Entretien avec Max Cabanes

C’est non sans une certaine émotion que Comixtrip est allé à la rencontre du célèbre auteur de bande dessinée, Max Cabanes. Rendez-vous pris un après-midi, au bar d’un hôtel tout près du prestigieux festival Quai des Bulles. Pendant plus d’une demi-heure, le lauréat du Grand Prix d’Angoulême en 1990, nous parlera de sa dernière adaptation d’un roman de Jean-Patrick Manchette. D’une voix calme et chaleureuse, il évoque sa complicité avec Doug Headline, sa façon d’appréhender l’œuvre de Manchette, ainsi qu’un intérêt évident pour le cinéma. Grand moment avec un grand Monsieur.

Bonjour Max Cabanes. 4 ans après Fatale tu adaptes une nouvelle fois un roman de Jean-Patrick Manchette, Nada. Aux côtés de son fils, Doug Headline, comment se définit votre association dans la conception de cet excellent polar ?

À peu près de la même manière que pour Fatale. Je faisais les premières propositions de découpage. Et Doug supervisait tout du début jusqu’à la fin, page après page. Avec, de temps en temps, des discussions sur des points précis. Sur certains textes, mais aussi très souvent sur des hors textes. Devait-on en mettre beaucoup ? Pas trop ? Certains étaient-ils préférables à d’autres ? Parfois, chacun de nous deux défendait son bout de gras. C’est un exercice passionnant et ça se passe toujours très bien entre Doug et moi. On a vraiment une très bonne complémentarité.

Paru en 1972, Nada est un roman qui se distingue pour s’être fait l’écho du néo-polar. Était-ce important pour vous deux de revisiter ce titre en particulier ?

Pour situer le niveau d’exemplarité de ce roman, j’étais tombé un jour sur une une revue spécialisée, qui avait fait une enquête au terme de laquelle il était apparu que Nada était considéré comme le meilleur polar de tous les temps… Carrément ! (rires) J’avais lu cet article avant de le réaliser. Avec Doug, on s’est dit qu’il fallait vite le faire et que je me mette au boulot avant que quelqu’un d’autre ne le fasse !

Depuis La princesse du sang, vous constituez un binôme bien rôdé. Comment a t-il vu le jour ?

De façon très simple. À l’époque, j’ai eu un coup de fil de Doug puis de mon éditeur, José-Louis Bocquet. Ils me proposaient d’adapter le roman que tu évoques, La princesse du sang, dernier roman sur lequel le père de Doug avait travaillé. Et qui était inachevé puisque hélas, Jean-Patrick a été interrompu par la faucheuse. Il m’a fallu quelques semaines de réflexion. Car, comme la plupart des fans de bande dessinée le savent, jusqu’alors c’était Tardi qui adaptait Manchette. Était-ce ainsi faisable ou pas ? Je me suis posé quelques temps cette question tout en me fiant aux avis de mes amis, des gens du métier…

C’était une période où j’étais un peu en stand-by, entre deux boulots, deux événements éditoriaux. Faisant partie de l’équipe de Dupuis, j’ai assisté au départ de Claude Gendrot qui allait rejoindre la maison d’éditions Futuropolis. Si j’avais fait de même, c’était sans projet à leur proposer dans l’immédiat. Finalement, deux mois après le coup de fil de Doug et Bocquet, je disais oui.

« Un étudiant de Bordeaux m’a dit un jour : « vous êtes plus un traducteur qu’un adaptateur » et je le confirme »

Entre vos réalisations et celles de Jacques Tardi, il est évident que les intrigues de Manchette sont faites pour être revisitées en BD. Comment expliques-tu cette réussite persistante quand il s’agit de transposer l’œuvre de l’écrivain dans le monde du neuvième art ?

Ce que tu soulignes comme une évidence ne m’a pas paru comme telle au départ. En ce qui me concerne, ce qui frappe d’emblée dans la plupart des romans de Manchette, c’est ce côté monolithique. On ne peut rien ajouter ni enlever. C’est extrêmement délicat. Et en même temps, cette grosse difficulté qu’est d’adapter ses textes en dessin ne passe que par une résolution simple au final. En oubliant toute cette complexité que cela soit presque infaisable. Alors, en tant qu’adaptateur avec Doug, il ne me restait plus qu’une attitude à adopter. Celle de me mettre dans la peau d’un lecteur lambda. Avec de la simplicité, de l’émotion et du sentiment.

