Analyse d’image (4). Un chien à tête de Mahomet sur un rond-point suédois. Mais bons dieux, pourquoi?

Série: Décryptage d’images. Samedi, l’artiste suédois Lars Vilks était l’une des cibles de l’attentat contre la liberté d’expression, au Danemark. Il est l’auteur d’un dessin totalement incompréhensible pour qui n’est pas suédois: un chien à tête de Mahomet, posé sur un rond-point… Explications du dessin, de ses origines, et de pourquoi il est bien plus subtil que ce que certains vont y voir.

Lars Vilks, l’artiste suédois qui était plus que probablement la cible du tireur de Copenhague samedi, est une figure iconoclaste, adepte de la provocation (voir son portrait ici, par exemple, ou encore là). Comment et pourquoi s’est-il retrouvé sur la liste des cibles des terroristes extrémistes musulmans ? Pour un dessin chargé de symbolisme et de références, que seules les personnes de culture suédoise peuvent comprendre au premier regard. Un dessin qui, en revanche, peut très facilement être perçu comme une insulte pour quelqu’un de culture musulmane.

Ce dessin, le voilà :

Lars Vilks Chien de Rond Point 2

C’est donc un infâme gribouillis qui représente un chien à tête humaine (tête du prophète Mahomet, en l’occurrence, selon les dires du dessinateur). Un chien assis au milieu d’un rond-point.

Ma première interprétation, en tant que français non-musulman qui ne connait absolument rien à la culture danoise : « Bof ». C’est le genre de dessin qui j’aurais oublié dans la seconde, en temps normal. Parce que je n’y comprends, très strictement, pas grand-chose.

L’interprétation, (je suppose), d’un musulman un brin suspicieux : c’est un dessin extrêmement insultant. Déjà, parce qu’il représente le prophète Mahomet, ce qui en soi est déjà sacrilège, selon les oulémas les plus virulents actuellement (même si cela n’a pas toujours été le cas dans l’histoire). Mais aussi et surtout parce qu’il le représente sous la forme d’un chien, et que dans la tradition musulmane, le chien est un animal extrêmement impur. « Chien » est d’ailleurs une insulte très violente dans la bouche d’un musulman, là où elle ne le sera pas dans la bouche de quelqu’un qui vit dans une culture où le chien est considéré comme « le meilleur ami de l’homme ».

Ce qu’il faut savoir de la culture contemporaine suédoise pour apprécier ce dessin

Ce dessin, et deux autres du même type, ont été faits à l’été 2007, deux ans après la première « affaire des caricatures de Mahomet ». Lars Vilks l’avait réalisé pour une exposition suédoise sur le thème « Le Chien dans l’Art », alors qu’il participait en même temps à une autre exposition sur le thème « Ho, mon Dieu ». Les dessins ont été finalement retirés de l’exposition avant son ouverture, puis autocensurés de la même manière par d’autres lieux. Finalement, les dessins seront publiés dans des journaux, dans le cadre d’une réflexion sur la liberté d’expression et la censure (plus de détails ici).

Mais pourquoi un chien au milieu d’un rond-point?

Les « chiens de carrefour » sont apparus en 2006 en Suède, et n’ont absolument rien à voir avec l’Islam. Le premier était une installation officielle, sur un rond-point, de l’artiste Stina Opitz. La sculpture ayant été retirée suite à un acte de vandalisme, l’artiste avait annoncé sa volonté d’en faire une nouvelle version. Mais, une nuit, un chien fait de bois a été déposé par une main anonyme en lieu et place du chien de béton vandalisé. Plus tard, un autre artiste anonyme ajouta à la sculpture un os de béton. L’anecdote, ayant été relayée par les médias locaux, a entrainé un phénomène de mimétisme: des « chiens de carrefours similaires », créées par des artistes anonymes, sont apparus sur les ronds-points à travers tout le pays (quelques très mignons exemples sous ce lien).

Le succès de ces chiens de carrefour semble également reposer sur un jeu de mot intraduisible impliquant la race de chien connue sous le nom de Vallhund suédois.

L’artiste à l’origine du premier chien de bois, Peter Nyberg, a finalement expliqué son geste au journal Expressen. Il s’agissait, pour lui, de se moquer des artistes employés par l’Etat, qui étaient payés très cher pour faire des statues à la portée du premier venu. La suite, avec l’appropriation spontanée du phénomène, rappelle d’autres traditions à tendances artistiques existant ailleurs, comme le Front de Libération des Nains de Jardins en France, ou le Caganer catalan, qu’un catholique sans humour et mal renseigné pourrait prendre pour un acte de blasphème

Qu’est ce que Lars Vilks voulait dire en dessinant ce « Mahomet / Chien de rond-point »?

Que voulait faire Lars Vilks, avec ce « Chien de rond-point / Mahomet »? Interroger les réflexes d’autocensure au sein même de la communauté artistique en Suède – les artistes suédois ayant tendance, selon Lars Vilks, à critiquer sans réserve les Etats-Unis ou Israël, mais à ne jamais ne serait-ce que questionner le monde musulman. Connaissait-il l’image du chien dans la culture musulmane lorsqu’il a fait cela? Je n’en sais rien. Il faudra aller le lui demander.

Ce que je sais, c’est qu’après ces recherches sur le phénomène « Chien de rond-point », je considère ce gribouillis pas bien joli comme une œuvre bien plus profonde et bien plus porteuse de sens que ce que je ne me l’étais imaginé à la base.

Le message d’un « Chien de rond-point », à la base, c’est donc que n’importe qui peut faire de l’art, n’importe qui peut prendre la parole, spontanément, sans attendre rémunération ou validation au préalable de son projet artistique par des autorités, qu’elles quelles soient.

Le message du « Chien de rond-point » de Lars Vilks, on peut donc le comprendre comme une invitation à chaque citoyen à utiliser sa liberté d’expression et sa liberté de blasphème. Une invitation à faire de l’art sans en attendre ni rémunération ni renommée, mais simplement pour la beauté du geste et parce que l’on en a le droit. Une invitation à prendre ce droit et à afficher son art n’importe où. Y compris au milieu d’un rond-point, là où il est le plus visible.

Rien de neuf là-dedans, diront certains. En France, Le Canard Enchainé, avec son slogan « La liberté de la presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas », claironne la même chose chaque mercredi en kiosques.

Article posté le dimanche 15 février 2015 par Thierry Soulard

À propos de l'auteur de cet article

Thierry Soulard

Thierry Soulard

Thierry Soulard est journaliste indépendant, et passionné par les relations entre l'art et les nouvelles technologies. Il a travaillé notamment pour Ouest-France et pour La Nouvelle République du Centre-Ouest, et à vécu en Chine et en Malaisie. De temps en temps il écrit aussi des fictions (et il arrive même qu'elles soient publiés dans Lanfeust Mag, ou dans des anthologies comme "Tombé les voiles", éditions Le Grimoire).

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