Le seul endroit

Léold se considère comme non-binaire. Tout juste majeur, il se pose de nombreuses questions le concernant, sa vie et sa sexualité. Séverine Vidal, accompagnée de Marion Cluzel au dessin, relate ce très joli parcours de vie aux éditions Glénat, entre transition et gender fluid. Eclairant !

Léold s’envole

C’est le grand jour : Léold déménage de chez sa mère. Pourtant, iel ne part pas loin : à deux kilomètres. Se considérant non-binaire, c’est-à-dire qu’il ne se reconnait ni dans le genre homme ou dans le genre femme mais également ni hétéro et ni homo, iel prend enfin son envol.

Sa mère ne le comprend plus. Iel n’est plus sa fille, celle qu’elle a enfanté, celle qu’elle a connu, sa « Léo ». Iel prend des hormones afin d’accomplir sa transition. Léold veut qu’on le nomme maintenant ainsi mais qu’on ne le genre pas non plus : ni il, ni elle. Pas simple dans l’esprit de sa génitrice de faire ce chemin.

« Mon soeur »

De son côté, le petit frère de Léold comprend tout malgré son jeune âge. Il a même inventé une nouvelle occurrence linguistique : « Mon sœur ». Un joli mélange des genres, un mixte qui convient bien dans cette situation.

Quant au père de Léold, séparé de son ex-compagne, il essaie de comprendre au mieux son fils. Et ce n’est pas simple pour cette génération de parents qui découvrent tout cela. Faire changer sa matrice intellectuelle n’est pas évident.

« Tu sais, je fais ce que je peux. Je cherche qui je suis. Voilà. Je cherche. »

Le grand saut dans l’inconnu, voilà ce qui attend Léold. Alors iel essaie de « piger ». Iel se définit comme un puzzle, un mélange de tout…

Le seul endroit : Séverine Vidal et la justesse de maux (mots)

Séverine Vidal est une scénariste qui nous prend à chaque fois à contre-pied. Elle nous emmène toujours dans des terrains inconnus, des contrées pas si lointaines pour nous interroger. Elle imagine des histoires aux accents actuels mais souvent aux questionnements universels. Après le deuil dans La maison de la plage, les EHPAD dans Le plongeon, la séparation dans Mon père, Casimir et moi, l’exil dans Les pays d’Amir et le système D dans Un monde si grand, elle met en image la vie de Léold, gender fluid.

Si l’on avait été bouleversé par ses précédentes publications, c’est encore le cas avec Le seul endroit. Avec son intelligence et sa grande justesse de ton, elle nous emmène dans les méandres de la non-binarité et des nouvelles sexualités.

Le seul endroit pour se comprendre

Il faut dire que Séverine Vidal ne lance pas son intrigue comme cela, elle se renseigne et va au devant des personnes pour comprendre. C’est cette justesse qui transpire dans Le seul endroit. Elle a notamment pris le temps d’écouter des personnes transgenres dans des associations bordelaises. Et plus particulièrement Adhe, véritable source d’inspiration pour Léold.

« Je ne me sens ni complètement fille ni complètement garçon. Je suis les deux. Je ne suis aucun des deux. Je suis tout ça. Pourtant, il m’est arrivé au contraire d’avoir l’impression de n’être rien. »

L’autrice de Sous ta peau, le feu (prix LGBT+ Polychrome) aime explorer les tréfonds de l’âme humaine. Rien de plus compliqué que cela. Et, on peut dire qu’elle le fait avec intelligence et bienveillance. Léold est en « perpétuel mouvement ». Délicat donc de composer un personnage qui se réinvente. Les lectrices et les lecteurs suivent son parcours en même temps qu’il s’interroge. Il sait, puis ne sait plus, puis sait, puis ne sait plus. En cela, non-binaire ou non, cela nous fait réfléchir sur nous même mais pas uniquement sur nos sexualités mais sur nos rapports aux autres. Qui sommes nous pour juger l’autre ? L’accepter semblerait si simple…

être à sa place dans la société

Séverine Vidal compose en 104 page le portrait mouvant de Léold, comme une figure (un modèle ?) de ces nouvelles personnalités. Elle avoue de la tendresse et de l’enthousiasme pour les personnes qui osent se réinventer. « J’ai beaucoup d’admiration pour celles et ceux qui font bouger les lignes, qui décalent le point de vue, qui (se) remettent en question, qui nous secouent. », confie-t-elle en marge de la sortie de l’album.

