Entretien avec Léa Mazé

Du prix Jeunes talents à la publication de ses premiers albums, Léa Mazé revient sur son expérience au festival Quai des Bulles. La 44è édition du festival malouin lui a consacré une exposition, revenant sur l’ensemble de son univers. 

Léa Mazé interview Quai des bulles

Rencontre avec Léa Mazé

ComixTrip : Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Léa Mazé : Je suis Léa Mazé, j’ai 35 ans. Je fais de la bande dessinée depuis 10 ans. J’ai toujours été passionnée de bande dessinée. Ça a vite été un rêve d’enfant qui est devenu réalité.

Léa Mazé exposition Quai des bulles

 

« Quai des bulles, c’est vraiment un festival de grande qualité »

Quel est ton lien avec Quai des Bulles ?

J’y viens depuis assez longtemps. La première fois que j’ai dû venir, je devais avoir 18/19 ans. Je ne crois pas avoir raté une seule édition, ou peut-être juste une. C’est un festival que j’aime beaucoup. Ne serait-ce que pour le cadre. Tout y est vraiment super : les expositions, les rencontres, la ville… C’est vraiment un festival de grande qualité. En tant que visiteuse, c’était déjà un plaisir.

Comme mon rêve, c’était de faire de la BD, je lorgnais un peu sur le concours Jeunes Talents et sur les rencontres pro-amateurs. J’ai participé en 2013 pour le concours Jeunes Talents. J’ai eu le prix dans la catégorie des plus de 16 ans. Ensuite, j’ai fait les rencontres pro-amateurs. Quai des Bulles, c’est un festival qui m’a vu évolué dans ma professionnalisation. Chaque année, il y a une nouvelle marche franchie.

L’année où j’ai sorti mon premier album, j’ai été invitée. J’étais fière d’avoir mon premier badge d’autrice pour ce festival. Souvent, mes albums sortent un peu avant Quai des bulles. Donc les lecteurs fidèles viennent m’y voir chaque année. J’ai vraiment un rapport hyper affectueux avec ce festival.

« J’ai vraiment pris ces pages pour le concours Jeunes Talents comme un exercice, pour montrer de quoi j’étais capable. »

Pour toi, comment s’est passé le Prix Jeunes Talents ?

À l’époque, le thème c’était « Souvenirs d’enfance ».

J’avais participé à plusieurs concours avant. Pas celui de Quai des Bulles, mais celui de la BD scolaire à Angoulême, ou d’autres festivals. Je trouvais que c’était un bon moyen de s’exercer, de faire des tests graphiques sur une BD d’une ou deux pages. J’ai vraiment pris ces pages pour le concours Jeunes Talents comme un exercice, pour montrer de quoi j’étais capable. De fait, ça ressemble beaucoup, au niveau du style, à ma première bande dessinée. Je pense que ça m’a permis aussi d’affirmer mon style.

Léa Mazé exposition Quai des bulles

Ce n’est pas un exercice facile de faire des concours. C’est très compliqué de faire des bandes dessinées très courtes avec un thème imposé. On a l’impression que c’est plus facile, mais non. Il faut trouver une idée efficace.

À l’époque, j’étais partie d’un personnage qui me représente, qui retrouve des BD de son enfance. Les personnages sortent de ces bandes dessinées et me séquestrent à l’intérieur parce qu’ils sont mécontents que je les ai abandonnés pendant des années. J’avais fait un jeu graphique avec mes personnages qui sortent de la bande dessinée, qui mettent du scotch pour ne pas que je sorte… Je m’étais amusée aussi avec cette composition.

Léa Mazé exposition Quai des bulles

Comment s’est passée la suite ? La sortie de ton premier album a-t-elle eu lieu juste après ?

Cette édition de Quai des Bulles a été intense pour moi. J’avais participé au concours. J’étais dans la sélection, dans l’exposition. En plus, j’étais toute fraichement diplômée, en illustration. Pour ce diplôme, on devait réaliser deux livres illustrés. J’avais choisi de faire deux bandes dessinées. Je suis venue à Saint-Malo avec ces deux livres sous le bras. J’ai participé aux rencontres pro-amateurs pour voir si mon niveau pouvait intéresser des éditeurs. Si je pouvais espérer avoir des retours d’éditeurs. Ils ont été très positifs. Ça m’a vraiment encouragé à envoyer mes projets. En plus, quelques auteurs m’ont donné des contacts d’éditeurs.

J’ai envoyé un projet très peu de temps après les rencontres et j’ai eu une réponse des éditions de la Gouttière au mois de décembre environ. Ça a été super rapide. Le livre est ensuite sorti un an et demi plus tard.

« Avoir une exposition à Quai des Bulles : c’est un peu une consécration ! »

Ça fait quoi d’avoir son exposition à Quai des Bulles ?

