Shin Zero tome 1

Le Label 619 est devenu une valeur sure dans l’univers de la Bande Dessinée en France. Il y a désormais des noms dont les productions sont scrutées dès lors qu’elles sont annoncées. Alors évidemment, quand Guillaume Singelin (The Grocery, Frontier) et Mathieu Bablet (Shangri-La, Carbone & Silicium) ont annoncé une production commune, elle a été grandement attendue. Voici donc Shin Zero tome 1, un titre au format manga hommage aux sentaïs.

Shin Zero tome 1 : déclaration d’amour à un Japon qui nous fait rêver

Héloïse et Warren viennent de terminer le lycée. Pour financer ses futures études, Héloïse s’est inscrite en tant que Sentaï. Elle porte un costume pour intervenir et protéger les citoyens qui font appel à elle via une application. Warren a une bourse, il n’a pas besoin de travailler. Mais par amour pour Héloïse, il va s’inscrire lui aussi sur le site. Ils vont rencontrer d’autres jeunes un peu loosers comme eux, et monter une équipe. Leur leader, Satoshi, est convaincu que la menace Kaiju va réapparaître et qu’il faut se tenir prêt.

La légèreté n’interdit pas la profondeur

Shin zero tome 1 page 18Pari réussi pour Singelin et Bablet ! Les deux grands noms du Label 619, une fois rassemblés, nous offrent un récit à très fort potentiel. Parce qu’ils ne perdent jamais de vue les deux jambes avec lesquelles ils avancent : le fun et la profondeur.

Le fun, c’est le plaisir premier degré de mettre en scène des super-héros en costume comme dans les productions de type Power Rangers. C’est aussi jouer avec un monde dans lequel les monstres géants ont été une réalité et dont l’absence permet de jouer avec les théories du complot qui forment toujours de formidables vecteurs d’intrigue en fiction. Le fun, c’est enfin la mise en scène d’une jeunesse un peu folle, un peu insouciante pour jouer des codes plus mélodramatiques.

Shin Zero tome 1, du manga version française

Mais tout cela n’est qu’une première couche. Mathieu Bablet et Guillaume Singelin ont fait de Shin Zero une œuvre bien plus profonde.

Ils en ont d’abord fait une déclaration d’amour à la culture japonaise dont ils ont été baignés tous deux toute leur vie. Ils ont bâti un Japon idéalisé, un Japon qui n’aurait pas craint pour son identité et accueilli les étrangers comme le monde a accueilli leur culture. C’est une société japonaise cosmopolite qu’ils ont développée, à l’image d’eux et du projet qu’ils mettent en image. Un Japon sûr de ses forces, et enrichi par l’apport des autres cultures.

Un regard engagé sur notre société occidentale

Ensuite, c’est un regard acéré qu’ils portent ensemble sur notre monde du travail occidental. Sur notre société ubérisée, sur les travailleurs atomisés et mis en concurrence, comme nous l’étions au 18e siècle. Dans Shin Zero, même l’héroïsme est un acte commercial, rémunéré et surtout noté. Le sens du bien commun n’appartient pas à l’État, ni même aux individus. Il n’existe plus. Il est dissout dans une relation commerciale tarifée.

Shin zero tome 1 page 14Parce que finalement, les héros de Sentaï de cette œuvre tiennent lieu d’agent de police, de vigiles, mais aussi d’acteurs du lien social. Des métiers de vocation à l’origine, basés sur des valeurs nobles, mais dont notre société capitaliste a dénaturé le sens. Combiné à l’économie digitale de la mise en relation, cela donne des super-héros creux, abîmés, abattus. En suivant le groupe de Satoshi, Héloïse, Warren et les autres, Singelin et Bablet veulent redonner le pouvoir à la nouvelle génération. On pressent que leur évolution personnelle sera source d’évolution sociétale dans le monde de Shin Zero. Comme il serait souhaitable que notre jeunesse prenne place dans le champ démocratique pour régénérer un vivre ensemble en bout de course.

Et si on parlait dessin ?

De la profondeur, de la sincérité, Bablet et Singelin en ont donc donné beaucoup dans leur scénario. Mais cette générosité se retrouve aussi dans le dessin de Guillaume Singelin.

Quand bien même il a quitté le monde des « patatoïdes » à la Frontier, le trait de l’artiste est parfaitement reconnaissable dans cette approche réaliste. On perçoit l’évolution nécessaire autant que la proximité avec ses œuvres précédentes. Comme s’il y avait une filiation naturelle entre The Grocery, Frontier et Shin Zero.

Évidemment, une page de Shin Zero contient moins de cases. Évidemment, les scènes d’action permettent de se passer de décors. Mais pour autant, la sincérité de l’investissement de l’artiste dans le dessin ne fait aucun doute. Il ne craint pas de travailler des cases aux décors détaillés, dans lesquelles ont a envie de s’immerger pour en capter toute la richesse. Il dose en permanence pour offrir l’intensité d’un manga et la densité graphique d’une BD franco-belge. Dans un forme d’évidence, Singelin est à la croisée de ces deux mondes.

Shin Zero tome 1 et ses jeux de couleurShin zero tome 1 page 5

On notera aussi des idées malines pour soutenir graphiquement la compréhension du récit.
C’est d’abord l’utilisation des couleurs pour les uniformes des personnages. Tous ceux qui aiment le Tokusatsu, l’univers global des sentaïs, vibrent pour ces jeunes de couleur. Le manga noir et blanc aurait fait perdre ce marqueur fort. En conservant le format manga, tout en ajoutant cette pointe colorée, la narration s’en trouve améliorée.
Le concept est décliné de manière intelligente dans les cartouches de paroles, aux couleurs des uniformes. Là encore, la lecture est facilitée pour que dans ce récit choral, chaque personnage soit encore mieux identifié. Des détails qui montrent à quel point les deux auteurs maîtrisent l’intégralité des leviers narratifs du 9e art.

Shin Zero tome 1 : future ref générationnelle ?

Shin Zero tome 1, de Mathieu Bablet et Guillaume Singelin, c’est une formidable lecture orientée vers un large public. Les vieux fans de Bioman y trouveront leur compte, les jeunes lecteurs dingues de manga y trouveront une histoire qui parle d’eux et les respecte. L’œuvre a beau être publiée au format manga, c’est déjà une des grandes œuvres de pop culture de 2025. Exactement ce que veut offrir le Label 619 !

Article posté le mercredi 19 février 2025 par Yaneck Chareyre

Shin zero tome 1 Rue de Sèvres - Label 619
  • Shin Zero tome 1
  • Scénariste : Mathieu Bablet
  • Dessinateur : Guillaume Singelin
  • Éditeur : Rue de Sèvres
  • Collection : Label 619
  • Nombre de pages : 216
  • Prix : 13.90€
  • Date de sortie : 22 janvier 2025
  • ISBN : 9782810209651

Résumé éditeur :  Il y a 20 ans, le dernier Kaiju, monstre géant venu des mers, a été vaincu par les Sentai, un groupe de justiciers colorés. Aujourd’hui, les Sentai ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, relégués à des petits boulots mal payés. Warren, Nikki, Heloïse, Satoshi et Sofia essayent de trouver leur place dans ce monde désabusé, où les héros ont disparu.

À propos de l'auteur de cet article

Yaneck Chareyre

Journaliste , critique et essayiste BD depuis 2006.

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