Auréolé d’une toute première sélection au festival d’Angoulême en 2025, Bryan Talbot est pourtant loin d’être un novice dans le domaine. De sa saga Grandville à L’histoire d’un vilain rat, de Beatrix Potter à Quentin Tarantino, retour sur cinquante années d’engagements obstinés.
Celles et ceux qui sont coutumiers de la bande-dessinée anglaise des années 70-80 et du magazine culte 2000AD connaissent les travaux de Bryan Talbot. Proche d’Alan Moore, Brian Bolland ou Pat Mills, pionnier, voire inventeur du steampunk format comics (ce genre qui n’aime rien de moins que marier futur et machines à vapeur pour la faire courte), Talbot est à l’œuvre depuis bientôt quinze ans sur une tout autre saga: Grandville.

Depuis cette uchronie animalière « née en une semaine », elle aussi saupoudrée de steampunk, Talbot imagine comment Napoléon conquit l’Angleterre, guillotina la famille royale et règne sans partage depuis une opulente capitale rebaptisée Grandville.
Sur les cinq tomes sortis en France aux éditions Delirium, Talbot narre les aventures d’un blaireau d’inspecteur, proche de Scotland Yard, nommé Lebrock.
Le bédéaste joue avec les genres qui ont façonné la mythologie des récits policiers autant que son enfance, entre mystères, assassinats, complots, enquêtes, disparitions, ruelles sombres, chapeau de détective, pipe et monocle.
Mais ce vernis « à l’ancienne » ne doit pas faire oublier que derrière ses soixante-treize printemps, Bryan Talbot reste alerte et vif.
Sur la forme, Grandville pourrait ainsi s’apparenter au cinéma de réalisateurs qui savent lier le fond à la forme : Jean-Pierre Jeunet pour sa fascination des univers dérangés et ses angles de caméra impossibles, Guy Ritchie pour la loufoquerie teintée de gangstérisme de certaines situations ou des auteurs plus « classiques » comme Alfred Hitchcock ou Orson Welles. Comme ces derniers, Talbot s’arrange du supposé vernis « old-fashioned » de leurs histoires pour mieux les dynamiter de l’intérieur, se nicher dans un cocon et en faire son déluré chez-lui.
S’il cite Quentin Tarantino, c’est aussi parce qu’il s’amuse d’hommages et de mash-ups. Là ou Tarantino est un disciple avéré du 7ème art, Talbot se tourne vers des œuvres autrement plus picturales, de la peinture à l’illustration en passant par la bande-dessinée. Ce qui les lie : un même appétit vorace pour la référence, qu’elle soit de niche ou populaire, jamais utilisée de manière gratuite. Pendant que certains posent un poster du film The Thing juste pour montrer à quel point le cinéma de John Carpenter est cool (coucou Stranger Things), Talbot, comme Tarantino, digère, interprète et enrichit noblement son histoire.

