinéma impose aussi souvent davantage de développement d’histoires parallèles. Peut-être aurait-il était intéressant de creuser le passé d’autres personnages pour apporter une sous-couche à la forte relation entre les deux héros…

Mais au bout du compte, c’est tellement plaisant pour un auteur qu’un de ses romans graphiques prenne vie à l’écran et que le réalisateur n’a pas voulu dénaturer. Tout cela reste une expérience très excitante.

La bande originale du film est assez réussie, notamment avec deux titres du groupe belge, Balthazar. Est-ce que, comme de nombreux auteurs, tu t’accompagnes de musique lorsque tu écris ou dessines ?

Non. Je le faisais avant lorsque je bossais sur Yiu, sous le nom de Téhy. J’essayais de m’accompagner de musiques d’action quand j’écrivais des scènes de ce type. Cela marche pour pas mal d’auteurs, mais pas pour moi. J’ai besoin de silence quand j’écris. Il faut que je sois dans ma bulle, qu’on me foute la paix. C’est vraiment un exercice avec soi-même. C’est en laissant cette place-là que j’entends les personnages. On court souvent après son clavier parce que les personnages parlent plus vite que la vitesse à laquelle on va pour retranscrire ce qu’ils disent. Le silence est donc primordial. Et puis, cela permet de me concentrer sur leur propre vacarme…

« L’érection devrait, au cinéma, s’appeler La surprise »

Héléna et L’érection (dessinées par Lounis Chabane), ainsi qu’Une nuit à Rome sont quelques-unes de tes œuvres pressenties sur grand écran. Peux-tu nous en dire un peu plus sur ces projets ?

En fait, je commence à comprendre un peu mieux maintenant ce qu’est le « temps cinéma ». Souvent les gens de cette profession affirment que c’est un temps plus long. Ce qu’on acquiesce sans vraiment se rendre compte de la véracité de leurs dires. Et puis, quand on se retrouve dans cet univers, on réalise à quel point c’est un temps vraiment très, très long… Des erreurs de jeunesse m’ont fait, je pense, parler trop vite de projet d’adaptation tant on se cogne à la réalité du temps qui est différent en cinéma.

Donc ces projets sont tous en cours effectivement. Héléna, Une nuit à Rome et L’érection (qui devrait s’appeler La Surprise, parce qu’il était difficile d’imaginer des panneaux publicitaires dans le métro avec écrit en gros titre L’érection !). Mais désormais, j’ai pris parti de plutôt en parler quand ils deviendront des sorties officielles. Parce que parfois, comme cela est arrivé avec Une nuit à Rome, il faut faire face à ces impondérables qui vont jusqu’à changer de producteur. Et cela repart pour des années…

Je garde pour moi cette petite joie très, très enfantine qu’on pourrait traduire par : « Ouah ! Y a un projet de film ! » Et je préfère attendre le concret avant de m’étendre plus sur le sujet. Même si c’est dur, je préfère trépigner seul, de mon côté plutôt que d’en parler et que régulièrement on me demande « Alors ? T’en es où ? » et donner cette impression qu’il ne se passe rien.

Toi qui as toujours voulu faire de la BD mais qui rêvais de cinéma, finalement tu as habilement relié ces deux univers avec tes œuvres ?

C’est une question intéressante. En fait, en tant qu’auteur, mon travail se divise en deux parties. La première est celle qui, effectivement, fait le lien direct entre une de mes créations et l’intérêt que pourrait avoir un producteur, lequel m’associera à l’écriture ou pas,  pour l’adapter au cinéma. Mais je dirais que c’est la partie visible de l’iceberg. Car l’autre partie prend plus de la moitié de mon temps actuellement. Elle se définit par des écritures de scénarios originaux et qui ne sont pas du tout destinés à prendre forme en bande dessinée. Ce sont des projets directs en solitaire, ou avec des producteurs. En même temps, ces histoires-là pourraient très bien voir le jour en bande dessinée si je tombe sur un dessinateur qui a envie de se lancer dans l’aventure.

