Entretien avec Jonathan Munoz

Lors de sa sortie, l’équipe de Comixtrip  avait adoré Un léger bruit dans le moteur. Six ans plus tard, nous rencontrons celui qui l’a illustré, Jonathan Munoz. Avec pas moins de deux titres sortis en 2018, la présence du jeune auteur était indispensable à Quai des Bulles pour son édition annuelle. Premier constat lorsque Jonathan s’assoit face à nous : il n’a pas mauvaise mine du tout ! Rassurés, nous n’avons que très peu de temps pour entrer dans l’univers atypique d’un dessinateur au talent indéniable. C’est parti !

Bonjour Jonathan. En 2012, tu t’associes avec Gaet’s pour adapter un roman de Jean-Luc Luciani, écrivain pour la jeunesse, et dont celui-ci ne serait pas à mettre entre les mains des enfants ! Avec Un léger bruit dans le moteur on découvre ta patte graphique diablement idoine à cette histoire sordide ! Comment t’es tu accaparé cet univers si anxiogène ?

Il m’a été proposé. Quand j’ai rencontré Gaet’s, qui est à l’origine de ce projet, il l’avait déjà scénarisé. Il m’a fait lire le livre et je l’ai adoré. Je trouvais très intéressant qu’un auteur jeunesse écrive quelque chose d’aussi glauque. J’étais donc très emballé. Je fais partie de ces personnes qui pensent qu’une adaptation BD doit vraiment être en accord avec le roman, et même si on a peut-être enlevé deux ou trois détails, nous nous sommes tenus à cette ligne de conduite. Et je trouve qu’il y avait un réel intérêt à le revisiter en BD. Gaet’s y a mis des ingrédients un peu dans le désordre façon Tarantino, et cela fonctionne vraiment bien.

On a eu des bons retours de Jean-Luc Luciani. Gaet’s a beaucoup communiqué avec lui, tandis que moi , la première fois que je l’ai eu au téléphone, le livre était terminé. Il nous a laissé une vraie liberté. Il partait du principe que son roman étant crée, d’autres pouvaient tout à fait se l’accaparer comme bon leur semblaient. Au final, il était très content du résultat.

« Tu ne peux pas savoir comme, cela peut détendre de dessiner des scènes violentes ! »

Est-ce, quelque part, jubilatoire de dessiner ces scènes complètement déjantées avec un gamin de dix ans qui souffle dans des lézards et qui revendique le fait d’avoir tué sa mère à la naissance ?

Ah ! Mais tu ne peux pas savoir comme, bizarrement, cela peut détendre et comme il est très agréable de dessiner des scènes violentes ! (rires) Contrairement à des passages plus posés avec des  dialogues, où c’est plutôt épuisant à mettre en images. Avec le temps, je m’aperçois souvent le contraste qu’il peut y avoir entre ce que l’on aime dessiner et qui n’est pas du tout le reflet de notre personnalité.

En extrapolant à peine, ce n’est pas anodin de constater ces dessinateurs qui dessinent des trucs tout mignons alors qu’ils sont vraiment torturés ! (rires) Et à l’inverse, ceux qui sont hyper zens aiment se réfugier dans des réalisations hyper trashs ! Je pense à un de mes amis qui dessinait des choses mais vraiment horribles, avec des viscères et tout ce que tu peux imaginer. Et c’était quelqu’un de très discret, gentil et végétarien ! (rires) J’adore ce décalage là. C’est un peu comme le manga où dans ce Japon qui révèle une société très codifiée, n’empêche pas les auteurs d’être très sanguinaires dans leurs créations. En fait, on est clairement dans une espèce d’exutoire.

Fort de ce succès, sort par la suite Les Dormants où tu es seul aux commandes. Un roman graphique que tu avais déjà écrit avant Un léger bruit dans le moteur. Comment naît une telle histoire ? Comment imaginer la rencontre d’un homme insomniaque et amnésique avec une femme si soporifique qu’elle ferait dormir la terre entière… sauf lui !?

Oui, la première version pour Les dormants a été réalisée lorsque je préparais mon diplôme. Resté en état de projet, il m’a tout de même permis d’obtenir le contrat pour Un léger bruit dans le moteur. Une fois cet album terminé, je voulais absolument faire Les dormants. Avec un et demi de plus d’expérience dans mon travail, mon style graphique a forcément évolué, j’ai donc tout repris depuis le début. Le dessin s’apparente à Un léger bruit dans le moteur mais avec un trait vraiment plus fin.

