Le manga Jeunesse version Rue de Sèvres

La maison d’édition Rue de Sèvres lance le 24 avril prochain, sa nouvelle collection : Le Renard Doré. La collection tire son nom de la fameuse librairie spécialisée manga de Mickaël Brun-Arnaud. Le libraire et auteur s’associe avec Rémi Inghilterra, ancien salarié multi-tâche de Komikku et journaliste spécialisé chez Bodoï, pour une nouvelle aventure éditoriale : une collection de manga jeunesse version Rue de Sèvres, maison d’édition du groupe L’Ecole des Loisirs. Entretien avec Rémi Inghilterra : 

Rémi Inghilterra, vous êtes désormais directeur de collection chez Rue de Sèvres pour la collection Le Renard Doré. C’est une collection de manga jeunesse. Où ce projet prend racine ?

C’est parti d’un rien. Durant le confinement, Mickaël Brun-Arnaud a écrit un roman jeunesse publiée chez l’École des loisirs. De fil en aiguille, ils ont discuté ensemble d’un projet de collection manga. Mickaël souhaitant être auteur et non éditeur, il m’a contacté sur les réseaux sociaux pour l’aider à gérer la collection et choisir les titres.

En fait, nous nous côtoyions sur les réseaux sociaux depuis longtemps. Mais nous ne nous étions jamais rencontrés. Un jour, il me contacte en me disant : « Il faut qu’on parle ». C’était en juin 2022. Nous avons entamé le dialogue avec Agathe Jacon, la directrice du développement de L’École des Loisirs, afin d’avoir la même vision du projet. C’est-à-dire une collection à destination des jeunes, en gardant toutes les valeurs du groupe L’École des Loisirs.

Des valeurs de la maison-mère que vous avez aussi retrouvées chez Rue de Sèvres ?

J’ai découvert les coulisses de la maison d’édition avec le lancement du projet. Je me suis petit à petit aperçu que les valeurs de bienveillance de la maison mère, L’École des Loisirs, ne sont pas une façade.

Lorsque le Label 619 est arrivé chez Rue de Sèvres, ça a fait parler. Tout le monde s’interrogeait sur l’avenir du label et de la maison d’édition. Mais il faut rappeler que ça a été discuté durant longtemps, avec Rue de Sèvres mais aussi avec d’autres maisons d’édition. Run, du Label 619, me disait qu’il n’avait pas parlé de chiffre de vente avec Rue de Sèvres. Ce qui est assez fou. Avec d’autres éditeurs, le critère principal était : « Il faut que tu aies un titre qui vende ».  Mais avec Rue de Sèvres, ça n’a jamais été abordé. Nous avons parlé des titres, des auteurs, de ce qui nous intéresse chez eux. Je n’avais jamais vu ça.

C’était assez bluffant pour Run et moi. C’est évident, qu’il faut vendre du livre. Mais à aucun moment nous n’avons reçu de pression sur les chiffres de ventes de tel ou tel titre. Avec Mickaël Brun-Arnaud, nous l’avons reçu comme une marque de confiance, et c’est réciproque. Rue de Sèvres et l’École des Loisirs nous font confiance pour choisir les titres et nous leur faisons confiance car leur publication en France n’est pas qu’une question de chiffres. Ils sont publiés car collectivement, nous pensons qu’ils vont plaire au public.

Comment vous complétez-vous dans la sélection des titres avec Mickaël Brun-Arnaud ?

Je n’ai jamais lu un résumé de manga. Quand je vais en librairie, je feuillette les livres. J’estime que l’histoire est bonne si elle est bien racontée. Mon œil est attiré par un découpage, un graphisme, une mise en scène. Cela peut être une histoire sur la poussière, l’alcool ou les vers de terre, si elle fonctionne rien qu’au feuilletage, cela veut déjà dire que la narration est très bonne. Cela m’aide beaucoup pour trouver des titres japonais. Après on va chercher plus loin. Mickaël Brun-Arnaud est auteur. Il va davantage regarder les histoires. C’est en ça que nous nous complétons.

Pourquoi avoir gardé le nom de la librairie « Le Renard Doré » comme nom de collection ?

Cela nous a semblé naturel. D’une part car Mickaël Brun-Arnaud est dans le projet et que sa librairie possède une aura et une reconnaissance dans le milieu de l’édition et auprès des lecteurs, mais aussi parce qu’elle partage les mêmes valeurs que Rue de Sèvres et l’École des Loisirs. Il nous a paru évident de reprendre cette marque pour porter la collection.

Cela fait un an et demi que le projet est en réflexion, comment l’avez-vous préparé ?

Le projet remonte assez loin car il a fallu chercher beaucoup de titres. Si nous n’avions trouvé que deux titres qui correspondaient aux attentes de l’École des Loisirs, ils n’auraient pas soutenu le projet. Aujourd’hui, quelle que soit notre génération, c’est difficile de ne pas connaître cet éditeur tant il est immense dans le paysage de l’édition. Ses lecteurs s’attendent à certains types de livres, avec certaines valeurs. Donc, c’était un sacré challenge.

Les titres jeunesse édités au Japon ne versent pas dans le même registre que les titres jeunesse en France. L’humour, l’ambiance et le graphisme sont très différents Certaines maisons d’édition ont fait quelques tentatives, comme Nobi Nobi ou Glénat avec « Chi – Une vie de chat » publié dans la collection Kids en 2010. Mais ce sont encore des mangas et moins des titres jeunesse. D’ailleurs, à l’origine « Chi » n’est pas un titre publié dans un magazine jeunesse. Il est paru dans le Morning, un magazine de prépublication à destination des hommes adultes.