« Old-fashioned you said ? »
Derrière la forme, le fond. Talbot n’en n’oublie pas ses engagements. Le contexte social et politique est ainsi en étroite liaison avec l’histoire sans en être le simple prétexte. Contexte qui fait régulièrement écho à notre morne actualité (entre luttes pour le pouvoir et corruption pour ne citer qu’eux).
Derrière des thématiques fortes comme le fanatisme religieux ou le despotisme, Talbot donne vie à des personnages aussi intenses que contradictoires, manichéens en surface mais que rien n’empêche d’exprimer leurs tourments intérieurs. Et mieux cracher au visage du monde leur troublante humanité.
Conteur hors-pair, Bryan Talbot aime partager son savoir faire, sa passion, son érudition.
A l’heure où nous le retrouvons, Grandville vient de tourner ses dernières pages en France. Sorti en septembre de l’année dernière, Force Majeure, le cinquième et dernier tome de la saga a officiellement été sélectionné au festival d’Angoulême 2025. Une première pour le bédéaste Britannique, comme s’il venait tout juste de descendre de son zeppelin à vapeur et mettre un pied dans la bédésphère.
L’entretien qu’il nous a accordé a donc été l’occasion de revenir sur plusieurs de ses travaux marquants racontés depuis bientôt cinquante ans dans le domaine : Grandville mais aussi L’histoire d’un vilain rat, récit très engagé contre les violences sexuelles faites aux mineurs et qui a récemment bénéficié d’une ressortie, toujours chez Delirium. Une aubaine pour un récit plus que nécessaire et qui n’avait connu aucune réédition depuis bientôt trente ans.
Dans ce train déjà bien wagonné, il a également été question de l’autre saga importante de son œuvre: Luther Arkwright, celui par qui le steampunk fit ses premières armes en BD.
Paris et sa faune sauvage pour le cadre. Un petit hôtel du cinquième arrondissement pour la pose de notre postérieur. Rencontre en force majeure.
Beaucoup d’informations existent à propos de la genèse de la saga Grandville donc je commencerai plutôt par la fin : pourquoi avoir arrêté la série ?
Pour moi elle était naturellement arrivée à son terme. A chaque fois que je commençais à travailler sur un nouvel épisode, j’avais dans l’espoir de le rendre meilleur que le précédent et j’espère que c’est le cas. Au cinquième épisode j’ai eu ce sentiment de ne pas avoir envie de continuer cette série pendant des années. Cet ultime opus m’a semblé être le bon pour terminer, surtout que l’arc narratif que j’avais ouvert au troisième se refermait définitivement. Je voulais aller de l’avant, aller vers quelque chose de différent.
Mes prochains projets sont une nouvelle histoire de Luther Arkwright, série que j’ai écrite dans les années 70-80. Après notre travail commun sur la figure de Louise Michel, je vais à nouveau partager un livre avec Mary, ma femme. Après Armed with Madness que nous avions consacré à l’artiste surréaliste Leonora Carrington, nous sommes en train de faire des recherches pour une prochaine biographie. Nous allons profiter de Paris à ce propos.
Mais celui à sortir très prochainement sera un préquel situé dans l’univers de Grandville. Il racontera l’histoire de Stamford Hawksmoor, le mentor de l’inspecteur LeBrock. Ce sera un unitaire assez volumineux, pas loin des 200 pages. L’histoire se passe au moment des derniers jours de l’occupation Française en Angleterre jusqu’à l’indépendance. C’est une histoire différente, plus réfléchie, moins pop-culture que Grandville. Elle se passe avant la révolution de la vapeur. L’univers n’y est pas du tout steampunk, plutôt proche de celui très victorien de Sherlock Holmes. Le temps avançant, je pense me consacrer à des histoires courtes. Les romans graphiques demandent beaucoup de temps. Les histoires courtes sont moins chronophage et permettent de travailler des sujets différents.
La série est terminée depuis maintenant 8 ans. Qu’est-ce que cela vous fait de voir qu’elle continue de trouver sa voie auprès des différents publics et qu’elle est nommée à un festival prestigieux comme Angoulême ?
Elle s’est terminée en 2017-2018, huit années maintenant en effet. Je suis enchanté de cette sélection à Angoulême, d’autant que c’est la première fois que cela se produit. (Grandville est finalement reparti bredouille du festival, ndlr). Laurent Lerner, des éditions Delirium, a créé une véritable dynamique autour de la série, un vrai élan et j’ai le sentiment qu’elle est de plus en plus populaire. Lors de mes récentes signatures, il m’est arrivé de ne pas lever mon crayon pendant près de cinq heures. C’est fatiguant, mais j’en suis évidemment ravi.
Mon premier passage à Angoulême, c’était en 1990. Le festival proposait alors un pays comme thème annuel. Cette année-là, c’était l’Angleterre et je me souviens d’être venu avec la moitié de l’industrie du comics britannique : Alan Moore, Pat Mills, Grant Morrison, Dave Gibbons, Brian Bolland… Nous n’étions pas loin d’une trentaine. Nous nous sommes rendu compte que les festivals européens étaient très différents de ce à quoi nous étions habitués en Angleterre.
Mon premier festival était celui de Lucques en Italie au début des années 80. J’avais été soufflé par l’importance de la manifestation qui se tenait dans la ville entière. Nous étions bien loin de nos petites conventions qui avaient souvent lieu dans plusieurs salles d’un hôtel ou dans des centres de conférence maquillés pour l’occasion. Le public aussi y était très différent, composé de familles, d’enfants et pas uniquement des fanboys de comics de super-héros américains ou de science-fiction. Heureusement pour nous, les choses ont changé, même si aujourd’hui les évènements dédiés copient les conventions américaines en mélangeant tous les médias. Les comics ont souvent le droit à une petite partie dans des espaces toujours plus gigantesques.
Lors de mon voyage à Lucques, je m’étais imaginé un jour créer un festival équivalent en Angleterre. C’est désormais chose faite depuis 2013 puisque nous avons monté le LICAF, le Lakes International Comic Art Festival qui a lieu chaque dernier weekend de septembre. Jusqu’en 2022, il avait lieu à Kendall, une ville marchande située dans le nord-ouest de l’Angleterre, à la périphérie de la région des lacs. Un endroit très beau, un paysage harmonieux où les montagnes se reflètent dans les eaux calmes.
Nous avons déménagé à Bowness-on-Windermere, une ville voisine plus pittoresque, située sur les rives du lac Windermere. La manifestation a également lieu dans différentes parties de la ville. C’est un festival anglais mais avec une sensibilité européenne. Nous n’y défendons pas que des comics de super-héros puisqu’il y a des créateurs indépendants venus du monde entier : Japon, Afrique… L’an dernier, il y avait une exposition composée d’œuvres réalisées par des artistes de bande dessinée palestiniens. Il y a également des publications destinées à la jeunesse et aux enfants. Nous en sommes très fiers.
Vous citez Quentin Tarantino comme influence de Grandville. Pourquoi lui, en particulier ?
J’aime son côté direct, celui qui peut donner un coup de vieux à un film en quelques secondes. Je sais que si c’est lui qui le réalise, un film aura tout de suite une aura cool. Il a l’idée d’utiliser des aspects du cinéma qui n’ont que très rarement été exploités auparavant. Par exemple, j’adore ses discussions de gangster qui ne mènent nulle part, ses conversations à propos de rien mais qui forment un tout assez génial. Il est toujours influencé par le cinéma mondial, des œuvres souvent très stylisés : les films asiatiques, le western-spaghetti…