Donc, quand je lis le roman, je fais plusieurs lectures. Et lorsque surviennent les sentiments ou des sensations, je crayonne quelques notes. En affinant au fur & à mesure après cinq ou six filtrages et en éludant le côté professionnel, je conserve mon idée de base. Celle de privilégier ces sentiments, cette réceptivité. Ensuite, arrive la partie technique où j’essaie de coller au plus près à ces annotations là.

Là, je parle un peu comme un artisan, mais c’est vraiment comme ça que je conçois l’adaptation. Je me souviens lors d’une rencontre avec des étudiants à Bordeaux, l’un deux me dire : « Vous êtes plus un traducteur qu’un adaptateur » et je le confirme. Le plus important dans ce genre d’exercice est de ne pas être en contradiction avec l’oeuvre que l’on admire. Lorsqu’une œuvre est adaptée, et ce quelque soit le genre artistique, très souvent on se rend compte qu’il y a ce passage obligé où, pour avoir l’air d’être créateur, a été ajouté ce grain de sel. Comme s’il fallait y mettre sa propre intériorité. Je ne peux pas faire ça, c’est impossible. Encore une fois, j’essaie de prendre les choses presque au sens premier du terme. J’admire l’auteur donc je le traduis. Je traduis cette admiration. Et ensuite mon dessin fera le reste.

Manchette fournit beaucoup de descriptifs quand il s’agit de lieux, de scènes d’action ou d’ambiances. Est-ce confortable quand on est dessinateur d’avoir tous ces repères ?

Illustration de Max Cabanes pour entretien avec Comixtrip le site BD de référence

Oui et j’essaie de m’y coller le plus possible. Si je reviens sur cette admiration, lorsque je lis l’œuvre d’un auteur et que ce qu’il me décrit me comble, je ne vois pas ce que j’aurais à changer la dedans. Je n’ai plus qu’à faire l’appareil photo. Mais il peut m’arriver de déroger à tout ce que je viens de dire. C’est à dire, de temps en temps, rajouter quelque chose qui n’est pas forcément décrit. Assez souvent, dans des détails, parfois dans l’atmosphère.

Et puis, par exemple dans Fatale, il y a des moments assez abstraits dans la description. Dans tout le passage où l’héroïne va tuer les uns après les autres, les ennemis de cette ville… Finalement, dans cette atmosphère de nuit, noire, très dense, c’est difficile de coller à la description de Manchette. Un écrivain peut se permettre une certaine abstraction. Un dessinateur sera plus embarrassé.  Il faut arriver à mettre ça en images. J’avais choisi, à ce moment là, de ne jamais montrer l’héroïne. Seuls les résultats des crimes sont visibles sans qu’on ne la voit les exécuter. Sauf un, le dernier. Voilà quelque chose que j’ai, disons, extrapolé. Et c’est un fait rarissime puisque j’essaie d’être le plus fidèle possible dans mes traductions.

« Je n’ai pas du tout vu le film de Claude Chabrol »

Claude Chabrol qui avait failli adapter Fatale, donne au cinéma une adaptation réussie de Nada, avec une belle distribution. Si l’on s’attarde sur André Épaulard, on constate une ressemblance frappante entre ton personnage et Maurice Garrel, l’acteur qui l’incarne dans le film. Y as-tu trouvé une inspiration ?

Non car je n’ai pas du tout vu le film. Mais il y a forcément une logique à cela. Peut-être que je m’avance, mais soit c’est un hasard extraordinaire, soit nous avons eu un cheminement équivalent pour représenter le personnage d’Épaulard. À un moment donné du roman, Cash, l’égérie du groupe dit à ce protagoniste : « Vous ressemblez à Roger Vailland ». Un journaliste-écrivain affilié au parti communiste. Alors, évidemment, je suis allé voir qui était cet homme. J’ai même lu des livres qu’il avait écrits. Et au final, j’ai pris son portrait pour donner naissance à Épaulard. Voilà pourquoi je ne serais pas étonné que le cinéaste ait eu sensiblement la même démarche.

En parlant de Cash, la figure féminine du groupe Nada. Lors de son entrée en scène, on ne peut s’empêcher de penser à la célèbre actrice, Charlotte Rampling…

C’est exactement ça. Sans vouloir la faire trop ressemblante non plus, je voulais juste que cela soit un point de départ. Encore une fois, comme je n’ai pas vu le film de Chabrol, j’aurais tout simplement choisi Charlotte Rampling comme héroïne lorsqu’elle avait 25- 30 ans. C’est un hommage, voire une évidence, car c’est pour moi une des plus grandes actrices.

