Si je reviens un jour…

Si je reviens un jour… C’est l’histoire de lettres retrouvées dans un lycée. C’est l’histoire de leur expéditrice. C’est l’histoire d’une famille juive déportée qui ne reviendra jamais des camps de la mort. C’est l’histoire de Louise Pikovsky. C’est un récit bouleversant signé Stéphanie Trouillard et Thibaut Lambert.

Logique éditoriale

Ce que nous aimons chez Marie Moinard, éditrice chez Des ronds dans l’o, c’est qu’elle ose ce que ses confrères refusent. Petite structure, elle n’a de cesse de défendre des projets et des idées humaines rares. Ainsi, lorsque Stéphanie Trouillard lui a présenté ce projet, elle a tout de suite dit oui. Il faut souligner qu’elle a déjà publié Promenade de la mémoire (sur la mémoire post-attentat), Etenesh (le parcours d’une migrante), Koko au pays des toutous (livre jeunesse sur les réfugiés) ou encore Jules B. (le récit d’un juste parmi les nations) et qu’il semblait logique que Si je reviens un jour… soit aussi à son catalogue.

Tout simplement parce Si je reviens un jour… est un récit sur l’amitié, l’amour mais surtout sur la déportation. Il repose sur le travail de Stéphanie Trouillard autour des lettres retrouvées de Louise Pikovsky. La journaliste à France 24 a réalisé un webdocumentaire sur cette découverte en 2017. Ce reportage a obtenu de nombreux prix en France et à l’étranger, dont notamment le prix Philippe Chaffanjon l’année suivante. Mais que contenaient ces lettres ?

« Nous sommes tous arrêtés. Je vous laisse les livres qui ne sont pas à moi et aussi quelques lettres que je voudrais retrouver si je reviens un jour. Je pense à vous, au Père, à Mlle Arnold, et je vous embrasse. Louise. »

Étonnante découverte

Paris, dans les années 1980. Mademoiselle Malingrey réunit ses amies autour d’un thé. Les six femmes âgées se connaissent depuis le lycée Jean-de-la-Fontaine dans les années 1940. Mais aujourd’hui, la maîtresse de maison est émue. Elle veut leur parler d’une correspondance que Louise Pikovsky, une de ses anciennes élèves, lui a confié avant d’être arrêtée avec sa famille en 1944. De confession juive, ses membres furent internés à Drancy puis déportés à Auschwitz. A peine arrivée, la jeune fille fut gazée. Elle avait 16 ans.

Alors que jusqu’à présent, Mademoiselle Malingrey n’avait pas eu le courage de ressortir le vieux sac contenant les lettres et des photographies, l’âge avançant, il fallait témoigner. Pendant des années, et ce jusqu’en 2010, elles dormirent au fond d’un placard du lycée. Cette découverte allait enfin lui rendre hommage.

Une belle amitié

Mademoiselle Malingrey fut la professeure de Louise au lycée Janson de Saily. Les jeunes adolescentes avaient été transférées dans cet établissement à la demande des Allemands. Auparavant, elles étudiaient à Jean-de-la-Fontaine.

Cette enseignante était d’une grande bienveillance envers ses élèves. Elle était très appréciée pour ses cours, sa douceur et ses méthodes pédagogiques. Elle était notamment très proche de Louise, l’aidant ou l’encourageant, notamment à écrire…

Si je reviens un jour… de la force d’une correspondance

Ils sont si beaux et si joyeux sur la couverture de l’album mais pourtant, cela ne va pas durer. Voilà comment nous pouvons percevoir Si je reviens un jour… Avec l’aide de Thibaut Lambert, Stéphanie Trouillard a su restituer toute la force et l’émotion de la découverte de cette correspondance, de relater la vie de la famille Pikovsky et la transmission de ces objets précieux.

Sans jamais être larmoyant, l’album est d’une grande douceur malgré les menaces qui pèsent fortement sur la tête des Pikovsky. La thématique de la déportation fut maintes fois abordée en bande dessinée. De ce fait, l’angle des lettres et des photographies permettent de remonter le fil de l’Histoire et surtout de conter la vie de personnes lambda, la vraie vie des gens de l’époque mais surtout celle de juifs toujours à l’affût et dans la peur.

Les lecteurs sont surtout surpris par l’optimisme et l’espoir dans la famille. Même si le petit frère aurait aimé fuir la barbarie, les Pikovsky sont toujours soudés et font preuve de résilience, concept développé par Boris Cyrulnik – lui même enfant juif qui réchappa à l’horreur –  mais qui n’existait pourtant pas à l’époque.

A travers les lettres, les lecteurs sentent cet lueur d’espoir. En effet, comme Louise l’écrit à Mlle Malingrey, comme le propose le titre, « Si je reviens un jour… » est une forme d’optimisme. Mais l’histoire ne lui rendra jamais raison. Reste alors ce sac, témoin d’un passé à ne jamais oublier.

De la douceur du dessin

Si je reviens un jour… bénéficie de la douceur du  dessin de Thibaut Lambert. Pour son premier album qu’il ne signe pas seul, il peut plus facilement mettre de la distance avec cette histoire par une partie graphique sobre et sans artifices superflus.

C’est Stéphanie Trouillard qui l’a contactée pour lui parler de ce projet, qu’il n’a mis que peu de temps à accepter. Comment montrer l’indicible tout en restant sobre et apporter sa touche à l’édifice ? Pas simple. Pourtant, l’auteur d’Au coin d’une ride réussit habilement à se mettre au service d’un témoignage extrêmement bouleversant.

Il faut souligner que les histoires fortes, il sait ce que c’est, lui qui a aussi mis en image De rose et de noir et L’amour n’a pas d’âge. Son trait est d’une belle justesse, rehaussé de couleurs pastel très bien senties.

Pour prolonger Si je reviens un jour… un dossier de 16 pages est adossé à l’album. Il est composé de l’ensemble des lettres de Louise mais aussi des photographies que contenait le sac laissé à Mlle Malingrey. La plupart des documents est d’ailleurs conservé au Mémorial de la Shoah, dont la Fondation est partenaire de la bande dessinée.

Article posté le mercredi 15 avril 2020 par Damien Canteau

Si je reviens un jour... Les lettres retrouvées de Louise Pikovsky de Stéphanie Trouillard et Thibaut Lambert (Des ronds dans l'o)
  • Si je reviens un jour… Les lettres retrouvées de Louise Pikovsky
  • Scénariste : Stéphanie Trouillard
  • Dessinateur : Thibaut Lambert
  • Éditeur : Des ronds dans l’o
  • Prix : 20 €
  • Parution : 11 mars 2020
  • ISBN : 9782374180847

Résumé de l’éditeur : En 2010, lors d’un déménagement au sein du lycée Jean de La Fontaine, dans le 16e arrondissement de Paris, des lettres et des photographies ont été trouvées dans une vieille armoire. Enfouis là depuis des dizaines d’années, ces documents appartenaient à une ancienne élève, Louise Pikovsky. Plusieurs mois durant, cette jeune lycéenne a correspondu avec sa professeure de lettres. Son dernier courrier date du 22 janvier 1944, jour où elle est arrêtée avec sa famille. Internés à Drancy, le père, la mère et les quatre enfants ont été déportés à Auschwitz. Ils n’en reviendront pas.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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