Pulp Fiction (1994)
C’est surtout le premier tome de Grandville qui est très inspiré de son œuvre, notamment les séquences de ce que le cinéma appelle les impasses mexicaines (mexican standoff en VO, ndlr), cette situation dans laquelle au moins trois individus ou groupes d’individus se menacent mutuellement. Disons que Grandville est dans son ensemble un hommage aux histoires de détectives, leurs enquêtes, leurs ambiances, leurs mystères. Le second tome est inspiré par le cinéma d’Alfred Hitchcock et ses séquences finales dans des décors grandiloquents. Le troisième est un hommage à James Bond. Le quatrième au genre du buddy-movie et à la figure de Lucky Luke. Il y a des disparitions, des guerres de gangs, de la corruption…
Vous citez également de nombreuses références à la fin de chacun des ouvrages et c’est en cela que je me permets de vous comparer à Quentin Tarantino. Comment s’opère la digestion d’autant de styles et d’orientations différents pour les rendre cohérents sur le papier ?
En général, les idées viennent au fur et à mesure que je crée l’histoire. Ces références se fondent naturellement au récit, ce n’est jamais forcé. Je pense, par exemple, au moment où Lebrock propose à Billie de l’épouser. J’ai immédiatement cité un tableau de William Holman Hunt, L’éveil de la conscience (The Awakening Conscience – 1853). On y voit une jeune femme se lever des genoux d’un homme et regarder par la fenêtre, sa conscience comme piquée par quelque chose en dehors d’elle-même. Au moment de raconter ce passage de l’histoire de Grandville, il m’a semblé naturel d’exploiter le sentiment laissé par ce tableau et de le prolonger. C’est un exemple parmi de nombreux autres.

Je n’inclus pas une référence si elle n’a rien à faire là, je ne cite pas pour citer. Je veux qu’elle serve l’histoire d’une manière ou d’une autre. J’ai décidé à parler de ces influences après avoir terminé Grandville Force Majeure, le cinquième tome et tant qu’elles étaient encore fraiches dans ma mémoire. J’ai sollicité le webmaster qui s’occupe de mon site internet et nous les avons intégralement mises en libre accès. Laurent de chez Delirium a décidé d’en placer une partie à la fin de chaque ouvrage, ce que j’ai accepté avec plaisir.
Grandville est une ode à la résistance, à la rébellion ou au fascisme. C’est une thématique qui traverse votre travail.
Beaucoup de mes œuvres sont nées en réaction au fascisme sous toutes ses formes. Aujourd’hui, elles le seraient plutôt pour endiguer sa montée. Quelle tristesse de dire cela… Je ne me considère pas comme un auteur politique. Je pense que chaque écrivain insuffle ses opinions et sa personnalité à ses œuvres. Dans le préquel que je vais consacrer à Stamford Hawksmoor, il s’agira plutôt d’évoquer métaphoriquement la maladresse qu’a représentée le Brexit.
L’autre thématique qui traverse votre travail est la dichotomie entre l’ancien et le nouveau, on a le sentiment que vous aimez beaucoup marier ces deux opposés.
Au moment de mon adolescence dans les années 60, il y a eu un vrai engouement autour de la période victorienne, surtout sur la partie « matérielle » de cette époque. Il s’agissait d’un mouvement artistique appelé « Victoriana » : objets décoratifs, la conception graphique de certaines publications, ces publications elles-mêmes, la photographie, les machines, l’architecture, la mode, etc. Tout cela était d’un coup devenu cool. Sherlock Holmes trouvait une nouvelle incarnation à la télé grâce à Douglas Wilmer, les studios d’arts graphiques se référaient au design décoratif victorien pour les affiches et les pochettes de disques. Chapeau melon et bottes de cuir cartonnait à la télé.
En réponse, la BBC a créé Adam Adamant Lives !
, l’histoire d’un aventurier édouardien qui se réveille dans le swinging sixties, après avoir été congelé dans un bloc de glace par son ennemi juré. Le choc entre la morale terriblement stricte d’Adam et la société permissive des années 60 était la principale source d’humour de la série. Ridley Scott y a d’ailleurs fait ses premières armes. J’adorais cette série enfant. Les Beatles portaient des costumes militaires de la période aux couleurs vives. Tout cela m’a énormément influencé au moment de créer Luther Arkwright, que beaucoup considèrent comme la première bande-dessinée du genre Steampunk. La période était propice à cela. Le steampunk n’existait nulle part et nous étions plutôt taxés de faire de la rétro SF. Je suis aussi beaucoup redevable à Mickael Moorcock, son héros Oswald Bastable et Le nomade du temps, sa trilogie steampunk du début des années 70.