Illustration de Max Cabanes pour entretien avec Comixtrip le site BD de référence

Revenons aux héroïnes de Manchette. Que ce soit Ivory Pearl (La princesse du sang), Aimée (Fatale) ou Véronique Cash (Nada), elles ont de nombreux points communs. Mystérieuses, belles, froides, solitaires, indomptables… Est-ce chose aisée de traiter ce profil de personnage ?

Cela reviendrait presque à me demander quels sont mes goûts en matière de femme ! (rires) Ce qui me vient à l’esprit quand tu me poses cette question serait plutôt de savoir comment je ferais si on me demandait d’adapter un personnage féminin au caractère complètement opposé. Traduire la féminité d’avant m’intéresserait tout autant. Traiter un caractère plus doux, plus enveloppant avec une espèce de grâce candide et naïve. Cela ne plaira pas aux féministes mais c’est tout simplement ce qu’on appelle la fraîcheur. On va dire que je suis sexiste mais je prends le risque parce que je le ressens comme ça. Et c’est tout autant difficile à restituer que le caractère trempé d’une femme.

Au cinéma, par exemple, cette fausse candeur a été jouée par des actrices comme Brigitte Bardot dans les année 60, tout comme des actrices italiennes comme Claudia Cardinale. Mais lorsque je me remémore le film magnifique d’Antonioni qui s’appelle L’Éclipse avec Alain Delon et Monica Vitti. Cette dernière joue une femme tellement incertaine et où l’on devine la quête d’identité. On la sent véritablement perdue face à l’homme en face d’elle. Et à aucun moment Monica ne joue le rôle d’une femme forte, bien au contraire. Et je trouve ça paradoxalement très puissant et passionnant. J’aimerais beaucoup développer un personnage similaire.

« Même un personnage de troisième plan doit donner l’impression qu’on pourra démarrer l’histoire qu’avec lui »

Dans Nada, il y a beaucoup de personnages dont les membres du groupe sont assez charismatiques. Tu le fais très bien ressentir dans ton approche graphique en y mêlant leurs failles respectives. Du physique imposant d’Épaulard à celui déconfit de Treuffais, as-tu une préférence pour l’un d’entre eux ?

Vraiment, ils me plaisent tous. C’est peut-être là encore dû à mon côté artisan que j’affectionne particulièrement. Même un personnage de troisième plan doit donner l’impression qu’on pourra démarrer l’histoire qu’avec lui. C’est vraiment mon postulat de base.

C’est un peu comme dans la vie de tous les jours où beaucoup de choses m’intriguent. J’allais dire dans la vie réelle mais ce n’est pas le bon terme car tout est réel. Même l’imaginaire est réel. Parlons plutôt de la vie pratique. Là, par exemple, on est en train de se parler toi et moi, et puis du coin de l’œil, sans le vouloir, on va remarquer une personne qui va faire tel geste. Cela dure une seconde, parfois moins. Mais on va garder cette physionomie, cette information en nous, sans trop savoir pourquoi. On sent vaguement quelque chose d’important à ce qu’on vient d’enregistrer et ça me fascine. Je garde ensuite tout ça pour mon travail. Le choix des personnages et leurs attitudes se répercutent ainsi de cette façon.

Avec plus de 180 planches, Nada est un véritable roman graphique. Travailler une œuvre de Manchette sans un nombre de pages imposées est-il primordial pour la réussite de l’adaptation ?

Oui, je crois. Quand on part sur une gageure d’adapter un roman aussi dense et où normalement on ne doit rien ajouter et rien enlever ! (rires) Ce n’est pas possible autrement. À moins d’être Stanley Kubrick ou Orson Welles… non je ne peux pas faire ça. Ce genre d’œuvre ne se traite pas comme un diptyque. Tu ne peux pas la couper, elle se travaille d’un trait.

Comme pour tes précédentes réalisations, ton trait est saisissant de réalisme. Tu utilises également une colorisation très variée. En jonglant notamment entre l’aube et le crépuscule, tu aides le lecteur à s’imprégner de l’ambiance du polar noir. Était-ce une volonté réelle de ta part ou as-tu simplement respecté l’atmosphère anxiogène du récit ?

Encore une fois, j’ai voulu me coller au plus près de ce que je ressens dans le texte. Ce roman est une espèce de brouillard, de brume magnifique. Et il me fallait absolument restituer cette atmosphère. On aurait pu avoir une autre option et à un moment donné j’ai eu la tentation de la traiter à la manière d’Alphaville. Ce chef-d’oeuvre pictural dans le cinéma polar réalisé par Jean-Luc Godard, ou du début à la fin nous sommes dans une sorte de nuit très dense, très forte, quasiment opaque. Mais en y réfléchissant, je me suis dit qu’il y avait des scènes où je ne pouvais pas faire tenir cette ambiance. Il y avait des codes à respecter. Par exemple, le moment où trois membres du groupuscule vont voler des flingues aux flics, cela ne pouvait se passer que de jour. Il faut qu’on comprenne et qu’on respecte la quotidienneté du roman.