C’est un peu une consécration. Je ne pensais pas du tout que ça m’arriverait un jour. Pour moi, Quai des Bulles, c’est un festival incroyable. C’est peut-être mon syndrome de l’imposteur, mais je me disais que ce n’était pas une option possible que d’avoir une exposition ici. Quand j’ai reçu la proposition, j’ai sauté de joie. C’est incroyable !

Et là, de la voir… j’ai mis du temps à réaliser que j’avais une exposition à Quai des Bulles, même en la visitant. Avec le vernissage, le fait de voir tous les gens dans l’exposition, là j’ai vraiment pris conscience qu’on y était !

Léa Mazé exposition Quai des bulles

« Ça m’a touché, parce qu’elle a repris plein de détails de mes livres. »

Comment s’est passée la construction de l’exposition ?

Anne des Prairies, qui a conçu l’exposition, est venue plusieurs fois chez moi. On a pu voir ensemble les originaux, ce qui pouvait être intéressant à montrer. Après, elle a construit l’exposition. Elle m’en parlait un peu, mais elle me gardait aussi la surprise. Je savais à peu près ce qu’elle allait faire.

J’ai vraiment beaucoup aimé découvrir ce qu’elle avait fait de mon univers. Ça m’a touché, parce qu’elle a repris plein de détails de mes livres. C’est très touchant de voir ce que j’ai dessiné prendre vie.

J’ai plus décidé de ce que je voulais montrer que la façon dont ça allait être présenté. On a choisi, par exemple, de montrer des céramiques (que j’ai faites moi-même), des carnets, des travaux préparatoires et tout ça. C’est chouette d’avoir des planches originales, mais dans les expositions, ce que j’aime, ce sont les croquis, ce qu’on ne voit jamais. C’était aussi un choix de présenter ce type de travaux.

Léa Mazé exposition Quai des bulles

L’exposition montre tous tes ouvrages, et il commence à y en avoir quelques-uns ! Je voudrais revenir sur un en particulier, L’onde. Comment c’est de travailler presque que avec de la musique ?

C’est compliqué.

Je suis avec Frédéric Maupomé au scénario sur ce livre. C’était bien d’être deux. Je pense que toute seule, ça aurait été un trop gros morceau. Mais à deux, on pouvait vraiment s’enrichir et s’aider dans des moments plus difficiles. C’était passionnant, très intéressant de pouvoir s’inspirer strictement du son pour voir ce que ça évoque, ce que ça fait émerger comme image. Cette BD, je l’ai vraiment faite comme ça. Frédéric avait déjà fait un découpage minuté, avec le morceau, tel passage correspondant à tel moment de la musique, etc.

Ça m’a permis de lire son scénario avec la musique et de voir où il voulait en venir. Après, quand j’ai fait mon storyboard, j’avais aussi la musique. Je fermais les yeux, j’essayais de voir quelles images émergeaient. Je dessinais, je revenais 5 secondes en arrière… Ça a demandé une précision assez folle. Mais c’était une expérience incroyable. J’ai adoré !

 

À le lire c’est incroyable aussi ! C’est un travail différent de ce qu’on peut faire habituellement en BD ?

En fait, quand la Gouttière m’a proposé de faire cet album, je me suis dit : « évidemment ». C’est une proposition unique dans une vie. Ce n’est pas le genre de projet qu’on te propose tout le temps. En plus, là, il y avait aussi le spectacle, avec l’orchestre de Picardie qui a interprété la symphonie. C’était toute une expérience à vivre. Le challenge d’écrire d’après de la musique aussi. C’était très technique, mais c’était passionnant.

Léa Mazé exposition Quai des bulles

Et si on te propose à nouveau un projet comme celui-là ?

Je le referais je pense. Je me suis rendue compte que même d’ordinaire, je travaille avec de la musique. Par exemple, là je suis en train de travailler sur une BD d’anticipation. J’écoute beaucoup de musique, dont un musicien qui est presque devenu la BO de mon livre. J’ai beaucoup écouté ses albums pour écrire. Au point que quand je dois me replonger un peu dans l’univers, le fait d’écouter ses albums me replonge directement dedans. Je pense qu’avant L’Onde, instinctivement, j’allais chercher dans la musique aussi à faire émerger des sensations, des ambiances…

« Je n’ai jamais fait deux albums de la même manière »

On parle de découvertes au fur et à mesure de tes albums. Il y a des choses que tu as apprises par l’expérience que tu n’aurais pas appris ailleurs ou autrement qu’en faisant de la BD ?

Oui. J’ai l’impression que c’est le cas pour chaque album. Ce métier est un métier imprévisible, avec ses avantages et ses inconvénients.

On débute avec une idée de départ, mais on ne peut pas totalement savoir quelle forme l’album aura pleinement à la fin. Se laisser surprendre de cette façon, c’est quelque chose que j’adore. Notamment dans tout le processus graphique. Je n’ai jamais fait deux albums de la même manière. J’aime bien changer de technique, de matériel… À chaque fois, ça me fait réapprendre des choses. Chaque album est une expérience particulière. J’ai donc appris plein de choses, tant que je ne pourrais pas vraiment en faire la liste.

