Fabien Toulmé : entretien avec l’auteur de L’odyssée d’Hakim

Ce n’est pas toi que j’attendais, Les deux vies de Baudoin et L’odyssée d’Hakim, en trois albums, Fabien Toulmé s’est révélé comme un formidable raconteur d’histoires. Nous sommes allés à sa rencontre lors du dernier Festival d’Angoulême pour parler avec lui de ces trois superbes récits. Plongée dans son univers délicat, teinté d’espoir.

Fabien Toulmé, finalement, tu es arrivé sur le tard dans le monde de la bande dessinée. Pourquoi à 29 ans, as-tu eu envie de franchir le pas ?

Cela n’est pas arrivé d’un seul coup. J’ai toujours eu envie de faire de la bande dessinée. Lorsque j’étais enfant, je faisais de la bande dessinée tout seul ou avec mes amis et ma sœur. Vers 9/10 ans, j’allais dans des festivals voir les auteurs. Je trouvais leur vie sympa puisqu’ils la passaient à raconter des histoires. Cette envie existait depuis toujours. C’était vraiment le métier de dessinateur qui m’attirait.

Ce n’est pas évident d’opter pour une carrière artistique, c’est très incertain et surtout j’avais la chance d’avoir des options. Je n’étais pas très bon dans les matières littéraires mais très bons dans les matières scientifiques. Dans nos inconscients d’élèves, il était évident que les débouchés étaient soit médecine, soit ingénieur.

Tout le monde me disait, ou j’imaginais que tout le monde me disait, qu’il fallait que je sois ingénieur donc j’ai suivi cette voie. Après avoir décroché mon diplôme, il a bien fallu que je commence à gagner ma vie et comme je n’allais pas me mettre à dessiner tout de suite,  j’ai donc travaillé. Ce qui a déclenché ce retour vers ma vocation d’origine, c’est le désamour profond que j’avais pour mon métier. Je n’étais pas du tout heureux dans ce que je faisais.

Ma dernière expérience, j’étais chef d’entreprise au Brésil où j’avais créé la filiale d’une grande société française. J’avais un poste à responsabilité, cela impliquait d’être hyper présent, hyper motivé. J’avais atteint le maximum qu’un ingénieur puisse espérer : monter son entreprise. Je n’étais pas blasé mais je n’avais aucun intérêt pour ce que je faisais.

Je me suis alors dit que c’était le bon moment pour faire ce que j’avais toujours eu envie : de la bande dessinée. Sauf que j’avais arrêté de dessiner depuis 10 ans. Mon dessin avait plein de défauts et il n’était pas confirmé. Je me suis ré-entrainé à dessiner le soir après le travail et j’ai senti que cela revenait petit à petit.

Ma fille est née avec une trisomie 21 et dans le même temps, j’ai senti que j’avais un niveau potable en dessin. Je suis venu à Angoulême pour présenter mon projet et avoir un avis de professionnel. Jusqu’à présent, je n’en avais pas eu puisque je suis autodidacte. J’ai rencontré un éditeur de chez Delcourt qui m’a dit qu’il aimait ce que je faisais. De fil en aiguille, je lui ai dit que je pourrais raconter la naissance de ma fille qui avait une trisomie 21. Quinze jours après Angoulême, on m’a appelé pour me dire qu’ils avaient accepté Ce n’est pas toi que j’attendais.

« Je l’ai écrit quasiment du premier jet. Tout était très frais dans ma tête. »

Cette histoire a-t-elle eu une longue maturation du fait de sa thématique très personnelle ?

Je fus surpris que ce soit hyper fluide. Je l’ai écrit quasiment du premier jet. Tout était très frais dans ma tête. Cela faisait trois ans que me fille était née. Les moments étaient marquants. L’éditeur m’a fait retoucher quelques scènes mais c’était relativement mineur. Quant au dessin, comme je ne me pose pas beaucoup de questions – je suis exigeant mais pas dans l’excès car j’ai conscience de mes limites – cela c’est fait de façon très naturelle.

Est-ce que ce livre t’a permis d’avancer, de prendre conscience, d’enfin accepter ta fille ?

L’acceptation était déjà là puisque ma fille avait trois ans. J’étais très serein par rapport à cela. Mais c’est certain qu’inconsciemment le fait d’en parler, de l’écrire cela m’a fait prendre encore plus de distance. Le fait de le raconter par un personnage cela m’a permis d’avoir un regard du dessus.