Je ne l’ai pas lu mais je crois que c’est une inspiration qui vous a également servi au moment de travailler sur la série Némésis Le Sorcier.
La bande-dessinée était en plein bouillonnement créatif. Pat Mills, le créateur du magazine désormais culte 2000AD était lui aussi influencé par ces univers. Avec Kevin O’Neill, ils ont donc imaginé Nemesis Le Sorcier. Il s’agissait d’une expérience de ce que Mills appelle le « comic jamming », c’est-à-dire écrire et dessiner les histoires les plus folles auxquelles nous pouvions penser, en évitant délibérément l’approche traditionnelle de la bande dessinée.
Némésis est un extraterrestre combattant pour la liberté, engagé dans une guerre contre l’empire Termite dirigé par l’ecclésiastique fasciste Torquemada. L’un de leurs premiers jams avait emmené Némésis dans l’Empire gothique, où vivent les Goths. Leur société était basée sur la Grande-Bretagne du début du XXe siècle. Pat Mills avait été époustouflé par ce qu’O’Neill avait imaginé. On y voyait des patins à roulettes à vapeur, des chaussures propulsées par un zeppelin, des fiacres volants…mais Mills craignait que Némésis n’implose sous son propre poids.

Il pensait que cette tentative de combiner des inventions folles avec l’approche conventionnelle du héros que le lecteur réclamait s’autodétruirait d’elle-même. L’histoire a été mise de côté, puis ressuscitée quelques années plus tard, quand Némésis est devenu un succès bien établi. Mais lorsqu’enfin le lectorat de 2000AD était prêt pour voir cet Empire Gothique, O’Neill était passé à autre chose. Pat Mills m’a alors appelé. J’avoue m’être beaucoup amusé. Mills a imaginé une version gigantesque de la tour Eiffel qui servait d’ascenseur vers la lune et moi un monorail tonitruant transportant l’Équatorial Express, une réplique grandeur nature du Palais de Cristal de Madrid. Je me suis beaucoup référé aux illustrations d’Albert Robida. Je crois qu’en France, c’est aussi Delirium qui édite la série.
Vous qui êtes d’une génération qui n’a pas connu l’usage de l’outil numérique, quelle a été votre approche ?
Pour Grandville, les croquis sont tracés et finalisés à la main sur une feuille. Je ne travaille que les couleurs et le lettrage avec la palette graphique. Ma femme Mary a été longtemps professeur à l’université et déjà dans les années 90, l’ordinateur était utilisé comme tel. J’ai commencé à en faire usage au début des années 2000. J’ai eu la chance d’être formé par Angus McKie qui était un ami (McKie est principalement connu comme illustrateur pour les couvertures qu’il a réalisées dans les années 1970-80 pour divers magazines de science-fiction et romans. On lui doit notamment la pochette du Hypothesis de Vangelis ndlr). Lui et son frère étaient des pionniers dans le genre. Ils donnaient des cours de Photoshop aux balbutiements du logiciel. Ce sont eux qui m’ont formé. Plus tard, Angus est devenu un coloriste de renom. Nous avons travaillé ensemble sur Heart of Empire, la suite de Luther Arkwright et Teknophage.
Le numérique est un outil très enrichissant, il me permet par exemple de rajouter une tapisserie art-nouveau dans un décor, de travailler des textures comme ces filtres qui donnent une sensation de vitesse à l’action. L’outil ne me fait pas forcément gagner du temps. En fait, il en demande même plus ah ah ! La modification ou l’amélioration des images peut se faire à l’infini. Mais je ne me sens pas tenu à la technologie. Toujours à propos du préquel consacré à Stamford Hawksmoor, je ne l’ai pas réalisé sur ordinateur. Il s’agit en fait de peintures à l’aquarelle et j’ai simplement utilisé Photoshop pour teinter les illustrations en sépia. De la même façon, quand j’ai créé une nouvelle histoire de Luther Arkwright en 2022, je suis revenu à l’usage unique du crayon.
Avez-vous un exemple précis de la plus-value qu’il apporte à Grandville ?
Je travaille toujours sur deux pages en regard à la fois. Je les mets en opposition de manière à les faire fonctionner l’une avec l’autre. Cela permet aussi d’encapsuler l’atmosphère sur un ensemble de deux pages avant de la casser, ou non, dans les deux pages suivantes. Ce puzzle géant permet aussi de ménager certains effets dans la narration. Comme exemple précis, je pense à cette double-page qui intervient à la moitié de Grandville Noël.