En fait, ces deux parties dont je te parle deviennent de plus en plus fusionnelles. Quand j’écris un scénario, je pense BD et cinéma. En termes de thématique, cela devient évident. Cet exercice qui consiste à penser sur ces deux supports me permet de voir quel sujet sera plus adéquat entre l’illustration ou le grand écran.

Par exemple, si je m’attarde sur mes histoires où interviennent régulièrement les relations de couple, c’est un sujet assez fréquenté au cinéma, moins en BD.  Surtout si j’y associe des situations rocambolesques ou pointues, c’est plus facile à traduire au septième art. En revanche, si je choisis d’aborder le même thème, en me focalisant sur des scènes plus audacieuses, ou plus « sexe », ce sera plus simple de le concrétiser en BD plutôt qu’au cinéma qui sera un peu plus frileux…

J’ai un projet qui s’appelle Nuit Blanche avec Amanda. Une histoire de « partouze light » que j’ai écrite au départ comme un projet filmé, mais je me rends compte que ça va être difficile de convaincre la profession alors que cela pourrait être très simple de lui donner vie en bande-dessinée.

Mais au final le lien est toujours là oui. Cela devient indissociable.

Ceux qui suivent ton travail savent à quel point tu respectes tes personnages en leur donnant beaucoup de profondeur. De telle façon que le lecteur peut naturellement s’identifier à la plupart d’entre eux. Comment expliques-tu cette attention particulière ?

Si l’on s’attarde sur le personnage masculin, je crois qu’en réalité, c’est, plus ou moins, toujours le même. Ce n’est ni plus ni moins qu’une projection de moi. Je mets des bribes de ma vie dans chacun d’entre eux… et j’extrapole… Ils ont tous sensiblement ce même caractère : celui où on se fait mener par les autres, les femmes en particulier. Cette fébrilité qui consiste à aspirer à autre chose… Ce sentiment d’être empêtré dans sa vie et de vouloir courir vers des idéaux plus grands que soi. Avec cette petite voix dans ta tête qui te dit : « Merde, ma vie actuelle n’est pas si mal, est-ce que ça vaut le coup de tout remettre en question ? » On est clairement au plus profond de la nature humaine, de ses certitudes et de ses doutes.

Quand j’exprime quelque chose que je ressens, je me suis aperçu que, naturellement, je n’étais pas le seul à l’éprouver. Que je ne suis donc pas unique, que ça parle à d’autres personnes. Et ça, c’est très intéressant. En fait, il ne faut pas chercher bien loin. En me rendant compte de ça, j’essaie de plus en plus de parler de moi…  pour parler des autres ! (rires)

Tu aimes confronter tes protagonistes à des situations souvent improbables. Même si tu t’appuies parfois sur ton propre vécu (comme pour L’invitation), admets que tu as une sacrée imagination !

Dans mon téléphone, je peux te montrer mon petit dossier « idées ». Dès que l’une d’entre elles surgit, je la note. Hier et avant-hier, j’ai beaucoup voyagé en voiture. Et cet endroit est incroyable pour faire naître des envies. Tout simplement parce qu’en voiture on a le temps de faire le point. Dans le quotidien, on ne s’arrête jamais, on est toujours dans l’urgence. On a toujours des choses à faire. J’ai l’impression qu’en voiture on a le temps de penser. Habituellement, on s’emmerde en voiture. Moi, j’en profite pour faire le point. Ce que j’essaie souvent de faire, c’est de tisser des liens entre certaines idées qui me paraissent bonnes. Et puis j’ajoute un élément un petit particulier, qui sera un déclencheur. Ce n’est pas réfléchi, bien sûr, mais si je devais à posteriori, définir ma méthode hasardeuse, ce serait ça.