« Déjà qu’il soit bien reçu et qu’il marche bien, rien que cela, ça m’a surpris. J’étais vraiment content »

Est-ce que tu as été surpris de l’accueil du public et plus particulièrement de parents d’enfants atteints de trisomie 21 ?

J’ai été surpris de l’accueil déjà dans l’absolu. Je pensais qu’avec un premier livre sur une thématique assez particulière, cela serait déjà bien si je touchais quelques centaines de lecteurs. Déjà qu’il soit bien reçu et qu’il marche bien, rien que cela, ça m’a surpris. J’étais vraiment content.

Puis est venu le retour de parents concernés ou non – c’est assez universel comme thème – le fait que j’en parle de façon aussi sincère, ça a amené les gens à me parler de leurs situations de manière sincère aussi. J’ai eu des messages très personnels. J’ai accueilli cela avec de la bienveillance, c’était émouvant et chouette qu’ils me racontent tout cela.

Après cet album, tu abordes la maladie dans Les deux vies de Baudouin. C’est finalement, ton seul album sur les trois qui est une fiction. Pourquoi as-tu eu besoin d’inventer après Ce n’est pas toi que j’attendais ?

Je me rends compte avec le temps que lorsque j’écris mes livres, il y a très peu d’intellectualisation dans mes choix. A l’époque, j’étais dans le schéma : j’ai un sujet qui me touche, ça me procure une émotion, je ne sais pas à ce moment-là que je vais en faire quelque chose, mais au fur et à mesure, il y a cette idée qui grandit et qui devient une vraie idée d’histoire à raconter.

A cette période, j’étais dans cette transition entre mon métier d’ingénieur et la bande dessinée. Autour de moi, des gens me parlaient alors de cela, de leur envie ou de leur frustration de ne pas pouvoir changer de vie. Je me suis donc dit que ce serait un bon thème à développer. C’est très contemporain cette thématique de choisir sa vie et cette impuissance de vouloir sortir de sa condition parce que l’on est attaché par un tas de choses, des contraintes familiales ou financières.

Tes trois albums ont en commun des thèmes sombres. Pourquoi vouloir raconter des histoires humaines si délicates ?

En fait ce n’est pas une volonté comme je te l’ai dit. Je ne me dis pas : « Je veux raconter ça ». Je le fait parce qu’il a quelque chose qui me touche. Je pense qu’actuellement je ne pourrais pas raconter quelque chose de fantastique parce que cela ne me touche pas.

« Cela parle de situations graves mais surtout de la capacité de la personne qui subit cette situation de la transformer en quelque chose de positif »

Elles sont dures et sombres tes histoires, pourtant il y a toujours de l’espoir, une lumière vers laquelle aller. Pourquoi ?

Le point commun ce n’est pas que ce soit sombre. Cela parle de situations graves mais surtout de la capacité de la personne qui subit cette situation de la transformer en quelque chose de positif. C’est à dire de la résilience du héros à se reconstruire dans une situation défavorable : le père qui finit par aimer sa fille alors qu’au début il n’en voulait pas, le jeune juriste qui finit par changer de vie alors qu’il avait toujours résister à accomplir ses rêves et le réfugié qui quitte un pays en guerre où il risque la mort et qui se reconstruit une vie sur le chemin de l’exil.

« La vie n’est pas en une seule couleur »

Tu y apportes pourtant des touches d’humour…

Parce que la vie n’est pas monocorde et que même lorsque l’on est dans des situations dramatiques, on peut rire. La vie n’est pas en une seule couleur.

Mes histoires racontent des parcours de vie et de la façon de gérer des moments que tout le monde peut connaître, des moments de crises positives ou négatives. Comment on fait pour les transformer afin de ne pas plomber sa vie ?

Comment as-tu rencontré Hakim ?

Cela faisait un long moment que je cherchais quelqu’un qui pouvait témoigner sur ce sujet. C’était très compliqué. J’appelais des centres d’accueil mais les personnes ne voulaient pas trop me donner les numéro de téléphone des réfugiés.

J’ai parlé à une amie journaliste spécialisée en bande dessinée de mon projet. Sa mère aidait des réfugiés dans une association. Elle avait accueillie Hakim quelque temps auparavant, connaissait son histoire et lui a demandé si cela l’intéresserait de témoigner. Ensuite, avec elle, je suis allé le rencontrer et je lui ai présenter mon idée.

Comment as-tu abordé l’idée de rentrer dans son intimité ? Comment as-tu obtenu sa confiance ?

Cela s’est fait progressivement. Je ne m’en suis pas rendu compte. Nos entretiens ont duré un an et demi et le lien s’est créé naturellement, parfois au-delà du côté intervieweur / interviewé.