Le référent visuel de la première case est la fenêtre colorée de rose que vous voyez ici en tout petit. Elle attire l’œil et guide le lecteur en lui disant que c’est là que nous allons nous rendre. À partir de là, le récit se raconte de manière quasi cinématographique. Imaginez ce plan, filmé avec un drone qui commence en plan d’ensemble avant de s’élever, de s’approcher de la fenêtre et de passer à travers la vitre pour terminer en plan très rapproché. Ce début de page agit comme une respiration et cette manière de raconter permet au lecteur de digérer ce qu’il vient de lire avant que le récit ne continue de tracer sa voie. L’image parle sans dialogues. J’aime faire intervenir ce genre de plans après d’intenses séquences de dialogues, d’autant que Grandville en regorge.
Dans la grammaire graphique anglaise, nous utilisons le terme de marqueurs (markers en VO, ndlr), c’est-à-dire un élément qui permet de passer facilement d’une planche à l’autre sans que le lecteur ne se pose de questions ou qu’il stoppe sa lecture et pense à ce qu’il est en train de lire. Si c’était le cas, cela bloquerait le récit et ma narration deviendrait inutile. Ici, il pourrait s’agir de la couleur rose qui lie l’ensemble, apporte un confort visuel au lecteur sans le perdre.
Pour Grandville, j’ai construit chaque scène avec sa propre teinte et pour ce quatrième tome, je l’ai adaptée à un personnage. Le charismatique leader de la secte religieuse Apollo bénéficie ainsi d’une non-teinte. Je voulais qu’il ait une aura spéciale autour de lui, du fait de sa position presque magique. Lorsque je travaille la couleur sur Photoshop, j’applique une très légère teinte générale. On parle de quelque chose comme 8%. Dans cet épisode, Apollo ne bénéficie pas de cette teinte. Ce sont des choses que j’essaye de travailler de manière inconsciente sur le lecteur et qui je l’espère, servent le récit.
Pourquoi avoir fait apparaitre les humains à cet univers anthropomorphe ?
Quand j’ai fait le premier tome, je ne pensais pas en faire d’autres. Pour faire écho à la déclassification quasi naturelle qu’opère notre société de ses composantes, je me suis demandé qui allaient être les personnages de seconde zone dans Grandville, notamment ses travailleurs subalternes régulièrement invisibilisés. Les humains m’ont semblé être la bonne métaphore. Je les ai donc intégrés mais de manière très discrète.
Au fur et à mesure des différents tomes, j’ai décidé de leur faire prendre plus d’importance : ils se sentent mal, réclament des droits, apparaissent dans des manifestations jusqu’à l’apothéose du tome 4, Grandville Noël où Lebrock fait directement équipe avec un humain, dessiné en hommage à Lucky Luke. Dans l’esprit d’une population vue comme douce et malléable, je les ai surnommés Dough Faces, littéralement « faces à pâte » en français ah ah (expression traduite par « pâtes à pain » dans la version Française, ndlr). Je crois qu’il n’existe pas vraiment d’expression équivalente en France. En les créant, j’avais en tête la ligne claire Franco-Belge de Tintin ou Blake et Mortimer.
Vous êtes sous le feu d’une double actualité puisque L’histoire d’un vilain rat bénéficie d’une ressortie chez Delirium. Cette histoire autour des violences sexuelles et familiales, créée en 1992, n’a jamais semblé si actuelle. Quelle est son origine ?
L’histoire est un peu longue mais je vais tenter d’aller à l’essentiel ah ah. Elle se trouve détaillée à la fin de l’édition française de Délirium dans un article intitulé « La queue du rat » daté de 1995 et que j’ai agrémenté d’une postface plus récente afin de mettre à jour certains propos. Par où commencer ? Comme Grandville, cette histoire s’est construite comme un puzzle dont les éléments se sont associés au fur et à mesure de mon avancée dans l’un ou l’autre domaine. Avant tout, il s’agit de mon amour pour la région du Lake District, celle-là même où nous avons implanté le LICAF. J’adore cet endroit depuis mes quatorze ans. Quand mes parents ont acheté un mobile-home dans la vallée de la Winster, j’y ai passé weekends et vacances, explorant pendant des heures les environs. C’était comme aller au paradis.
J’aurais pu réaliser un documentaire en bande-dessinée d’autant que la région possède la plus grande variété au monde de paysages et de caractéristiques géologiques dans une zone aussi retreinte. De nombreux artistes y sont liés ; Charles Dickens ou Stan Laurel pour ne citer que les plus connus mais aussi Beatrix Potter, la créatrice de Pierre Lapin parmi beaucoup d’autres récits. Son travail ne m’était pas particulièrement familier mais elle est une écrivaine experte dans l’art de raconter des histoires mélangeant texte et illustrations.
Je ne voulais pas écrire une biographie sur elle, je cherchais seulement une accroche, un point d’entrée. J’ai découvert qu’elle était une enfant opprimée, privée d’affection, retenue quasi-prisonnière au troisième étage de sa maison familiale. Elle était anormalement solitaire, extrêmement timide et mutique en présence d’autres personnes et ses seuls véritables amis étaient les petits animaux, morts ou vifs, qu’elle accumulait, étudiait et dessinait. Cette description m’a rappelé une adolescente elle aussi extrêmement timide que j’avais croisée dans la station de métro de Tottenham Court Road à Londres à cette époque. Le thème du rat me parut tout trouvé.