Relier ces événements, ces notes qui m’ont toujours parues de bonnes idées. Je suis tout le temps en train d’écrire des petits bouts de dialogue, de sketch. Et je m’amuse à raccommoder tout ça. Parfois, c’est totalement absurde, cela n’a pas grand chose à faire ensemble. Mais cela peut aussi amener de belles explosions.

Avec Une nuit à Romel’idée de départ c’était un petit bout de scénario que j’avais. Quelqu’un qui arrivait au milieu d’un couple afin de tenir la promesse faite à l’ âge de vingt ans : « on s’était juré de passer la nuit de nos quarante ans ensemble et me voilà ! » Mais ça n’était pas allé plus loin.

Mais lorsqu’un jour, alors que j’avais déjà dessiné les premières planches du premier tome, et que je ne savais pas pour autant où j’allais, je suis retombé sur cette note. J’avais dessiné une fille qui sautait  dans le vide, mais je cherchais encore ce que j’allais raconter. Et avec cette idée, je me suis dit « tiens ! Je peux la raccorder ! »

C’est sans doute ça mon travail. Avoir du fil et une aiguille. Et essayer de coudre ces idées qui me paraissent intéressantes.

« Mon rêve absolu, c’est de donner un scénario à un dessinateur et de découvrir la BD imprimée »

En tant que scénariste, tu as travaillé avec de nombreux dessinateurs tels que Mig, Fane, Mermoux, Chabane, Grelin ou encore Tefenkgi. De chacune de ces associations ressort une belle complicité. Est-elle naturelle ou vient-elle au fur et à mesure de l’avancée de l’œuvre ?

C’est une complicité qui, au départ, naît d’un désir commun. C’était des projets qui emballaient les dessinateurs et de mon côté c’était très stimulant de pouvoir travailler avec eux. Il y a donc une sorte d’appétit commun à travailler ensemble. Ensuite, il y a ces éléments qui font que les différents univers peuvent se mêler. Comme je participe au découpage, cela crée des ponts dans la façon de raconter.

D’ailleurs, dans mes prochaines expériences, j’ai envie d’essayer de ne plus du tout découper pour voir, justement, comment mon acolyte va s’approprier l’exercice. Il a fallu que je passe par certaines étapes pour en arriver à ça, car je suis plutôt dans la maîtrise du projet…

Mon rêve absolu, c’est de donner un scénario à un dessinateur et de découvrir la BD imprimée ! (rires) Et ce, même si ça serait me faire violence tant j’ai ce naturel sur le contrôle, ce besoin d’un peu tout superviser, jusqu’à la maquette, le papier… En fait, ce n’est pas si dur… l’important est de créer avec des auteurs dont on admire le travail. Je cours vraiment après cette expérience future.

Delphine, ton épouse, colorise régulièrement tes albums…

… Et elle met de la couleur dans ma vie ! (sourire)

Sa touche féminine est une véritable plus-value. Comme si elle ressentait instinctivement les ambiances exposées…

Oui, c’est vrai elle les ressent bien. Son travail a vraiment évolué. Au début, j’étais, encore une fois, toujours là à contrôler un peu, à diriger. Aujourd’hui, son espace de liberté s’est agrandi, et je découvre de plus en plus ce que Delphine peut réaliser. C’est quelqu’un de très rigoureux dans son travail. Si elle n’est pas satisfaite, il y aura un acharnement jusqu’à ce qu’elle le soit.

Illustration de Jim pour entretien avec Comixtrip le site BD de référence

Une nuit à Rome / Jim. Couleur : Delphine -Comixtrip –

Aujourd’hui, on bénéficie tous les deux du fait qu’Une nuit à Rome a pas mal fonctionné. On se met moins de pression sur les délais. Généralement, il y a cet impératif de produire tant de pages au mois. Pour l’instant, depuis quelques années nous essayons de nous en dégager.

