Analyse d’image (3). Fluide Glacial, Tintin, la Chine et le Coq

Série: décryptage d’images. La Une du Fluide Glacial de janvier 2015 avait fait parler d’elle jusque en Chine. Et une fois de plus, l’ironie a eue du mal à traverser les frontières…

En janvier 2015, le magasine Fluide Glacial fait un numéro spécial sur la Chine, intitulé « Le péril Jaune ». La une du numéro:

La Une de Fluide Glacial de janvier 2015, titrée "Le péril jaune".

La Une de Fluide Glacial de janvier 2015, titrée « Le péril jaune ».

 

A la vue de cette Une, les officiels chinois montent sur les grands chevaux, dénonçant une Une raciste. Mais comme souvent, cette Une fait en fait appel à tout un tas de références et de codes graphiques plus ou moins implicites, et plus ou moins maitrisés…

 

Une référence au Lotus Bleu

La référence la plus évidente, celle sur laquelle repose toute l’image, c’est bien entendu Le Lotus Bleu. Dans cette aventure, Tintin part en Chine, et dès la planche 6, il y fait du pousse-pousse…

Tintin fait du pousse-pousse dans "Le Lotus Bleu".

Tintin fait du pousse-pousse dans « Le Lotus Bleu ».

 

L’album de Tintin peut paraître bourré de cliché aujourd’hui, mais pour l’époque, il est plutôt très bien documenté et assez peu manichéen. Si les japonais sont les grands méchants de l’histoire, ont y croise aussi de lâches anglais ou de méchants indiens. Et les chinois, eux, s’en sortent plutôt bien, grâce notamment à la précieuse aide de Zhang Chongren, ami d’Hergé, qui détaille les lieux et fait les différents idéogrammes présents dans l’album.

Un ami qui a d’ailleurs fortement inspiré le personnage de Tchang, que Tintin rencontre dans cet album. Et avec qui il a, immédiatement, un échange sur les clichés ridicules que les occidentaux ont des chinois, et vice-versa…

La rencontre entre Tintin et Tchang.

La rencontre entre Tintin et Tchang, dans « Le Lotus Bleu »: l’occasion de faire le point sur les clichés des uns sur les autres.

 

Un miroir inversé

Ce qui est, d’ailleurs, ce que cherche à faire ce numéro spécial de Fluide Glacial: parler des clichés que les français ont sur les chinois.

Cette Une est donc construite comme un miroir inversé de cette image tirée du Lotus Bleu. Là ou Hergé faisait dans le documentaire historique, essayant de recréer une chine colonisée, Pixel V et M. Le Chien jouent ici dans al cour de la Science-fiction. où plutôt, de la dystopsie, puisque on retrouve des technologies et modes vestimentaires totalement surannées. Signe que cette Une dénonce une invasion chinoise beaucoup plus fantasmée que réellement redoutée

Dernier point: le tireur de pousse-pousse. Un personnage de « français moyen » à gros nez d’alcoolique et béret, sorte de Superdupond pas super du tout. Tout comme Les Chinois à Paris, de Jean Yanne, se moquait beaucoup plus des français sous l’occupation que des Chinois, cette Une de Fluide Glacial est plus là pour se moquer des français que d’un quelconque péril jaune… Mais l’ironie est difficile à saisir, pour qui ne lit pas Fluide Glacial régulièrement.

 

Des caricatures chinoises en réponses

L’affaire a fait un peu de bruit en janvier, jusqu’au festival d’Angoulême, où les auteurs de Fluide Glacial ont invités les auteurs chinois présents à prendre l’apéro. Ceux-ci sont venus avec, en cadeau, des caricatures. Caricatures que les auteurs de Fluide Glacial se sont empressés d’afficher au milieu de l’exposition anniversaire qu’ils avaient bricolé de leur côté pour fêter les 40 ans du magazine. Tout en avouant qu’il n’y comprenaient, très honnêtement, pas grand-chose.

Car tout comme les chinois n’ont pas forcément compris l’humour français, les français restent un peu paumés face aux blagues chinoises, et à l’avalanche de codes et symboles utilisés. Sur les dessins chinois s’alignent des coqs, des tours Eiffel très phalliques, une parodie de Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard par David que tout français saura reconnaitre plus ou moins consciemment… Autant de symboles de la France, réutilisés avec plus ou moins de bonheur. Au final, que nous disent-ils? Que la Chine a toujours un peu de mal à se moquer d’elle-même? On pourrait le croire.

 

Des références culturelles et philosophiques à foison

Sauf que…

Un des dessins donnés par les auteurs chinois aux dessinateurs de Fluide Glacial, en réponse amicale à la polémique concernant leur Une sur "Le Péril Jaune".

Un des dessins offerts par les auteurs chinois aux dessinateurs de Fluide Glacial, en réponse amicale à la polémique concernant leur Une sur « Le Péril Jaune ».

 

Il y a ce dessin, qui met en scène un vendeur de contrefaçon Louis Vuitton et de tour Eiffels de pacotille. Est-il sous la muraille de Xi’an ou derrière la grande muraille? Difficile à dire. Mais là, le dessin semble caricaturer aussi bien une certaine Chine qu’une certaine France

Un des dessins donnés par les auteurs chinois aux dessinateurs de Fluide Glacial, en réponse amicale à la polémique concernant leur Une sur "Le Péril Jaune".

Un des dessins offerts par les auteurs chinois aux dessinateurs de Fluide Glacial, en réponse amicale à la polémique concernant leur Une sur « Le Péril Jaune ».

 

Il y a cet autre dessin intitulé « aveugle tâtant le dragon ». Compréhensible en soi: la tour Eiffel représente la France, le dragon la Chine… mais tellement plus appréciable quand on connait la parabole des six aveugles tâtant un éléphant, base du Jaïnisme, qu’un chinois aura beaucoup plus de chance de connaitre qu’un français.

Il y a cette profusion de coqs, à toutes les sauces. Coqs que tout le monde aura reconnu comme étant des allégories de la France, le coq étant notre emblème plus ou moins officiel (au passage, saviez-vous que cela découle d’un jeu d emot en latin entre entre Gallus [coq] et Gallus [Gaulois]?)

Mais le coq, c’est aussi un des douze signes du zodiaque chinois. et donc un animal bourré de symbolismes propres à la Chine, incompréhensibles pour les occidentaux. Les gens nés dans l’année du Coq qont, selon l’astrologie chinoise, ponctuels, travailleurs, confiants… Et souvent, arrogants. Ce dernier trait de caractère étant l’un des adjectifs les plus couramment usité de par le monde pour qualifier les français, le choix du Coq est ici doublement important, et montre que ces dessins ont d’abord été perçus comme une nouvelle marque d’arrogance française.

Il y a donc, dans ces dessins qui semblent pour certains ratés ou gratuitement insultants, tout un tas de symboles et de références philosophiques, religieuses et culturelles, qui parlent aux chinois et pas aux français. Et qui montrent que décidément, les dessins qui paraissent les plus simples sont souvent bourrés de choses qui nous échappent…

Article posté le vendredi 20 mars 2015 par Thierry Soulard

À propos de l'auteur de cet article

Thierry Soulard

Thierry Soulard

Thierry Soulard est journaliste indépendant, et passionné par les relations entre l'art et les nouvelles technologies. Il a travaillé notamment pour Ouest-France et pour La Nouvelle République du Centre-Ouest, et à vécu en Chine et en Malaisie. De temps en temps il écrit aussi des fictions (et il arrive même qu'elles soient publiés dans Lanfeust Mag, ou dans des anthologies comme "Tombé les voiles", éditions Le Grimoire).

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