Entretien avec Jean-David Morvan et Dominique Bertail pour Madeleine Résistante

À l’occasion de la sortie de Madeleine Résistante chez Dupuis, Jean-David Morvan et Dominique Bertail nous ont accordé un moment éclairant pour nous parler de leur travail autour de l’histoire de de Madeleine Riffaud.

Raconter l’histoire de Madeleine Riffaud, c’est avant tout raconter une histoire de résistante. Ça a un sens particulier aujourd’hui ?

J-D. M. Oui, mais on ne l’a pas fait comme ça. Je l’ai rencontrée en 2017, Madeleine. Être Résistant, c’est savoir dire “Non”, mais surtout savoir choisir ses ennemis. Il faut savoir dans quel combat on s’engage et ça, Madeleine, elle l’explique très bien. C’est en cela que c’est significatif pour moi.

J’ai analysé après. J’ai l’impression d’avoir rencontré en vrai Navis, mon héroïne de Sillage. Elle a exactement le même caractère. Elle est anti-colonialiste. C’est le même personnage susceptible de se tromper, d’avoir des croyances très fortes, d’avoir le même sale caractère. Rencontrer son héroïne en vrai, c’est quelque chose de puissant. J’ai mis longtemps à m’en apercevoir mais maintenant, j’en suis sûr. Je sais qui est Navis, c’est fabuleux.

 

 

Dominique, cela faisait écho à ton histoire familiale ?

B. Mes parents sont de cette génération là. J’avais envie de faire une bande dessinée que mes parents pourraient lire. Ce n’était pas évident avec Mondo Reverso ou Ghost Money. Je voulais aussi que mes filles (6 ans et 14 ans) puissent le lire. C’est une forme de passation et un album qui se lit de 7 à 77 ans.

Vous avez passé beaucoup de temps avec Madeleine Riffaud. Cela a créé des liens particuliers ?

J-D. M. Ça crée une relation d’amitié. Je ne pensais pas que j’allais être un jour ami avec une personne de 50 ans mon aînée. Ce n’est pas ma grand-mère. On est trop amis pour cela. C’est une drôle de sensation. Je me demande ce qu’on aurait été si on avait eu le même âge. C’est une relation vraiment forte. C’est un copain de régiment, Madeleine.

B. C’est une sensation très étrange. J’essaie de dessiner Madeleine comme un Alter-ego, un personnage qui serait un prolongement de mon esprit pour la rendre la plus vivante possible. Je ne veux pas la voir “de l’extérieur”, la dessiner d’après photos. J’essaie de l’incarner.  En même temps, j’ai en tête que c’est bien elle, Madeleine. Le fait de pouvoir discuter avec elle, cela permet de comprendre son caractère, sa répartie, ses gestes… C’est assez étrange d’avoir à incarner un personnage vivant.

Les dialogues sont réalistes, sans emphase, très factuels, et la mise-en-scène est dynamique. Il fallait trouver un “entre-deux”, entre le documentaire et le récit d’aventure ?

J-D. M. Comme sur Irena, l’idée c’est de faire des biopics, mais pas trop “littéral” qui ressembleraient à des BD Wikipédia, dont on voit trop d’exemplaires. L’idée c’est d’incarner l’époque, de faire vivre Madeleine, de faire apprendre les choses que j’ai apprises. passer par la voix de Madeleine, c’était parfait pour ça. Il m’a fallu m’accaparer Madeleine, en faire un personnage, entendre comme elle parle. Quand il y a des phrases qui sont de moi, il faut que cela semble venir d’elle.

Elle est tellement précise sur les situations, que je devais aussi trouver le moyen de raconter tout ça.
Le grand truc de la Bande Dessinée, c’est d’arriver à apprendre des trucs aux lecteurs sans qu’ils s’en aperçoivent.

On voulait être dans l’action. Ce qu’on a mis dans le scénario, Dominique l’a transcrit en dessin. C’est ce mélange qu’on cherchait.

B. Je n’aime pas trop la bande dessinée didactique. On vient de l’aventure. C’est pour ça qu’on avait envie de raconter cette histoire. J’ai en tête Hergé, Miyazaki, et Toriyama et Giraud sur Blueberry. Pour moi, ce sont les auteurs qui ont le mieux réussi à incarner un personnage.

Pour écrire et mettre-en-image de façon réaliste, vous avez utilisé beaucoup de documentation ?

J-D. M. Mettre en image la Résistance, c’est complexe. Dans le troisième cahier, on a fait une histoire de la Résistance de 1939 à 1943. Le vrai problème, c’est que par définition, c’était secret. Sur les personnages qui ont participé à la Résistance, beaucoup ne sont plus vivants. De plus, ils n’ont pas tout raconté. Beaucoup de choses sont floues. C’est intéressant de recouper.

