Sacrées sorcières

Admiratrice de l’œuvre de Roald Dahl depuis toute petite, Pénélope Bagieu accomplit son rêve en adaptant Sacrées sorcières, l’histoire d’un garçon et de sa grand-mère tentant d’échapper à la folie meurtrière d’une horde de sorcières en furie. Drôle et moderne !

Jour sombre

C’est un jour triste et sombre dans la vie d’un petit garçon de huit ans : il vient d’assister aux funérailles de ses parents. Dorénavant, il sera seul. Seul, vraiment ? Non ! Il pourra toujours compter sur sa grand-mère, une femme douce et excentrique.

« – C’est pas juste, Mamie

– Non, mon ange. C’est vrai tu as raison. C’est pas juste. »

Le soir venu, le garçon rejoint sa grand-mère dans sa chambre. Malgré son immense chagrin, elle tente de faire bonne figure face à son petit-fils et son grand désarroi. Elle le rassure et lui explique qu’à partir d’aujourd’hui, cette maison, ce sera la leur.

« Moi aussi maintenant, ma famille, c’est toi. »

Et si cette vieille femme lui racontait une histoire ? Une histoire qui fasse peur, pour conjurer la tristesse.

Les sorcières existent, Mamie les a vu

Mamie commence à raconter sa propre histoire, un moment surprenant lorsqu’elle avait 5-6 ans. Sa copine de classe avait reçu une pomme d’amour d’une femme, une sorcière !

Le lendemain, plus d’amie. Elle avait disparu. Étonnamment, Mamie avait retrouvé son amie dans l’un des tableaux du salon. La fille était réapparue, nourrissant des canards. Elle bougeait, elle était vivante ! Mais dans la toile…

Quelques jours plus tard, la grand-mère poursuivait sa description des sorcières. Elle lui explique qu’elles ne sont pas moches et n’ont pas de nez crochus. Elles prennent toujours l’aspect d’une femme et sont vraiment dangereuses.

Pour sa santé, le médecin de famille décide d’envoyer la grand-mère et son petit-fils en cure. Un lieu pas si paisible que cela…

Sorcière, sorcière, fais gaffe à ton derrière (Les contes de la rue Broca)

C’est à l’âge de huit ans – comme le héros – que Pénélope Bagieu se voit conseiller la lecture de Sacrées sorcières par une bibliothécaire, celle-là même qui lit fit lire auparavant Charlie et la chocolaterie, les deux chefs-d’œuvre de Roald Dahl. C’est une révélation ! Pour la première fois de sa vie, elle a peur en lisant un livre. Et quel livre !

Paru en 1984 en langue française chez Gallimard Jeunesse, Sacrées sorcières (The Witches) est un livre fantastique jeunesse énorme ! Illustré par Quentin Blake – le dessinateur a mis en image de nombreux livres de Roald Dahl – il fut par le passé adapté en long métrage par Nicolas Roeg avec Anjelica Huston en 1990. Il le sera de nouveau en 2020 sous la houlette de Robert Zemickis. Mais en bande dessinée, pas encore. Qui de mieux que Pénélope Bagieu pour le réaliser.

Un livre moderne et drôle

Sous les pinceaux de Pénélope Bagieu, le roman de Roald Dahl prend une nouvelle dimension. Elle en donne une version moderne par un langage très actuel. Sa version accueille une petite fille, amie du héros, alors que dans le roman original, il avait un copain.

Comme dans Morgane ou Peau de mille bêtes de Stéphane Fert, le lecteur découvre dans le récit des sorcières fortes, figure féminine et féministe comme aime à le rappeler Mona Chollet dans son essai Sorcières : La puissance invaincue des femmes. Si elles sont méchantes et horribles, elles n’en restent pas moins des personnages loin des hommes, loin du patriarcat subit et ayant un vrai pouvoir.

L’autrice de Culottées (Eisner Award de la meilleure édition américaine d’une œuvre internationale en 2019) peut aussi parler d’absence, de deuil, de transmission, de peur, de solidarité et de force collective, le tout mâtiné d’un humour qui fait toujours mouche. Cette tragi-comédie est belle et brillante.

Dessin terrifiant et beau

La force de Pénélope Bagieu réside aussi dans son dessin. L’autrice de California Dreamin’in met en image des personnages pour certains attachants et d’autres effrayants. Ainsi, Mamie est merveilleuse. Elle est un mixte de Sylvia Fine, la mère de Fran dans Une nounou d’enfer, la sitcom à succès et sa propre grand-mère. Comme sa collègue de la série américaine, elle a les cheveux violets et fume comme un pompier.

« C’est vraiment ma grand-mère que je raconte. Elle était très coquette, elle sentait fort le parfum, elle avait du rouge à lèvres sur les dents. Elle ressemblait à une petite poule et, en même temps, elle paraissait forte. Ma grand-mère, c’est ma représentation automatique de la tendresse et la protection. » Même si elle est extravagante, tout le monde aimerait avoir une telle Mamie. Elle a du mal avec son petit-fils, n’a plus les codes pour élever un enfant, mais elle le fait avec cœur et sincérité.

Quant aux sorcières, sous leur allure chic et mondaine, elles sont le mal incarné, moches et effrayantes lorsqu’elles se révèlent. Leur cheffe, Matilda, est proche graphiquement de celle dessinée par Quentin Blake. Difficile de se détacher du maître, on le comprend.

Les planches sont généreuses, emplies de détails, qui apportent une réelle plus value au roman de Roald Dahl. Les couleurs sont magnifiques. Trois cents pages, donc,  de folie et de surprises graphiques.

Trente-sept ans après la sortie du roman de Roal Dahl, Sacrées sorcières entre dans le monde du 9e art avec force, intelligence et qualité. Un album grand public qui fait rire, qui fait peur et qui questionne. Bravo madame Bagieu, c’est prodigieux !

Article posté le mardi 03 mars 2020 par Damien Canteau

Sacrées sorcières de Pénélope Bagieu d'après Roald Dahl (Gallimard)
  • Sacrées sorcières
  • Autrice : Pénélope Bagieu, d’après Roald Dahl
  • Éditeur : Gallimard BD
  • Prix : 24.90 €
  • Parution : 29 janvier 2020
  • ISBN : 9782075126939

Résumé de l’éditeur : Les sorcières n’ont qu’un but, éliminer les enfants qu’elles détestent, grâce à leur apparence tout à fait ordinaire. Un jeune garçon qui vit avec sa grand-mère, chasseuse de sorcières, apprend à les reconnaître à ses dépens, tout en déjouant un complot mené par la Grandissime sorcière.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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