À quel moment vous avez décidé d’y inclure les violences sexuelles sur les enfants ?
Au moment de l’élaboration du projet, j’avais travaillé sur l’idée qu’une jeune fille sans abri, liée à Beatrix Potter par un rapport de synchronicité, suit la fuite de Potter vers sa nouvelle vie dans le Lake District. L’intrigue nécessitait une raison justifiant le fait qu’elle parte de chez elle. Sans trop réfléchir, j’ai tapé « elle fuit les agressions sexuelles commises par son père ». Cela pouvait paraitre superficiel mais pour moi il s’agissait d’une façon raisonnable de faire avancer l’intrigue. Les agressions sexuelles constituent l’une des causes principales de sans-abrisme chez les adolescents. Et cette fuite semblait correspondre au personnage de la protagoniste timide.
Comme pour Potter ou le Lake District, j’ai énormément lu sur le sujet. Une douzaine d’études mais un seul livre aurait suffi : à chaque fois, le même type de contrainte, de chantage émotionnel, se met toujours en place et les mêmes conséquences, les symptômes comportementaux, se reproduisent avec une régularité consternante. Qu’importe leurs nationalités, les témoignages des victimes racontent les mêmes situations et les mêmes sentiments paraphrasés. L’égoïsme absolu de l’agresseur en est le dénominateur commun et non pas la classe sociale, l’ethnie ou les croyances. Les conséquences psychologiques peuvent durer toute la vie. Les enfants absorbent en eux toute cette malfaisance. Ce problème était bien trop sérieux pour être relégué au second plan. Je devais modifier la nature de mon histoire pour l’aborder. C’est devenu la raison d’être du vilain rat et la préoccupation principale de l’intrigue.

