Le Ministre et La Joconde

En partant d’un fait historique, le prêt de La Joconde aux États-Unis en 1963, Hervé Bourhis et Franck Bourgeron ont construit un scénario des plus loufoques. Ils ont ainsi remis en lumière André Malraux, parfois plus connu pour ses écrits que son rôle politique, comme chef d’orchestre de cette tragi-comédie.

Le Ministre et la Joconde vont ainsi voguer visuellement sous nos yeux pendant cinq jours sur le paquebot mythique France, grâce au trait d’Hervé Tanquerelle et à la couleurs d’Isabelle Merlet dans une édition signée Casterman.

Un titre énigmatique

Voici un album qui aurait également pu s’intituler Le Ministre (d’État s’il vous plaît), La Joconde (mais n’est-elle pas censé demeurer au Louvre) et Le France (oui, la France est également concernée). Mais à quoi peut-on s’attendre en découvrant cette couverture ? André Malraux (cigarette à la bouche) agrippé au tableau représentant Mona Lisa, le tout sur fond de paquebot transatlantique ? Et bien tout simplement à passer un moment de rire (aux éclats), et voilà bien longtemps que cela ne m’était pas arrivé.

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Des faits historiques

Sérieusement, le fond de cette histoire est véridique. Afin d’améliorer les relations un peu tendues entre la France et les États-Unis (le grand Charles désire plus d’indépendance), son ministre d’État à la culture, André Malraux, va accepter une chose incroyable. Prêter La Joconde (on ne parle pas de tableau mineur, mais de l’œuvre datant du début du 16e siècle réalisée par le maître Léonard de Vinci) aux Américains.

Les dirigeants du Louvre s’étaient pourtant opposés à « l’utilisation du patrimoine artistique à des fins politiques ». Le politique ayant eu l’ascendant sur le culturel, le tableau sera finalement exposé à la National Gallery à Washington et au MoMa à New York. L’inauguration de l’exposition aura lieu en compagnie du couple présidentiel de l’époque : John Fitzgerald et Jacqueline Kennedy, en présence d’André Malraux, représentant de la France.

Une odyssée incroyable

Mais qu’est-ce qui a bien pu se passer dans la tête d’André Malraux pour accepter une telle entreprise ? Et voilà le tableau représentant Lisa Gherardini (le vrai nom de La Joconde) embarqué avec le Ministre (oui d’État). Mais pour un tel voyage, le tableau le plus visité au monde, était également accompagné de la conservateur en chef du Musée du Louvre (elle aussi fumant, ce qu’on pouvait faire partout en 1962 et on ne féminise pas les titres en 1962 !), un service de sécurité digne de ce nom (oui on ne transporte pas une « croûte »), des personnages divers et variés hauts en couleurs… Et vogue la galère !

Quel meilleur représentant de La France l’État français pouvait-il choisir pour transporter le tableau le plus visité au monde ? Évidemment, le paquebot France, fleuron de la marine française et de l’ère gaullienne était le plus à même pour transporter cette incroyable cargaison (blindée et insubmersible) de l’autre côté de l’Atlantique.

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Plus vraie que nature

Comme vous vous en doutez bien, cette escapade culturelle ne va pas se dérouler comme prévue. Enfin dans cet album, je tiens à le préciser. Mais que se passerait-il si ce joyau de la Renaissance florentine, si cette huile (de 77 × 53 cm) sur bois (de peuplier) venait à disparaître malgré son installation dans une cabine de première classe, surveillée nuit et jour ?

Imaginez André Malraux découvrant, alors qu’il s’apprête à montrer le chef-d’œuvre, signé Léonard de Vinci (1452–1519), à une invitée qui lui plaît beaucoup, que le tableau n’est plus dans la caisse qui lui sert d’écrin.

Imaginez le Ministre faisant tout son possible pour cacher cette disparition alors que Mona Lisa est l’unique sujet de conversation sur le bateau.

Imaginez cet homme atteint d’un syndrome Gilles de la Tourette (c’est véridique) trouver refuge dans l’alcool, les cigarettes qu’il fume l’une après l’autre et enfin les amphétamines, partir en vrille verbalement et intellectuellement.

 

Un véritable moment d’humour

Truculent, voilà le qualificatif qui me vient immédiatement à l’esprit pour résumer en un mot cet album et son personnage principal. Faire rire n’est pas une chose aisée. Mais cet album est une vraie réussite. Le scénario loufoque d’Hervé Bouhris et Franck Bourgeron allie parfaitement bien la réalité et la fiction. Le comportement excessif de celui qui écrivit La condition humaine en 1933, ne peut qu’entraîner des salves de rires.

Visuellement André Malraux est incroyable. Ses attitudes et ses mimiques, jusqu’à ses sourcils qui se relèvent, en font un véritable acteur comique, à son corps défendant. Hervé Tanquerelle et Isabelle Merlet (couleur) ont parfaitement su le dessiner, dans toutes les phases par lesquelles il va passer. Du calme (relatif) à la tempête.

Le Ministre et La Joconde permet de revisiter, à peine, ce morceau d’Histoire des années 1960. Les auteurs ont choisi le vecteur de l’humour et le résultat est parfaitement conforme à ce qu’on attend d’un album de ce genre. 

Que diable Mona Lisa allait-elle faire dans cette galère ? (Les Fourberies des auteurs, acte II, scène 7)

 

Mesures de sécurité exceptionnelles pour  » La Joconde » INA Journal Les Actualités Françaises – 26.12.1962

 

Article posté le jeudi 01 décembre 2022 par Claire Karius

Le Ministre et La Joconde de Bourhis, Bourgeron, Tanquerelle et Merlet chez Casterman
  • Le Ministre et La Joconde
  • Scénariste : Hervé Bourhis et Franck Bourgeron
  • Dessinateur : Hervé Tanquerelle
  • Coloriste : Isabelle Merlet
  • Editeur : Casterman
  • Parution : 07 septembre 2022
  • Prix : 20,00 €
  • ISBN : 9782203231627

Résumé de l’éditeur : Le ministre d’Etat chargé à la Culture convainc le président De Gaulle d’exposer La Joconde à New York en signe d’amitié. Le projet est risqué car il faut escorter le trésor du Louvre pendant la traversée à bord du France, le nouveau fleuron des chantiers navals français. Une équipe de sécurité accompagne le Ministre, mais celui-ci, en pleine crise paranoïaque due à sa consommation excessive de stupéfiants, rend l’affaire délicate…

À propos de l'auteur de cet article

Claire Karius

Passionnée d'Histoire, Claire affectionne tout particulièrement les bulles qui abordent ces thèmes, mais pas seulement. Elle aime les lectures humaines et intimes qui savent l'émouvoir et lui donnent espoir en la vie. Elle partage sa passion sur sa page Instagram @fillefan2bd.

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