Illustration de Max Cabanes pour entretien avec Comixtrip le site BD de référence

Peux-tu nous expliquer ta technique utilisée pour ce type d’album ?  Comment se déroule par exemple la confection d’une planche ?

Je pars sur des crayonnés, puis des cadrages et de la mise en place très succincts. Limite assez mal dessiné. Et là, dessus, très vite, je me mets au dessin réel. Avec un maximum de précision et une certaine rapidité d’exécution. En revanche, ce qui me prend beaucoup de temps, c’est qu’il m’arrive de reprendre dix fois une page alors qu’elle est finie. C’est une des raisons qui ont fait que j’ai mis quatre ans à réaliser Nada. Je dessine vite, je reviens et reprends souvent. Cela peut-être des détails comme des choses importantes. Des expressions de regard, une attitude du personnage. Si à la treizième lecture je me rends compte que cela pourrait être mieux, je suis capable de refaire deux, trois vignettes en entier.

Un dernier mot sur Nada. La couverture de l’album est particulièrement bien sentie. Cash donne l’impression de fumer cette cigarette comme si c’était la dernière. De prendre son temps avant le chaos. Était-ce l’effet recherché ?Nada de Jean-Patrick Manchette et adapté par Doug Headline et Max Cabanes (Dupuis) décrypté par Comixtrip, le site BD de référence

Illustration de Max Cabanes pour entretien avec Comixtrip le site BD de référence

Cela chauffe beaucoup ! C’est presque ça ! (rires) En fait, tu es la deuxième personne à m’en parler. De l’aspect subliminal de cette image.

Comme je n’aime pas trop, dans les couvertures, faire figurer d’emblée des armes, pour que la violence ne soit pas clairement affichée, j’ai cherché, et j’ai eu vraiment du mal à trouver comment j’allais la réaliser. Jusqu’à ce que Doug m’envoie un mail avec cette vignette – parce qu’elle existe dans l’album – et me dise qu’il la trouvait complètement adéquate. Je t’avoue que j’y avais pensé mais ne m’étais pas arrêté dessus. Doug, lui, trouvait que c’était évident.

Il me dira pratiquement ce que tu évoques dans ta question. Il y a dedans ce côté symbolique qui montrait cette sorte de brouillard intellectuel de ce groupe qu’est Nada. Cette couverture exprime toute l’incertitude dans la pensée politique de ce groupuscule. Ce sont des être humains avant tout et il doit y avoir tout un cortège de valeurs qui doit passer dans leurs têtes et dans leurs cœurs. Et ce, même si certains d’entre eux semblent avoir des certitudes, ce ne sont que des faux-semblants et c’est ce qui ressort beaucoup dans le roman d’ailleurs.

Alors, nous nous sommes dit que cette cette fumée qui sort de sa bouche exprimait bien tout ça. Comme une confusion des sentiments. Cet aspect vertigineux d’être amené à la violence en politique.

« Doug et moi travaillons en ce moment sur Morgue pleine »

Doug et toi envisagez-vous l’adaptation d’un nouveau Manchette ?

On y est déjà ! On est partis sur un détective privé que Manchette avait imaginé qui s’appelle Tarpon. Il en avait fait deux titres et nous sommes en train, de faire le premier, Morgue pleine. J’ai fait une vingtaine de pages, et Doug est en train de travailler sur le découpage de la suite. Il devrait être près d’ici deux ans puisqu’il s’étalera sur une centaine de pages.

As-tu d’autres projets en parallèle ? En solo par exemple ?

J’ai toujours des projets qui trottent dans un coin de ma tête, mais je prends trop de plaisir à adapter Manchette. Mon aventure avec lui n’est pas terminée.

 

Entretien réalisé le samedi 13 octobre 2018 à Saint-Malo
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Article posté le vendredi 30 novembre 2018 par Mikey Martin

À propos de l'auteur de cet article

Mikey Martin

Mikey Martin

Mikey, dont les parents ont tout de suite compris qu'il était sensé (!) a toujours été bercé par la bande dessinée. Passionné par le talent de ces scénaristes, dessinateur.ice.s ou coloristes, il n'a qu'une envie, vous parler de leurs créations. Et quand il a la chance de les rencontrer, il vous dit tout !

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