Comment imaginer cette histoire ? Grâce à mon frère. À l’école, je devais illustrer un livre pour enfants à la sauce Pinocchio. Je n’avais pas du tout envie de faire un exercice où on allait avoir pour la 150e fois le même conte. C’est là que je me suis dit que j’allais écrire ma propre version. Mon frère eut alors cette idée : « Mais oui ! Un conte avec une fille aux cheveux d’or et tout le monde voudrait lui couper ! » (rires) Une fois que j’entends « fille aux cheveux d’or »… d’or… une fille qui dort ? une fille qui fait dormir ?!! Et c’était parti ! Pour l’anecdote, concernant l’exercice scolaire, j’ai fait quelque chose d’hyper concept qui n’avait d’ailleurs pas trop marché pour le prof.

Une fois que mon sujet était né, je me suis mis à écrire tout seul et naturellement sont venues se greffer plein d’autres idées. Ce qui est drôle c’est de laisser reposer quelques temps un projet et d’y revenir quelques mois après. C’est ce qui s’est passé pour Les dormants et je suis coutumier du fait. J’écris une première version , je vais sur un autre projet,  j’y retourne et travaille de nouveau la version initiale. C’est vraiment mon mode de fonctionnement.

« J’ai donc imaginé cette mise en abyme un peu poussée dans le sens où le personnage va lire un livre dans le livre, mais vraiment ! De A à Z ! »

2017. Confortés par ton trait identifiable nous découvrons les premières pages de Le Dessein, et là grosse surprise ! Sous nos yeux se révèle un dessin plus esquissé, aux couleurs plus claires. Seules quelques illus pleine page nous rappellent que c’est bien Jonathan Munoz  qui est l’auteur de cette fausse biographie. Comment t’est venue l’idée d’utiliser différentes approches graphiques ?

Suite à la sortie des deux livres dont on vient de parler, j’ai commencé à vouloir changer totalement ma façon de travailler. Et à proposer des projets vraiment différents. Durant deux ans, je les ai envoyés aux éditeurs en prenant soin d’être très rigoureux, très conventionnel dans la confection de mes dossiers. Et rien. Aucune réponse. Et puis un jour,  je tombe sur une conférence de Lewis Trondheim très intéressante où il disait que lorsqu’on avait un projet un peu ambitieux, il ne fallait pas attendre l’éditeur pour le faire. Et je me suis dit : « C’est pas con ! » (rires)

En fait, Le Dessein part de tous ces travaux emmagasinés pendant cette période. Avec pour fil rouge ce personnage qui essaie de réussir mais qui doit faire face à différents obstacles. J’étais parti sur l’écriture d’une histoire très sérieuse jusqu’à ce que ça parte en vrille. J’ai commencé à intégrer des illus réalisées pour d’autres projets. Le plus fou c’est qu’en parallèle, je travaillais sur un autre livre. Et je me suis rendu compte que cela correspondait complètement à ce que je préparais pour Le Dessein ! Je n’avais plus qu’à faire le lien, à trouver un sens à tout ça.

J’ai donc imaginé cette mise en abyme un peu poussée dans le sens où le personnage va lire un livre dans le livre, mais vraiment ! De A à Z ! C’était un pari assez osé qui m’a valu des retours aussi durs par certains qu’enthousiastes pour d’autres.

« On a toutes et tous notre manière de tenir un crayon et notre dessin s’identifie assez incroyablement à ce que nous sommes »

Est-ce que chaque dessinateur possède un « Henry Giné* » derrière son épaule ? Un mentor qui vous guide pour se lancer dans le grand bain et qui y restera tout au long de votre carrière ?

Il y en a même plusieurs ! Tous les jours, je tombe sur des choses incroyables. Il y a mes mentors de jeunesse bien sûr, que je considère toujours. Mais je m’inspire tout autant des auteurs d’aujourd’hui. Il se trouve que j’ai eu la chance d’avoir comme professeurs les frères Jouvray qui ont fait le magnifique Lincoln. J’étais fan de leur travail. Avoir pu profiter de leurs conseils a été une réelle aubaine pour moi. D’ailleurs, quand Les dormants est sorti, certaines personnes m’ont fait remarquer la ressemblance avec les personnages de Lincoln. C’est à ce moment là qu’on se rend compte l’affluence que peuvent avoir les auteurs qu’on adule.