Même si cette exigence de la planche impeccable existait dès le premier tome d’Une nuit à Rome, il y avait cette contrainte d’échéance. Désormais, nous sommes un peu plus libérés, en ayant programmé un bouclage assez lointain. Nos planches sont envoyées seulement quand on pense être arrivés à la limite de ce qu’on peut faire. Pouvoir passer du temps sur nos pages et leurs couleurs jusqu’à ce que nous soyons contents est un réel confort de création.

Rares sont les fois où tu as collaboré avec des dessinatrices. Il y a eu Béatrice Tillier et Lalie. Aimerais-tu retenter l’expérience ?

Je ne me pose pas la question en fait. Dessinateur ou dessinatrice, pour moi cela ne change rien. Quand j’ai travaillé avec Lalie sur L’ange et le dragon, cela s’est très bien passé. Pour Fée et tendres automates, avec Béatrice, ça a très bien démarré, puis on a découvert des difficultés à travailler ensemble. Au bout d’un moment c’était une expérience un peu malheureuse. Pourtant c’est très beau ce qu’on a fait et je suis très fier de notre travail et de ses planches, ses couleurs… Mais on n’y arrivait plus. Il n’y avait plus de communication, on ne se comprenait plus. Nous n’avons pu clore cette série tous les deux à cause de cet effet toxique. C’était tellement difficile pour elle de bosser avec moi et vice versa, qu’à ce stade on n’avait plus le choix. En y ajoutant la pression de l’éditeur, nous n’arrivions plus à avancer, ce n’était plus possible.

C’est vraiment dommage, car si notre duo se reconstituait maintenant, je pense que cela pourrait nettement mieux coller. J’ai vraiment vécu ça comme un regret et je suppose que Béatrice aussi. On n’a pas réussi à aller au bout.

Mais nous sommes adultes et on sait bien, on le voit autour de nous, que toutes les collaborations ne fonctionnent pas idéalement. Les histoires d’auteurs qui se sont brouillés et ne se parlent plus sont légion dans ce métier. Heureusement, ce n’est pas le cas pour Béatrice et moi.

« Il y aurait une vraie stimulation à adapter Yiu sur grand écran »

À cette époque tu signais sous le nom de Téhy. Pseudo qui s’associait à des œuvres du genre fantastique ou science-fiction, comme avec Yiu. Est-ce que Jim a définitivement pris le pas sur Téhy ?

Actuellement oui, c’est le cas. Mais ce n’est pas du tout un choix. J’intègre cette idée que Jim est lié au cinéma français intimiste, tandis que Téhy correspond plus au gros cinéma américain, fantastique. Je fais partie de ces personnes qui ne se reconnaissent pas du tout dans les films types Marvel ou même ceux qui traitent de science-fiction. Excepté quelques surprises comme Interstellarje trouve que ce cinéma-là est tellement décevant depuis quelques années que, sans doute, cela amoindrit mon excitation à réaliser ce type d’album. Je crois aussi qu’auparavant, il y avait une vraie cohérence à traiter ce sujet en bande dessinée, quand au cinéma les effets spéciaux n’étaient pas aussi bluffants. Aujourd’hui tout est réalisé de façon tellement incroyable que paradoxalement cela me donne moins d’appétit pour chercher à rendre réel en BD. Encore une fois, des films comme Gravity ou Premier Contact de Villeneuve que je vais aller voir sortent quand même du lot. Mais de manière générale, je ne m’y retrouve plus.

Et puis Jim étant lié à mes propres projets de cinéma, j’y trouve naturellement plus de motivation. Sans oublier l’avis du public. Il m’encourage en ce sens puisque l’engouement est plus présent qu’avec Téhy. Tout cela explique certainement cette prépondérance. Mais ce n’est pas du tout voué à faire disparaître Téhy. D’ailleurs, on parle souvent avec l’éditeur de réaliser un reboot de Yiu. Il y aurait également une vraie stimulation à trouver un producteur pour l’adapter sur grand écran.