A contrario de Grandville ou Luther Arkwright qui sont des récits très urbanisés, le livre semble prôner un retour à la nature.
J’ai imaginé l’histoire dans la continuité de la pensée de Beatrix Potter. Elle disait que sa force venait, entre autres, des hautes montagnes du district. Ce qui semble légitime vu son passif familial compliqué. Grâce à ses histoires, elle a gagné suffisamment d’argent pour quitter sa famille et migrer ensuite dans la région. Sa maison située à Hill Top, est ouverte au public en tant que maison-musée d’écrivain et présentée telle qu’elle l’a elle-même connue.
À force de travail et de succès, Potter est devenue une presque business woman, achetant beaucoup de terres afin de les préserver et que ne soit ni développés, ni construits des bâtiments en tous genres qui n’auraient fait que dénaturer le paysage. Quand elle est décédée en 1943, elle a tout cédé au National Trust. Les bénéfices psychologiques du temps passé dans la nature ont été prouvés autant que la façon qu’a ce temps de soigner les blessures. Je ne peux que le mettre en avant. Je vis dans un centre-ville et j’ai la chance d’avoir deux parcs autour de chez moi. L’un d’eux est victorien et très orné tandis que l’autre ressemble à une petite vallée, une forêt avec ses sentiers, ses essences d’arbres, sa petite rivière qui le traverse. Quand je suis à la maison, je fais une marche rapide de 4 miles tous les jours.
J’ai lu que le livre est désormais utilisé comme ressource éducative dans des écoles et des centres de victimes. Son édition a-t-elle été facile ?
Pas du tout et pourtant je m’étais dit qu’une histoire comme celle-là avait le potentiel de toucher le grand public. Comme nous l’avons évoqué à propos de Grandville, j’essaye toujours d’adapter mon style de dessin pour transmettre les différentes atmosphères requises par chaque histoire. Pour le Vilain Rat, je me devais de modifier radicalement mon style. Toucher le plus grand nombre, voulait dire adopter un choix de technique d’illustration clair, accessible, facilement lisible par celles et ceux qui ne possédaient pas une connaissance approfondie de la grammaire en bande-dessinée.
J’ai préparé une proposition de projet avec une illustration de couverture en couleurs d’après mes souvenirs de la jeune fille à la station de métro et j’en ai envoyé un exemplaire à tous les éditeurs de livres illustrés de Grande-Bretagne. Ils me sont tous revenus soit par retour de courrier, soit sans avoir même été lus. Les lecteurs professionnels s’étaient arrêtés aux expressions « roman graphique » ou « bande-dessinée » dans la lettre que j’avais glissée en accompagnement, sans aller plus loin. C’est finalement Michael Bennent, alors responsable éditorial de Dark Horse UK et Mike Richardson de la maison-mère, avec qui j’avais déjà collaboré, qui m’ont donné le feu vert.

Plus de trente ans après sa création, quel regard portez-vous sur le livre et son sujet ?
Les histoires prennent parfois une tournure inattendue. Au lieu de créer un bande-dessinée sur le Lake District, je me suis retrouvé à raconter une histoire à propos des agressions sexuelles sur mineur. Et j’en suis très heureux. C’est le livre le plus utile auquel j’ai participé, le meilleur travail en bande dessinée et sans aucun doute le plus compliqué, que j’ai jamais réalisé. Ce n’est que récemment que les agressions sexuelles ont commencé à être un tant soit peu évoquées dans les médias. Tant qu’ils ferment les yeux sur le sujet, ces agressions peuvent se poursuivre en toute impunité.
Les agressions sexuelles sont bien plus courantes que les meurtres, mais regardez la télé, lisez un roman ou allez au cinéma : parler de meurtre n’est pas un tabou. La plupart des victimes, et plus elles sont jeunes, plus c’est le cas, croient qu’elles sont les seules à vivre ces expériences effrayantes et déroutantes. Aujourd’hui, je continue à recevoir lettres et courriels de la part de gens qui me remercient d’avoir « raconté leur histoire » ou de leur avoir redonné espoir. Dans des festivals de bande-dessinée ou durant des séances de dédicaces, des lecteurs me confient souvent que ce livre leur a fait du bien, qu’il leur a permis de vivre une catharsis. Tout cela fait chaud au cœur, me rend humble, également.
Le monde change à ce propos. Je pense notamment aux journaux qui exposent maintenant des exemples presque quotidiens d’agressions sexuelles sur mineur, qui, il y a dix ou vingt ans n’auraient jamais été révélées. De fait, les jeunes victimes risquent moins de croire qu’elles sont les seules personnes à vivre cela et essaient donc plus facilement d’y mettre fin en parlant à quelqu’un. L’autre changement majeur est l’image qu’a désormais le grand-public de la bande-dessinée. Il est en constante croissance quant à son intérêt pour les romans-graphiques. Il y a des rayons dédiés dans les bibliothèques et les librairies ainsi qu’une très grande variété de sujets et de livres de qualité. Je parie que si mon projet pour L’histoire d’un vilain rat était envoyé de nos jours à des éditeurs « respectables », je soupçonne qu’il ne serait pas rejeté d’emblée.