Comme Madeleine a vécu après la guerre avec Aubrac, Roll Tanguy, elle a eu accès à beaucoup d’informations. On essaye de les transmettre à notre tour.

B. Jean-David me fournit beaucoup de documentations photographiques. A coté, je regarde beaucoup de cinéma français des années 40 pour la science de la lumière, voir les vêtements de l’époque.
Je lis le plus possible de témoignages de gens qui décrivent les sensations, les odeurs, tout ce qu’on ne voit pas sur une photo. Dans mes décors, il y a des personnages. j’essaie de les travailler pas seulement comme du décors, mais d’imaginer des vies.

Je recherche des patrons de l’époque pour voir comme étaient les coupes, tous les détails qui ne sont pas dans la grande Histoire.

La BD permet de rendre palpable tous les détails, de sorte à ce qu’elle soit plus lisible, plus détaillée qu’une photographie. C’est en dessinant ces petits détails qu’on arrive à créer l’immersion dans l’époque.

Il y a une surenchère de détails dans Madeleine, mais c’est utile pour faire comprendre l’époque.

Jean-David m’a offert une édition originale d’un livre de photos réalisés par les résistants, imprimé juste après la Libération. C’est un objet totémique. Quand je l’ouvre, je suis plongé dans l’époque. C’est une machine à voyager dans le temps.

Pourquoi avoir choisi de traiter l’album en lavis de bleu ?

C’est une combinaison de facteurs. Au départ, il y a la volonté de ne pas mettre de couleurs. J’aurais été gêné de représenter Juin 44, en pleine canicule, avec un grand ciel bleu. Cela ne correspondait pas du tout à la dramaturgie de ce qu’on vécu les parisiens, les résistants…

Dans la bande dessinée, le lecteur doit recréer les sons, les voix des personnages, le mouvement (on en donne que des indices). Là, en plus, il doit recréer la couleur. Logiquement, ça doit le toucher plus que sur un film.

J’aime beaucoup le noir et blanc, mais cela donne un gris neutre qui est un peu aride. Je trouve que ce bleu fait vibrer le blanc.

Enfin, les photos couleurs qu’on possède de l’époque sont des photos allemandes. Cela me posait un problème éthique de parler de Résistance en se basant sur les photos des Allemands.

 

Jean-David, tu étais d’accord dès le début pour ce choix ce couleur radical ?

J-D. M. Non, je voulais de la couleur. Et puis, je me suis rendu compte que c’était le bon choix. quand l’évidence est là… Je ne regrette pas. Quand on a sorti les premiers cahiers, on a eu beaucoup de retours de lecteurs qui disaient que les couleurs étaient belles. On s’est aperçus qu’ils imaginaient les couleurs. Du coup, on a un album qui se distingue des autres !

Comment mettre en image les moments durs ? Le viol, la mort… Avez-vous une forme d’autocensure ?

J-D. M. Comme mon expérience dans Irena, il s’agit de trouver la manière de raconter. Il ne faut pas que cela soit trop choquant, mais éprouver une émotion.

B. On a pas vraiment de débats. On est conscient de l’impact de l’image. Étant tous les deux très proches de Madeleine, on raconte ce qu’elle nous a confié en restant à l’abri du risque du voyeurisme ou de la vulgarité.

Dominique, tu peux nous parler du traitement des pages de chapitres ?

C’est pour la rythmique. Au début, c’est un montage assez serré. C’est une manière de faire un chapitrage, pour montrer son évolution, faire le bilan.

Je trouve les bandes dessinées assez chargées, en général. J’aime bien cette idée de pages presque blanches. Cela permet d’avoir une respiration, de se poser un peu.

J-D. M. C’est aussi l’occasion de donner du rythme, de prendre des pauses et d’intégrer les poèmes de Madeleine. Pour nous, c’était important d’avoir sa voix à elle en direct. C’est pour ça aussi qu’elle est co-autrice.

Trois tomes sont annoncés. Avez-vous d’autres visées ?

J-D. M. On a signé trois tomes avec Dupuis jusqu’à la libération de Paris. On rêve de raconter toute sa vie, car ça devient complètement fou, sa guerre anti-colonialiste, ses rencontres avec Paul Eluard, Picasso

On espère que le premier cycle marchera bien et qu’on pourra continuer. Comme ça démarre bien, on a de l’espoir.

 

Article posté le jeudi 16 septembre 2021 par jacques

À propos de l'auteur de cet article

jacques

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Designer Digital, je lis et collectionne les BD depuis belle lurette. Ex Rédacteur en chef d’Un Amour de BD, j’aime partager ma passion pour ce média, et faire découvrir les pépites que je croise. Passionné par la narration sous toutes ses formes, je suis persuadé qu’une bonne BD a autant de qualités qu’un autre produit culturel (film, livre, disque…) et me fais fort de vous l’expliquer.

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