Récemment est sortie l’Intégrale d’Une nuit à Rome qui constitue une belle édition. Presque cinq ans après la sortie du premier tome, es-tu d’accord pour dire qu’il y a un avant et un après Une nuit à Rome dans ta carrière ?

Oui et je dirais même qu’il y a quelque chose d’assez magique. C’est une histoire assez jolie. Dans la mesure où je connaissais un certain succès avec mes BD d’humour et puis il y a eu comme une saturation, cela marchait moins bien. Ce qui concordait avec une certaine lassitude de ma part, ou en tout cas cette impression de répétition, même si j’aimais cet exercice. La situation étant telle, il fallait que j’aille vers autre chose. C’est là qu’on se dit qu’on n’a pas le choix. Il faut essayer de frapper fort, aller dans l’exceptionnel… Cela ne veut pas dire qu’on y arrive, et il n’y a aucune prétention dans cette conviction. Mais c’est quelque chose que je dis souvent à mes collaborateurs lorsqu’on attaque un nouveau projet.

Avoir au moins cette motivation, cet espoir qui te fait dire que ce livre va « tout déchirer ». Alors on s’y met à fond et on se rend compte que parfois ça marche. Il n’y a rien de plus plaisant pour un auteur. Si on peut considérer qu’il y a effectivement un avant et un après Une nuit à Rome, c’est que cette série a aussi été bien repérée dans le milieu du cinéma. Les producteurs ayant remarqué ce travail-là, ont voulu voir ce que j’avais comme autres scénarios dans mes cartons. Très représentatifs de ce que je voulais faire en bande dessinée et au septième art.

Une nuit à Rome, ce n’est pas terminé. Tu viens de débuter le second cycle…

Là aussi, j’avance à pas de fourmi parce que j’aimerais bien réussir à ne pas me tromper. Après avoir écrit le scénario, je l’ai envoyé à quelques lecteurs. Des personnes qui me suivent ou d’autres que je ne connais pas, afin de recueillir leurs critiques. Dans les retours j’avais en gros deux piles : celle des gens emballés par l’histoire, et celle qui, au contraire, contient des avis déçus. Ces lecteurs qui disent « ce n’est pas à la hauteur », « on n’a pas besoin de cette séquence » etc. j’essaie d’affiner à partir de ces avis négatifs. Ils font partie de ma ligne directrice. Sur les quarante pages déjà écrites, j’ai beaucoup retravaillé le scénario et je suis assez rassuré. Quand j’aurai terminé les cinquante suivantes, je reprendrai une nouvelle fois mes lectures afin de tester le ressenti sur l’ensemble. C’est comme une pâte qu’on modèle encore et encore jusqu’à ce résultat qui nous semble satisfaisant.

Case 2 de Une nuit à Rome, tome 3 par Jim - Comixtrip -

Case 2 de Une nuit à Rome, tome 3 par Jim – Comixtrip –

Très honnêtement, mes deux héros se sont donné rendez-vous à cinquante ans, âge que je viens d’avoir. C’est donc maintenant que je dois réaliser ce second cycle. En essayant de le faire avec la même innocence que la première partie. Mais ce n’est plus tout à fait possible, car il y a un facteur très important. Le lecteur, lui, n’est plus dupe. Il n’y a rien de pire que le public qui a apprécié les premières parties, car c’est lui qui peut être ensuite déçu et je ne veux surtout pas ça. Cela fait beaucoup de paramètres qui ne laissent plus place à une liberté folle.

Je me sers de cette pression, de ces différentes remarques pour au bout du compte, n’en faire qu’à ma tête. Et oui, c’est bien moi qui décide de la fin ! (rires) Je prends juste en considération certaines choses qui paraissaient faibles de mon point de vue et que le lecteur aura aussi senties. Je trouve agréable cette façon de procéder, cela me permet de ne pas être tout seul dans mon coin.