 

Comment ça se passe d’avoir des enfants dans son public ?

C’est le meilleur public.

Quand j’ai fait ma première BD, mon but n’était pas forcément de faire de la BD jeunesse. J’ai écrit une BD pour tous, selon ce que je voulais faire. En l’occurrence, c’était accessible à la jeunesse. Au final, j’ai vraiment découvert le public jeunesse et je l’adore ! Je fais beaucoup de rencontres scolaires. Quand on est face aux enfants, on a l’impression d’être une super star. Ils sont cash, ils ont toujours beaucoup d’enthousiasme ! C’est vraiment génial.

J’ai aussi beaucoup d’adultes qui achètent mes bandes dessinées. Les adultes qui lisent de la littérature jeunesse, sont souvent des personnes qui ont encore une part d’enfance. Ce sont toujours de super rencontres.

Léa Mazé exposition Quai des bulles

Si tu avais un conseil à donner, notamment aux jeunes qui veulent tenter le concours Jeunes Talents ?

Persévérer. Parce que ce n’est pas facile au début, quand on n’a pas encore de pied dans le milieu. C’est assez étourdissant, c’est tout un monde avec ses codes et ses règles professionnelles. Ça peut être à la fois intimidant et décourageant, notamment de ne pas avoir de réponses, ou de ne pas réussir à placer un projet.

Écouter aussi les conseils ou les critiques bienveillantes. Je me suis rendue compte, dans mon parcours, que c’est aussi ça qui m’a permis de progresser. Je me rappelle ma première bande dessinée, il y avait des passages qui allaient moins bien. J’aime assez qu’on me fasse des retours. Même si sur le coup ça me fait suer, je vois aussi que ça me permet d’améliorer vraiment mon projet. Je pense que c’est une qualité importante, dans ce métier là, de pouvoir accepter la critique. D’autant plus qu’après, quand on sort un album, il peut être lu par n’importe qui. Mathématiquement, c’est obligé que des gens détestent. Il faut accepter, des fois, de lâcher un peu.

Continuer à dessiner. Un conseil aussi que je donne souvent, c’est vraiment de faire ce qu’on a profondément envie de faire. Des fois, on peut être tentés d’accepter des projets en se disant que « oui, ça va m’ouvrir des portes », etc. Je ne dis pas qu’il ne faut pas le faire. Mais il ne faut pas accepter un truc qui ne nous fasse vraiment pas rêver. La BD, c’est tellement fastidieux, ça prend tellement de temps et d’énergie qu’il vaut mieux être convaincu à 100% de ce qu’on fait.

Pour garder cette passion, il faut continuer à faire des trucs qu’on a vraiment envie de faire. J’ai eu beaucoup de chance. Mais j’ai dû faire des choix entre une belle opportunité sur le papier, d’un contrat ou d’une proposition avec un éditeur qui m’aurait peut-être projeté plus loin, mais qui ne me parlait pas. Et choisir des projets qui me tiennent à cœur profondément. De fait, on me sollicite maintenant pour ces choses là. J’ai réussi à imposer mon univers parce que j’ai réussi à le cultiver. Là, à Quai des Bulles, c’est vraiment mon univers qui est mis en lumière dans l’exposition.

Voilà, ça fait beaucoup de conseils…

Léa Mazé exposition Quai des bulles

Y a-t-il quelque chose que tu voudrais ajouter, qu’on n’aurait pas forcément abordé ensemble ?

Ce que j’aime bien dans mon métier, c’est de le faire avec sincérité, dans un monde qui part en vrille. Je pense que c’est important de communiquer des belles choses, de transmettre du beau. Je ne dis pas que mes dessins sont magnifiques, mais véhiculer de belles choses est quelque chose qui me tient à cœur. J’y crois et je m’y accroche. Pour moi, c’est important. Soutenir un artiste, lire un récit, que ce soit de la bande dessinée ou autre, c’est ne pas oublier que derrière, il y a quelqu’un qui a eu envie de partager quelque chose. Cette relation auteur lecteur existe pour de vrai. C’est quelque chose de beau.

Ce genre de festival, c’est important. Il faut que ça dure. Il faut soutenir ces initiatives et ces festivals pour rétablir un peu de beauté dans ce monde.

Entretien réalisé en octobre 2025 pendant le festival Quai des Bulles
Article posté le vendredi 25 septembre 2026 par Bénédicte Coudière

À propos de l'auteur de cet article

Bénédicte Coudière

Journaliste spécialisée en bande dessinée mais aussi en jeux vidéo depuis près de 15 ans, conférencière, autrice et plein d'autre chose encore ! Membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée), elle est passionnée d'art et de narration, d'exploration de papier et de pleins d'autres choses encore.

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