On a toujours des inspirations. À un moment où je lisais par exemple Bastien Vivès, je commençais à dessiner comme lui. Je crois que c’est un phénomène naturel. De la même façon que lorsque tu vas allez vivre au Québec, tu prendras l’accent ! J’en reviens à l’époque de l’école où je me souviens de ce professeur qui nous disait que c’est nous, les élèves, qui insufflions un style. Il exerçait depuis une vingtaine d’années et il avait vu passer des tas d’affluences différentes.

Ce qui est étonnant, c’est de constater comment ces repères permettent d’avoir sa propre identité graphique. À tel point, que lorsque nous avions un exercice à réaliser comme dessiner une casserole, nous savions au final qui avait dessiné laquelle. On a toutes et tous notre manière de tenir un crayon et notre dessin s’identifie assez incroyablement à ce que nous sommes, à notre caractère.

* Le Dessein

Vient ensuite l’excellent Godman avec ce premier tome qu’est Au nom de moi. Une parodie hilarante de Dieu dont le corps est transposé dans celui d’un ado. Avec tous les tracas de cette période de crise identitaire, Charles est révolté, cynique et dépressif. Jusqu’au moment où il devra sauver une petite fille kidnappée…

Tout le monde a été choqué par Charlie Hebdo. Sans parler du Bataclan. Charlie… tout ça pour un dessin qui n’a pas plu… Le fanatisme m’inquiète plus que la religion. Et souvent la religion applique une forme de fanatisme. En fait c’est tout le thème de ce livre. Ce n’est pas un Dieu. C’est un mec qu’on  érige en Dieu. Il y a vraiment des choses que je ne comprends pas et c’est dans ce livre que j’ai voulu l’exprimer. Cela me parait tellement fou qu’on aille tuer des gens autour de Dieu, alors que lui-même est censé être tout puissant ! Et donc ? On va tuer en son nom ? C’est un sujet à traiter où j’ai préféré en rire qu’en pleurer.

« Le travail des coloristes n’est pas assez mis en avant, et c’est bien dommage »

Tu t’es associé avec la coloriste Rebecca Morse pour cet épisode. Le résultat est une belle réussite. Était-ce une volonté de ta part de ne pas t’occuper de la couleur ? Quels enrichissements en as-tu tiré ?

C’est même génial ce qu’elle a fait ! J’en avais un peu marre de faire la couleur. Et pour les aplats, je ne suis vraiment pas à l’aise. Rebecca étant dessinatrice, c’est d’abord à son compagnon que j’avais demandé. Mais il était très occupé. Rebecca s’est ainsi proposée. Jamais je n’aurais osé faire cette démarche et je la remercie encore aujourd’hui.

Travailler avec un coloriste est vraiment un apport très enrichissant. Et ce n’est pas si évident que ça au départ. L’éditeur te prévient en amont en te disant : « Attention, elle ou il ne fera pas forcément ce que toi tu veux ! » D’ailleurs, les premières couleurs que j’ai reçues de Rebecca ne m’ont pas d’emblée convaincues. Il m’a fallu attendre une journée, et regarder à nouveau son travail pour qu’en fin de compte, je trouve ça génial. Ensuite, tout s’accorde naturellement.

C’est une bonne choses que tu évoques la réalisation du coloriste. Car on en parle très peu et c’est bien dommage. Ils ou elles ne sont pas assez mis.es en avant. Rebecca s’en est elle-même aperçue, et ça l’a un peu touchée. Elle qui est d’abord dessinatrice, a senti un intérêt amoindri de son travail. C’est un boulot ingrat, un peu comme un chef opérateur au cinéma. Même si on les considère un peu plus aujourd’hui, il faut continuer à en parler.

En ce moment je travaille sur le tome 2 de Godman, et ce sera un nouveau coloriste. Rebecca retournant au dessin avec la même scénariste avec laquelle elle a fait Alyssa. C’est donc François Cerminaro, qui a notamment colorisé les derniers albums de Ric Hochet, avec lequel je m’associe. Même si le rendu est inévitablement différent, cela ne devrait pas perturber le lecteur.