Concrètement, je te donne un exemple. J’ai un défaut dans les tomes un et deux, c’est celui d’avoir dessiné Marie trop jeune plastiquement pour quarante ans. J’ai beau dire : « D’accord ! Mais regardez Sophie Marceau à cinquante ans ! » (rires). Elle reste évidemment une exception. Je sais qu’il faut que je tienne compte de ça. Là, j’ai un personnage de cinquante ans et, déjà, les premiers échos sont qu’elle est encore trop jeune physiquement et je sais que je vais être inévitablement obligé de la retoucher un peu pour la vieillir. Voilà, cette étape est importante et je préfère en tenir compte maintenant plutôt qu’une fois l’album bouclé…

Surtout que je me connais, c’est difficile de lui donner des rides. Cela reste un personnage fantasmatique. Elle n’est pas héroïne par hasard. Elle a quelque part, un côté magique, et assez sacré.

 

Case 1 de Une nuit à Rome par Jim, tome 3 - Comixtrip -

Case 1 de Une nuit à Rome par Jim, tome 3 – Comixtrip –

 

Indépendamment de la série, tu dessines beaucoup Marie, le personnage phare de cette histoire. Presque comme une addiction…

Ah non, non pas du tout ! Ce sont les lecteurs qui me forcent ! Pistolet sur la tempe ! (rires) Bien sûr, il y a vraiment un plaisir. C’est souvent ma petite récompense du vendredi quand j’ai la sensation d’avoir fini mon boulot BD de la semaine. Si j’ai un peu de temps, je fais un dessin de Marie. Et c’est entretenu par les lecteurs qui m’en réclament assez souvent… Donc il y a un jeu comme ça… qui est très sympa.

Beaucoup d’héroïnes BD ont marqué des lecteurs (Druuna, Pélisse, ou Cixi). Marie entre progressivement dans ce cercle privilégié. Aurais-tu pu envisager une telle ferveur envers ton personnage ?

Non, non tu ne l’envisages pas… tu le crées et il t’échappe. S’il plaît, ce sont les lecteurs qui se l’approprient. J’ai des retours de gens qui parfois me commandent une illustration et m’envoient des photos où Marie est dans leur salon. Ton personnage qui entre dans la vie des gens… C’est assez particulier et très plaisant.

« On réfléchit à développer un artbook »

Après un premier portfolio sur Marie très réussi, vas-tu renouveler l’expérience ?

Tout à fait. Il va y avoir un nouveau portfolio fait par un éditeur néerlandais en 2017. Et comme je commence à avoir effectivement beaucoup de matière, on réfléchit à développer un artbook qui réunirait bon nombre de ces créations. Il va y avoir des choix à faire. J’ai envie de les matérialiser sur des couleurs sépia. Et ça prend beaucoup de temps. J’aimerais qu’on s’y attelle dès maintenant, mais ma priorité c’est Une nuit à Rome. Ce qui ne m’empêche pas d’enrichir ce futur artbook mais je ne sais pas s’il sera prêt avant un an ou deux. C’est un des beaux projets dans un coin de ma tête, mais ce n’est pas pénalisant d’attendre.

Une fois ce nouveau diptyque achevé, en auras-tu fini avec cette aventure ?

Dès que je l’aurai fini, j’ai une série en deux, trois ou quatre albums qui me tient à cœur. C’est un scénario que j’avais écrit avant Une nuit à Rome. Mais la fin de cette aventure ? Honnêtement, je suis infichu de savoir. Parce que forcément à quarante ans les gens de cinquante ans te paraissent vieux et pas intéressants. Et maintenant que je suis passé de l’autre côté de la barrière… (rires) je me dis que c’est un peu vrai mais pas encore tout à fait ! (rires) Je suis donc capable de trouver un intérêt à faire des personnages de soixante ou soixante-dix ans, je n’en ai aucune idée.

Et pourquoi pas un prequel ?

