Révolution

Fauve d’or du meilleur album 2020 en janvier à Angoulême, le premier tome de Révolution est une fresque historique de très grande valeur. Laissant la place aux petites gens, l’album de Florent Grouazel et Younn Locard est une très grande bande dessinée. La révolution par le peuple, pour le peuple. Magistral !

Un projet de longue haleine

Nous avons mis du temps à venir vous parler de Révolution mais c’était pour mieux en savourer la lecture et tenter tant bien que mal de vous donner l’envie de découvrir son contenu. Publié le 09 janvier 2019, l’année suivante, il fut couronné par le Fauve d’or à Angoulême, soit le meilleur album de l’année. Et c’est plus qu’amplement mérité !

Cette fresque historique de Younn Locard et Florent Grouazel est magistrale ! Il est d’ailleurs difficile de qualifier ce premier opus, tant les superlatifs nous manquent.

Après Eloi, leur précédente publication en 2013 aussi chez Actes Sud, le duo d’auteurs se concentraient sur un nouveau projet historique, celui de Révolution. Six ans. Il aura fallu six ans pour terminer ce premier tome. Un long et laborieux travail pour cet imposant pavé de 320 pages.

De la révolution par le peuple et pour le peuple

Si le sujet fut souvent abordé en bande dessinée (et dans tous les domaines de l’art), Florent Grouazel et Younn Locard ont voulu donner la parole au peuple. Ce premier opus se focalise sur des petites gens, celles qui n’eurent pas les honneurs des livres d’Histoire. Le peuple ou les sans-culottes, ils sont toujours désignés comme un groupe, jamais individuellement.

Ainsi, les deux auteurs ont fait cohabiter les hommes illustres de l’Histoire, ceux que nous avons retenu (Robespierre, Louis XVI; Lafayette, Mirabeau, Marat…) avec des femmes et des hommes du peuple, eux, œuvre de fiction.

 « On refuse que l’Histoire ne soit faite que par des gens qui ont laissé une trace. » [Florent Grouazel]

Avec Révolution, Grouazel et Locard veulent rendre la Révolution française au peuple. Il rendent ainsi hommage à ces personnes de l’ombre, ces citoyens lambda, héros d’un événement constitutif de notre pays. La révolution par le peuple, pour le peuple.

De la place importante des femmes dans la Révolution

Ce qui frappe lorsque nous lisons Révolution, c’est la place importante accordée aux femmes. Si le bas peuple fut quasi invisibilisé pour n’être qu’une seule et même entité « les sans-culottes », que dire des Femmes ?

C’est ainsi que les lecteurs suivent Marie ou Reine Audu. Si la première est une voleuse crasseuse – inspirée de Kitaro de Shiguri Mizuki – la seconde, Louise-Renée Leduc, est la Reine des Halles. Vraie figure de la Révolution, cette commerçante réunit ainsi autour d’elle, de nombreuses citoyennes. Elle prend la tête d’un cortège allant demander du pain au Roi à Versailles. C’est aussi grâce à elle et aux autres femmes que le souverain et la famille royale seront de retour à Paris.

Un travail d’historiens grâce aux historien.ne.s

S’ils se défendent d’être des historiens – ils sont auteurs de bande dessinée, diplômés de l’école Saint-Luc à Bruxelles – Grouazel et Locard n’ont pas voulu trahir ce domaine des sciences humaines. Pour cela, il leur a fallu un temps important de recherches documentaires, fouiller pour faire ce pas de côté.

Ainsi, ils ont fondé leur projet sur les travaux de Pierre Serna, professeur d’histoire de la Révolution française à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. Imminent spécialiste de cette période, il a écrit et dirigé de nombreux ouvrages sur ce sujet (Que demande le peuple ? Histoire des cahiers de doléances ou encore Antonelle. Aristocrate révolutionnaire. 1747-1817). Membre du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, il réfléchit ainsi sur la manière d’enseigner la Révolution dans l’espace public. Il n’est pas non plus très éloigné du monde du 9e art, puisqu’il fut aussi membre du jury de la bande dessinée historique des Rendez-vous de Blois entre 2015 et 2018 et tient une chronique BD dans les pages du quotidien L’Humanité.

