Goodnight Paradise

À Venice Beach, une jeune fugueuse a été retrouvée morte dans une benne à ordure. À part Eddie, un SDF, personne ne s’en soucie. Incapable de fermer les yeux face à ce meurtre immonde, il va sillonner son univers, creusant toujours plus profondément dans la misère humaine. Avec Goodnight Paradise, Joshua Dysart et Alberto Ponticelli nous livrent un polar noir et crasseux qui prend aux tripes.

UN P’TIT COIN DE PARADIS.

Situé à l’Ouest de Los Angeles, le quartier de Venice Beach a tout d’un lieu rêvé. Au début du XXe siècle, Abbot Kinney, un riche négociant de tabac a voulu en faire la Venise américaine. Sa plage, son sable chaud, ses cocotiers attirent désormais surfeurs, bodybuilders, jolies filles en bikini et agents immobiliers en quête de l’occasion en or.

Pourtant, même le plus idyllique des décors possède un envers. Venice Beach ne fait pas exception. Et il n’est pas nécessaire de gratter beaucoup pour voir s’effriter ce beau vernis.

GOODNIGHT PARADISE : PARADISE LOST.

Sur les anciens canaux, désormais rebouchés, derrière les villas de luxe, sur des bancs, dans des tentes, l’extrême pauvreté a aussi trouvé sa place.

Eddie est un de ces sans-abri. Abimé par des années de vie dans la rue, il est difficile de lui donner un âge. La barbe hirsute, les cheveux longs, un sweat à capuche à la couleur indéfinissable sur le dos, il erre dans ce qui est son quartier. Cette vie, elle lui convient. Alors, avec BF Bob, Vendredi et bien d’autres compagnons d’infortune, il attend que le temps passe en éclusant des bières et en rêvant de liberté.

« Tous ceux qui se sentent abandonnés dans ce monde trouvent un foyer ici. Et même s’ils ont que dalle, nib. Avoir des biens, ça veut rien dire sur la plage. »

PARADISE EVERY TIME SHE CLOSED HER EYES.

Mais Venice Beach compte aussi son lot de population qui ne parvient plus à cacher son mal-être. La jeune Tessa appartient à cette catégorie. Elle a quitté son foyer, sa famille et désormais, elle noie sa souffrance dans l’alcool et la drogue.

Aussi, quand un matin on la retrouve égorgée dans un conteneur à ordures, beaucoup ne le remarquent même pas.

Mais Eddie, lui, ne peut se résoudre à accepter un crime aussi inhumain. Alors il va creuser pour que les coupables ne restent pas impunis.

GOODNIGHT PARADISE : LE DUO DYSART, PONTICELLI.

Ces derniers temps, Joshua Dysart s’est illustré chez Valiant en écrivant des récits super-héroïques aussi marquants que réussis (Bloodshot, Harbinger, Vie et mort de Toyo Harada). Pourtant, il ne faut pas oublier qu’il s’est avant tout fait connaître en reprenant la série Unknown Soldier. Aux côtés d’Alberto Ponticelli, il avait pu faire preuve de son talent et de son intérêt pour les causes humanitaires.

Dans un registre semblable, avec Urgence Niveau 3, le même duo avait pointé d’un doigt rageur la situation humanitaire catastrophique en Afrique.

Goodnight Paradise est de cette veine, une veine sociale et humaniste.

GOONIGHT PARADISE : UNE ŒUVRE COUP DE POING.

La narration y est vive et particulièrement captivante. En créant un polar noir dont le protagoniste est un clochard alcoolique, le duo met sur le devant de la scène les causes de la misère humaine, sans jamais être moralisateur.

Le personnage d’Eddie est à ce titre particulièrement soigné. Sa personnalité subtile, touche et démunit à la fois. À l’image de l’œuvre, il est la figure même de l’anti-héros contrasté.

Dans Goodnight Paradise, les apparences sont trompeuses et les préjugés sont comme toujours de bien mauvais conseillers.

Pour mettre en image ces nuances scénaristiques, il fallait un dessinateur d’exception. Et comme toujours quand il touche à des sujets profondément humains, Joshua Dysart l’a trouvé en la personne d’Alberto Ponticelli.

STRANGER THAN PARADISE.

Fidèle à son style si reconnaissable, l’artiste donne à voir une fresque saisissante. S’appuyant sur des photos de Venice Beach, il parvient à retranscrire l’ambiance si bigarrée du quartier. Des riches villas aux campements des sans-abri, tout sera représenté.

Par ailleurs, pour coller à la psychologie torturée d’Eddie et à ses crises de delirium tremens, Alberto Ponticelli change de style en fonction de la trame temporelle.

Ainsi par exemple, les flashbacks sont immédiatement identifiables, ce qui fluidifie parfaitement la narration.

L’artiste est d’ailleurs excellemment secondé par la colorisation de Giulia Brusco. Son style profond et contrasté rappelle parfois celui du maître Richard Corben. Mais lorsque c’est nécessaire, elle sait aussi adapter son éventail chromatique en usant d’avantage d’aplats. En adéquation parfaite avec les dessins, elle utilise d’ailleurs cette technique lors de ces mêmes flashbacks. Sobriété et efficacité concourent pour servir la force de l’histoire.

 

Goodnight Paradise, initialement paru chez TKO Studios (Sara), voit le jour en France chez Panini Comics et figure dans la sélection du prix ABCD Comics 2021. Le fait est qu’une fois de plus, le duo Dysart/Ponticelli touche au but avec cette œuvre magistrale et touchante. Accompagnés du pauvre Eddie, les auteurs nous invitent à plonger dans les bas-fonds de Venice Beach, où la crasse que certains ont sur la peau sera toujours infiniment moins écœurante que celle que d’autres ont dans le cœur.

Article posté le vendredi 03 septembre 2021 par Victor Benelbaz

Goodnight Paradise de Joshua Dysart et Alberto Ponticelli (Panini Comics)
  • Goodnight Paradise
  • Scénariste : Joshua Dysart
  • Dessinateur : Alberto Ponticelli
  • Coloriste : Giulia Brusco
  • Traducteur : Laurence Belingard
  • Editeur : Panini
  • Prix : 19,95 €
  • Parution : 21 avril 2021
  • ISBN : 9782809495867

Résumé de l’éditeur : Quand Eddie, un Californien un peu paumé, découvre le corps sans vie d’une adolescente qui a fugué, il jure de livrer ses meurtriers à la justice. Son enquête le conduit dans les recoins les plus sombres de Venice Beach au premier abord paradisiaque. Il découvre rapidement qu’il est peut-être le seul à réellement vouloir résoudre cette affaire. Joshua Dysart et Alberto Ponticelli ont déjà travaillé ensemble sur la très réputée Unknown Soldier, nommée parmi les meilleures nouvelles séries aux Eisner Awards 2009. Leur nouveau bijou (une histoire complète en un tome) est édité par la jeune maison d’édition TKO Comics (Sara, Sentient).

À propos de l'auteur de cet article

Victor Benelbaz

Victor Benelbaz

Tombé dans la marmite de la bande dessinée depuis tout petit, Victor est un vrai amateur éclairé. Comics ou récits jeunesse sont les deux genres préférés de ce professeur de français.

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