« Il s’agit de la couverture du tout premier album (1982). Il a été réédité avec une couverture différente, ainsi que les volumes 2 et 3 en 1987 et 1988. La première édition complète chez Dark Horse a été publiée en 1990, avec une nouvelle couverture.«
Les lecteurs Français ne connaissent pas Luther Arkwright. Je sais que cette série n’est pas nouvelle pour vous mais pouvez-vous m’en parler ?
C’est de la science-fiction, une histoire de mondes parallèles assez complexe qui aborde également la notion de multivers, bien des années avant que le terme ne soit popularisé par des maisons comme Marvel. Michael Moorcock, lui-même inspiré par la mécanique quantique, qui l’a utilisé en premier. C’est un élément narratif qui m’est cher. En m’y intéressant de nouveau, j’ai très récemment découvert que la première histoire publiée de monde parallèle est française, datée de 1836. Elle s’intitule Napoléon et la conquête du monde. C’est une uchronie écrite par Louis Geoffroy qui était semble-t-il un grand fan de Napoléon ah ah. Dans un jeu constant avec la vraisemblance, le récit se présente comme l’authentique histoire de la conquête du monde par Napoléon 1er. Cela fait évidemment écho à Grandville.
Vous avez récemment déclaré avoir « essayé de transférer le langage cinématographique dans la bande dessinée d’une manière qui n’avait jamais été faite auparavant. » avec cette œuvre. Qu’est-ce que cela signifie ?
Je suis un grand admirateur de cinéma et celui des années 70 était très inspirant. Plus particulièrement, je pense à Apocalypse Now mais aussi aux films du réalisateur Nicolas Roeg, Walkabout ou L’homme qui venait d’ailleurs avec David Bowie. A l’époque, on pouvait lire des histoires d’adultes dans des livres ou les voir dans des films, mais pas dans les bandes dessinées (britanniques et américaines), qui étaient toutes destinées à un public de jeunes adolescents. Je me suis dit que nous pourrions opérer une transition de médium ah ah. Je me suis inspiré des techniques de montage très modernes à l’époque. J’ai usé de jump cuts, de zooms, d’angles de caméra incongrus. L’œil des spectateurs était rompu à la façon de filmer d’auteurs comme Alfred Hitchcock ou Orson Welles, des techniques anciennes (bien que novatrices). Et le cinéma de l’époque a chamboulé tout cela. Alors je me suis demandé comment faire la même chose en bande-dessinée.

La randonnée (Walkabout) – Nicolas Roeg – 1971
Dans Walkabout, Nicolas Roeg use d’une intelligente astuce graphique, puisque la composition des plans souligne la différence entre la ville et la nature. La ville est construite par des lignes horizontales et verticales, des murs ou des tuyaux. Quand les personnages se rendent dans l’outback, les lignes sont plus aléatoires, construites avec des arbres ou des éléments plus organiques. J’ai essayé de faire cela dans les arrière-plans de Luther Arkwright, pour marquer la différence entre Londres et sa campagne parmi d’autres tentatives.

« Un exemple de l’influence de Walkabout : des images d’insectes et de formes d’arbres intercalées dans le récit. »
J’étais également inspiré par le cinéma de Sam Peckinpah, La Horde Sauvage notamment. Il y a un moment ou un personnage se fait tirer dessus depuis un toit. Il chute et le temps de sa chute, le montage alterne des plans de réactions d’autres personnages. Un plan de réaction puis un plan de sa chute au ralenti, puis un autre plan de réaction, retour sur sa chute et ainsi de suite. Cet effet dilate le temps et rend le moment plus intense encore. C’est ce genre de choses que j’ai essayé d’apporter et qui n’avait jamais été fait auparavant dans le domaine.

Vous avez également dit que « la série cherchait à éviter le genre du super-héros pour s’intéresser à la science-fiction ».
J’avais comme ambition de me démarquer des comics de super-héros américain, de tenter d’imposer un tout autre style, proche du livre d’illustration. Je voulais placer mes histoire dans un autre monde. Cela pousse les gens à réfléchir autrement sur ce qui se passe aujourd’hui. Et la science-fiction permet cela. Par exemple, je ne voulais pas non plus du costume de super-héros classique mais plutôt réinterpréter des éléments existants. J’ai en tête Heart of Empire, la deuxième série, dans laquelle le personnage de la reine est exagéré de toutes parts, notamment son costume, très élisabéthain. Je l’ai par la suite augmenté: talons immenses, diamètre improbable de la robe….Rien que l’habiller est un travail de dingue ah ah.

Dans les comics mainstream, de l’époque, personne ne jurait, personne ne crachait. Quand un personnage était tué, il n’y avait pas une goutte de sang. Dans Luther Arwright, quand un personnage meurt, des bouts de lui-même jaillissent et explosent en faisant SPLAT ! Ah ah. Je me suis d’ailleurs aidé d’une brosse à dents pour travailler l’encre et créer ces jaillissements. A 2000AD, ils adoraient mes jaillissements faits à la brosse à dents ah ah.
Remerciements particuliers à Laurent Lerner.
Entretien réalisé le 28 janvier 2025
À propos de l'auteur de cet article
Simon Lec'hvien
Journaliste freelance fouetté par le cinéma, la musique et la bande dessinée, Simon Lec’hvien a collaboré à différents fanzines et écrit régulièrement pour Geek Le Mag, Gonzaï et le site ComixTrip. Né en 1986, il vit et travaille sur Paris et sa région.
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