Il avait vraisemblablement des barrières au début, mais je ne m’en rendais pas compte. Je lui posais des questions très superficielles au départ –  sur le fonctionnement de la société syrienne, les mécanismes politiques – mais cela restait trop générique. J’analyse ce fait en même temps que je te le dis, là, maintenant, mais en fait je n’en n’ai pas eu conscience en lui posant ces questions. Néanmoins en commençant par des généralités puis en allant vers l’intime, cela l’a aidé à prendre confiance et à se livrer. Il a vu que j’étais bienveillant et empathique.

« Ces saynètes servent à montrer que nos parcours sont différents, nos cultures sont différentes, mais on est finalement très humains, on a les mêmes désirs, les mêmes peurs et les mêmes envies »

En quoi cette histoire résonne avec ta vie, tes envies, tes buts ?

C’est un jeune d’une trentaine d’années, qui a des enfants – au-delà des événements qu’il a vécu et que je ne vivrai jamais – nous avons finalement beaucoup de points communs. Nous nous intéressons à des choses communes. Nous avons des enfants jeunes. Je voulais montrer aussi cela dans le livre : des scènes intermédiaires où nous interagissons.

On parle souvent des migrants – le mot est hyper désagréable – de façon désincarnée. Pourtant ce sont des personnes comme nous. On a l’impression qu’ils sont éloignés de nos préoccupations mais en fait on se rassemble sur plein de points.

Dans le tome 2, Hakim s’intéresse énormément à mon métier d’auteur de bande dessinée. Cela le surprend d’avoir arrêté mon métier d’ingénieur parce que pour lui, c’est un métier en or. Je lui réponds que cela doit être bizarre pour lui en effet parce que dessinateur est un métier précaire. Lui me dit que non, parce que plus petit, il aurait voulu être animateur radio. Il s’entraînait avec un bâton devant un miroir. Après avoir été pépiniériste, il a réussi à avoir une émission sur la floriculture.

Ces saynètes servent à montrer que nos parcours sont différents, nos cultures sont différentes, mais on est finalement très humains, on a les mêmes désirs, les mêmes peurs et les mêmes envies.

Où en es-tu du deuxième volume ?

Je suis dans la phase finale et si je ne me trompe pas, il sort début juin. Il restera le dernière tome que j’aimerai faire paraître en 2020.

Quelle place tient L’odysée d’Hakim dans ton parcours professionnel ?

C’est hyper tôt pour l’analyser parce qu’il y a plein de choses que je vois a posteriori sur mes livres précédents. Je pense qu’il aura une place importante parce que c’est un projet en trois volumes – une première pour moi – cela a aussi impliqué de l’écriture préalable mais surtout des entretiens.

Je ne sais pas si un jour je referais ce genre de livre. Comme je n’aime pas faire toujours la même chose, mes trois livres ont eu des méthodes très différentes d’écriture : de l’autobiographie, de la fiction et un témoignage. Il a donc une place particulière parce qu’il résulte d’un très long entretien avec une personne.

L’exercice de l’interview, comme l’as-tu abordé ?

Je me suis rendu compte rapidement que je faisais fausse route dès le début. Je m’étais mis dans la peau d’un journaliste avec des questions préétablies. Mais le résultat n’était pas bon. Tu ne peux pas avoir un témoignage si fort si tu as tout planifié. D’emblée, tu guides le témoin vers un chemin que tu as tracé et que tu as déjà imaginé. Or, je ne sais rien de son histoire, c’est à lui de me la donner. Vite, je lui ai parlé comme je parlerai à un ami.

Il racontait et parfois, il entrouvrait des portes. Si je les trouvais intéressantes, je m’y engouffrais. A d’autres moments, il en entrouvrait d’autres que je ne jugeais pas nécessaire. J’improvisais.

Nous avons fait une trentaine de séances de deux heures ensemble. J’ai donc beaucoup de bandes son.

Fabien Toulmé, dernière question. Ton dessin permet de mettre de la distance et d’adoucir les propos. Est-ce une volonté de ta part ?

Là encore, ce n’est pas calculé. J’ai des limites parce que je n’ai pas vraiment étudié le dessin. J’ai appris sur le tas. En l’analysant, je trouve que cela colle bien parce que le fait de raconter des histoires un peu grave; mon dessin un peu rond, cela apporte une dimension supplémentaire. Je le fais parce que je ne peux faire que comme ça.

Entretien réalisé le vendredi 25 janvier 2019 à Angoulême
Article posté le samedi 23 février 2019 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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