Oui, j’ai pensé parfois peut-être faire quelque chose sur la jeunesse de Marie. Comment elle a rencontré Raphaël. Mais comme pour le one shot De beaux moments, je vais avoir besoin de faire autre chose. C’est impossible pour moi de me projeter aussi loin. De toute façon ces deux albums vont me pousser jusqu’à au moins quatre ans, si je suis optimiste.

« Les réseaux sociaux ont vraiment été inventés pour les auteurs de bande dessinée ! »

Tu partages beaucoup tes créations avec les lecteurs, notamment au travers d’un réseau social ou sur ton blog. Est-ce important pour toi cet échange régulier avec eux ?

Les réseaux sociaux ont vraiment été inventés pour les auteurs de bande dessinée ! Pour ces gens qui sont seuls, devant leur table à dessin et qui n’ont pas de vie ! (rires) En fait, ce n’est jamais que le prolongement de la classe quand on était gamins. On faisait un dessin et on avait deux ou trois copains qui disaient : « Oh ouais, tu dessines trop bien ! » Grâce aux réseaux sociaux, on retrouve cette confiance qui nous aide peut-être à avancer. Il ne faut pas oublier qu’avant pour retrouver ce : « Oh ouais, tu dessines trop bien ! » il fallait attendre un ou deux ans quand ta BD sortait en librairie ! (rires)

Plus sérieusement, faire un dessin juste pour soi n’est pas très intéressant. Tout ce qu’on veut, c’est le partager, pas le ranger dans un tiroir. Et c’est aussi une façon immédiate de prendre la mesure de son intérêt. On voit s’il tape dans l’œil ou pas. C’est comme si tu faisais un dessert. Tu prends en photo ton gâteau et tu le montres à ton entourage. Même si on en fait des plus ou moins réussis, on a envie de les faire voir. Et puis quand tu le prépares, ce n’est pas pour le manger tout seul…

Merci Thierry. Nous ne manquerons pas de te suivre dans tes nombreux projets. À bientôt, en BD ou au cinéma !

Ce fut un plaisir ! Merci à toi !

Article posté le vendredi 20 janvier 2017 par Mikey Martin

BIBLIOGRAPHIE

Thierry Terrasson est né en 1966. L’ auteur aux deux pseudonymes a publié de nombreux titres dont voici une liste non exhaustive :

Sous le nom de Téhy :

  • YIU :  7 tomes avec JmVee, Renéaume et Guénet (éd. Soleil)
  • YIU, premières missions : 7 tomes avec JmVee et Vax (éd. Soleil)
  • L’ange et le dragon : 2 tomes avec Lalie (éd. Soleil)
  • La teigne : 3 tomes (éd. Vents d’Ouest)
  • Fée et tendres automates : 3 tomes avec Béatrice Tillier et Franck Leclercq (éd. Vents d’Ouest)

 

Sous le nom de Jim : 

  • Petites éclipses : one shot avec Fane (éd. Casterman)
  • Une nuit à Rome : 1er cycle, 2 tomes (éd. Bamboo)
  • Où sont passés les grands jours ? 2 tomes avec A. Tefenkgi (éd. Bamboo)
  • Un petit livre oublié sur un banc : 2 tomes avec Mig (éd. Bamboo)
  • Une petite tentation : one shot avec Grelin (éd. Vents d’Ouest)
  • Héléna : 2 tomes avec L. Chabane (éd. Bamboo)
  • De beaux moments : one shot (éd. Bamboo)
  • L’érection : 2 tomes (dont le dernier en mars 2017) avec L. Chabane (éd. Bamboo)

 

Son blog : http://jimtehy.blogspot.fr/

À propos de l'auteur de cet article

Mikey Martin

Mikey Martin

Mikey, dont les parents ont tout de suite compris qu'il était sensé (!) a toujours été bercé par la bande dessinée. Passionné par le talent de ces scénaristes, dessinateur.ice.s ou coloristes, il n'a qu'une envie, vous parler de leurs créations. Et quand il a la chance de les rencontrer, il vous dit tout !

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