« Je pourrais faire dix tomes de Godman sans problème ! »

En combien de tomes prévois-tu cette série ?

Comme chaque tome se lit indépendamment, je ne peux pas vraiment te dire. Tout dépend de la réussite de Godman en fin de compte. Là je suis en pleine écriture du tome deux, mais j’ai déjà mille idées pour le tome trois. Du moment que j’écris mon livre, je suis content. Et je pourrais faire dix tomes sans problème ! Mais bien évidemment, et c’est logique, c’est mon éditeur qui décide.

De nos jours, lorsque l’on entame une série, le premier tome doit immédiatement bien se vendre. La production est telle qu’on n’a plus le temps d’attendre le troisième ou le quatrième livre pour voir si cela va fonctionner. N’est pas Walking Dead qui veut ! Car je crois que c’est sorti de manière un peu confidentielle et que ce n’est qu’au bout d’un moment que la série a émergé. Cela reste une exception.

Pour ma part, je suis déjà très content de travailler sur un deuxième. Le premier tome n’était pas sorti que mon éditeur avait validé le tome deux, tellement cela lui avait plu. Ensuite, si toutefois Godman s’arrêtait là, je me garde une fenêtre ouverte dans le tome deux, pour ainsi rester dans un univers semblable dans un autre album.

Mauvaises Mines est ton dernier titre paru dans la collection GlénAAARG ! Était-ce une évidence pour toi de faire, en quelque sorte, renaître Aaarg ! Revue qui s’est arrêtée bien trop tôt et dont tu as été l’un des membres ?

Cédric Illand, l’éditeur de Glénat avec qui je travaillais déjà, suivait la revue Aaarg ! Il a rencontré Pierrick Starsky, le fondateur de la revue. Et ils ont décidé de la faire renaître ensemble chez Glénat. Avec des auteurs comme Fabcaro qui publiait déjà dans la revue, nous avons naturellement participé à ce retour. Donc, oui je suis très heureux de l’arrivée de cette collection.

Ce one shot raconte les mésaventures d’un éditeur, dont la confiance aveugle en son auteur phare lui vaudra de grosses sueurs froides. On assiste à une nouvelle parodie. Celle de la relation éditeur/auteur. T’es-tu inspiré de ta propre expérience dans ce monde du livre parfois complexe ?

Il y a des petits pics oui mais rien de méchant. Lorsque tu entres dans le monde éditorial, que tu baignes dedans, tu découvres l’envers du décor. Et il y a des choses très belles comme d’autres moins. Et forcément, si on veut en faire un livre drôle, on met l’accent sur ces côtés moins positifs… (sourire)

As-tu d’autres univers graphiques que tu voudrais explorer ? On a l’impression que tu ne te donnes pas de limites.

Je crois que nous tous auteurs, aimons explorer différents univers. Rares sont ceux qui arrivent à cette quintessence graphique. J’ai une grande admiration pour ces grands noms que sont Uderzo, Roba sans oublier Peyo que j’affectionne particulièrement. Ils ont réussi à trouver une forme d’aboutissement qui me fascine. Ce moment où tu te dis, « ça y est ! Je ne vais faire que ça ! » Je ne suis pas sûr d’atteindre cela un jour, mais sait-on jamais.

 

Entretien réalisé le samedi 13 octobre 2018 à Saint-Malo
Jonathan Munoz Jonathan Munoz Jonathan Munoz Jonathan Munoz Jonathan Munoz Jonathan Munoz Jonathan Munoz Jonathan Munoz Jonathan Munoz Jonathan Munoz Jonathan Munoz
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Article posté le jeudi 20 décembre 2018 par Mikey Martin

À propos de l'auteur de cet article

Mikey Martin

Mikey Martin

Mikey, dont les géniteurs ont tout de suite compris qu'il était sensé (!) a toujours été bercé par la bande dessinée. Passionné par le talent de ces scénaristes, dessinateur.ice.s ou coloristes, il n'a qu'une envie, vous parler de leurs créations. Et quand il a la chance de les rencontrer, il vous dit tout !

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