Il y a donc de l’amour, de la haine, du rejet, de l’incompréhension, de la méconnaissance mais aussi des allié.es dans Le seul endroit.

A la lecture de la bande dessinée, on navigue, parfois à vue, on tangue et on essaie tant bien que mal à s’attacher au ponton (à ce que l’on comprend). Cette nouvelle génération forte sur les questions sociétales, sur l’écologie, sur la place des femmes et des LGBT nous bouscule et ça fait du bien.

Marion Cluzel, un dessin tout en nuance pour une première

Après des études en architecture à l’ENSAL de Lyon et à l’école Emile Cohl, Marion Cluzel publie ses premières histoires dans la revue Les rues de Lyon. Le seul endroit est sa toute première bande dessinée.

Elle accepte le projet de Séverine Vidal, c’est parce que l’histoire était d’une belle douceur et poétique, mais aussi parce que certaines questions résonne en elle. Elle a restitué cette douceur par un trait à l’aquarelle très léger. Ses couleurs sont chaleureuses.

Le seul endroit est donc un excellent outil pour entamer une discussion avec les plus jeunes, les plus ancien.nes, celles et ceux qui doutent, celles et ceux qui sont largué.es et celles et ceux qui ont envie d’aller vers l’autre.

Article posté le jeudi 28 septembre 2023 par Damien Canteau

Le seul endroit de Séverine Vidal et Marion Cluzel (Glénat)
  • Le seul endroit
  • Scénariste : Séverine Vidal
  • Dessinatrice : Marion Cluzel
  • Editeur : Glénat
  • Prix : 22 €
  • Parution : 30 août 2023
  • Pagination : 106 pages
  • ISBN : 9782344039137

Résumé de l’éditeur : En première année de fac, Léold vient d’emménager à Bordeaux. Au même moment il démarre sa prise d’hormones. Car Léold est une personne non-binaire, ni complètement fille, ni complètement garçon. Léold revendique sa « fluidité » et ne regrette rien. Il vit un entre-deux… Face à cette situation ses parents sont un peu perdus. Ils pourraient comprendre un changement de genre mais la « fluidité » ? Heureusement, les amis sont bienveillants. En attendant, Léold doit s’atteler aux cartons dans un appartement en vrac. Pour se détendre, il prend des bains et va à la piscine où le maître-nageur le regarde d’un oeil curieux. Peu importe, Léold se sent bien tel qu’il est. Bientôt, un imprévu va venir bousculer son quotidien. Un imprévu … qui s’appelle Olivia. C’est sa voisine. Au fil des échanges, une certaine complicité va se nouer entre eux. Olivia va le suivre dans ce parcours de transition, discuter, écouter et débattre. Ensemble, ils vont chercher les mots justes et surtout vivre librement leur histoire naissante. Face au regard d’une Société binaire qui évolue, Léold est en mouvement perpétuel. Il se réinvente chaque jour, il éclate de rire, se questionne, s’habille comme il le souhaite, met du vernis sur ses orteils, marche loin devant… Ce roman graphique touchant met en lumière un personnage fort affirmant son identité genderfluid et ouvre le dialogue en réinterrogeant la langue française. Avec ses dessins délicats et des couleurs solaires à l’image de Léold, Marion Cluzel sublime le récit de l’écrivaine Séverine Vidal.

 

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée). Il est le rédacteur en chef du site Comixtrip.

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