Cette « caution » scientifique a permis à Florent Grouazel et Younn Locard d’avoir accès à d’autres travaux historiques et d’archives. Ainsi, ils ont pu approché des sources anthropologiques et sociologiques.

« Nous avons rencontrés des historiennes et historiens qui nous ont encouragé, reconnu notre travail et donné accès à des archives plus confidentielles et privées »

La faim comme moteur

Révolution suit ainsi les pas de ces anonymes mus par la faim. S’ils ne voulaient pas spécialement au départ, la tête du roi, les événements suivants ne leur donneront pas raison. Ils voulaient juste de quoi se nourrir.

L’album s’ouvre ainsi sur l’affaire Réveillon, le directeur d’une manufacture de papier peint. Voulant baisser le salaire de ses ouvriers, il met le feu aux poudres. Les employés saccagent les ateliers. Considéré comme le premier événement révolutionnaire, il donne ainsi le tempo de ce qui suivra. Du faubourg Saint-Antoine à l’Assemblée Nationale, les lecteurs découvrent des habitants affamés et au bord de l’abîme.

Versailles est ainsi bouillonnante par la tenue des États généraux. Des nobles, des hommes du Clergé et des députés du Tiers-Etats, venant de toute la France, se réunissent pour réfléchir au monde de demain. Les deux premiers États souhaitent conserver leurs privilèges tandis que les derniers sont chargés de rendre compte des Cahiers de doléances du peuple. La création de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen ou encore l’Abolition des privilèges, les lecteurs assistent à ces débats enflammés.

De la petite Histoire qui fait la grande Histoire

Révolution est donc parsemé de petites histoires qui forment la grande Histoire. Locard et Grouazel mettent aussi en scène Abel Le Goazre de Kervélégan, un personnage fictif , frère d’Augustin Kervélégan, vrai député du Tiers-Etat. Il y a aussi Virgile Saint-Roch, Nathaël Pym ou encore l’intriguant Laigret.

Tous ces personnages sont entrainés dans le tourbillon de la Révolution. Ce bouillonnement, le duo réussit parfaitement à le restituer en dessin. Les couleurs numériques agrémentent des planches très précises et très détaillées. Les révolutionnaires sont bien campés, les aristocrates bien apprêtés et les bâtiments très soignés. Il suffit de regarder les pleine-pages sur l’Assemblée nationale ou la Prise de la Bastille pour reconnaître le talent graphique de Locard et Grouazel.

Faisant souvent rapprocher les revendications actuelles des Gilets jaunes avec celles des révolutionnaires, les auteurs veulent donner un écho contemporain à leur album.

Prévue trois volumes (tome 2 : Egalité, tome 3 : ou la mort; 1000 pages en tout), cette fresque est un vrai travail d’historien, un tournant aussi pour le monde du 9e art qui ne pourra plus aborder dorénavant cette science humaine de la même manière. Un récit fleuve pour un événement majeur de notre Histoire. Brillant !

Article posté le lundi 13 avril 2020 par Damien Canteau

Révolution 1 Liberté de Younn Locard et Florent Graouzel (Actes Sud /L'An 2)
  • Révolution, tome 1/3 : Liberté
  • Auteurs : Florent Grouazel et Younn Locard
  • Éditeur : Actes Sud / L’An 2
  • Prix : 26 €
  • Parution : 09 janvier 2019
  • ISBN : 9782330117375

Résumé de l’éditeur : Premier volume de « Révolution », une trilogie sur la Révolution française, « Liberté » ressuscite 1789 en se promenant dans tous les étages de la société. Une fresque grandiose, brassant de multiples personnages et qui totalisera près de 1000 pages. Un livre-événement, par les auteurs d' »Eloi ».

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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