Chi une vie de chat - Konami Kanata -Glénat

Chi une vie de chat – Konami Kanata – Glénat 2010

En caricaturant, il y a deux catégories de mangas jeunesse au Japon. Les titres adaptés de licence, souvent de licence de jeux vidéo comme Animal Crossing et Splatoon. Et les titres à l’humour p*pi-c*ca avec des gags peu développés. Ce sont des titres qu’on ne voit pas édités en France, exception faite de Docteur Slump, d’Akira Toriyama, chez Glénat (1980 – Weekly Shônen Jump). Ce sont deux catégories de mangas qui ne nous intéressent pas à l’École des Loisirs. Nous avons donc cherché des titres sans nous limiter aux magazines de prépublication.

Docteur Slump - Akira Toriyama - Génat 1980

Docteur Slump – Akira Toriyama – Génat 2009

Étonnement, nous avons trouvé beaucoup de titres adaptés qui s’adressent aux Japonais adultes, souvent aux femmes adultes ou des jeunes adultes. Nous sommes revenus avec suffisamment de titres pour deux ans de publication. Nous avons des offres en cours et déjà repérés d’autres titres… Je ne m’inquiète pas pour l’avenir de la collection.

Les trois premiers titres que vous publiez le 24 avril 2024 sortent totalement des sentiers battus du mode de publication japonais ?

En regardant tout ce qu’il y avait à regarder autour de ces trois titres, autour de leurs auteurs et autrices, nous avons remarqué que c’était totalement possible de les publier en français en les adressant à un jeune public. Sur les trois titres de lancement, deux sont des titres à destination de femmes adultes au Japon.

Ma mamie adorée-Junko Honma - Le Renard Doré

Ma mamie adorée-Junko Honma – Le Renard Doré

« Ma mamie adorée » par exemple, fait parfaitement le lien entre L’École des Loisirs et Rue de Sèvres. C’est une évidence pour au moins trois raisons. C’est un titre tout en couleur. L’autrice, Junko Honma utilise de l’aquarelle et du crayon à papier. C’est assez rare en manga, mais très commun en littérature jeunesse française. D’autre part, la composition des planches se rapproche de la bande dessinée telle qu’on la connaît chez Rue de Sèvres avec des cases classiques. Mais elles sont aussi accompagnées par des planches sans case, plus proches de l’illustration jeunesse. Toute l’équipe est tombée sous le charme de ce titre. C’est l’histoire d’une petite fille et de sa mamie. C’est mignon et très tendre. C’est un titre qu’on peut lire seul, petit, et avec ses parents.

Ce titre-là, nous avons été obligés d’aller le chercher hors des sentiers battus. L’autrice a perdu sa grand-mère et décide de tout laisser tomber pour dessiner son histoire avec elle. Elle dessine à la fois ses souvenirs pour ne pas les perdre et elle invente aussi d’autres histoires qu’elle aurait aimé vivre avec sa grand-mère. Junko Honma publiait ces histoires sur Instagram quand elle a été repérée puis prépubliée dans le Comics Essay Gekijô, un magazine de prépublication josei.

Le voyage de l'ours lune -Ho - Le renard doré

Le voyage de l’ours lune -Ho – Le renard doré

« Le voyage de l’Ours Lune », le second titre de lancement, a une histoire similaire. Le titre a été prépublié en ligne sur un site assez peu connu de Bungeishunjû. Quand nous sommes tombés dessus, ça a été un coup de cœur !

C’est une histoire animalière accessible dès 8 ans, mais doté de plusieurs niveaux de lecture. L’un des traits de caractère de l’École des Loisirs, c’est que c’est un éditeur jeunesse qui ne prend pas les enfants pour des idiots. Parfois, des sujets difficiles sont abordés. Mais s’ils sont bien abordés, il n’y a aucune crainte à avoir.

Le troisième titre, « La forêt magique de Hoshigahara » qui lance la collection Renard Doré, est une série d’une autrice déjà éditée en France…

C’est assez drôle car « La forêt magique de Hoshigahara » est certainement l’un de nos  premiers échanges sur les réseaux sociaux avec Mickaël Brun-Arnaud.

Avant tout, il faut savoir que Hisae Iwaoka est l’autrice de « La Cité Saturne », une série sortie chez Kana avec les deux recueils de nouvelles : « Yumenosoko » et « Hana-Bôro ». C’est un titre très confidentiel. Lorsqu’il est sorti en France, en 2009, ça n’a pas fonctionné. Heureusement, Kana joue le jeu. Ils publient les titres et les gardent au catalogue même s’ils en vendent peu. Il s’avère que Mickaël Brun-Aranud et moi sommes deux très grands fans de « La cité Saturne ».

La cité Saturne - Hisae Iwaoka - Kana

La cité Saturne – Hisae Iwaoka – Kana

Un jour, dans la suite logique de mon affection pour cette série, j’ai publié sur les réseaux sociaux l’image de couverture de « La forêt magique de Hoshigahara ». J’ai écrit – comme tout le monde sur les réseaux sociaux – que ça serait bien que cet autre titre d’Hisae Iwaoka sorte aussi en France. Mickaël m’a répondu que lui aussi, il aimerait bien qu’il soit publié dans l’Hexagone. C’était il y a 5 ou 6 ans. Ce qui est encore plus drôle, c’est que quelques jours après avoir obtenu le titre pour la collection Le Renard Doré, j’ai reçu une notification me rappelant cette vieille publication. Ça ressemblait à un coup du destin.

La forêt magique de Hoshigahara - Hisae Iwaoka - Le renard doré

La forêt magique de Hoshigahara – Hisae Iwaoka – Le renard doré

Nous sommes très heureux d’avoir réussi à obtenir « La forêt magique de Hoshigahara ». D’autant que nous n’étions pas les seuls à nous y intéresser. Cette concurrence signifie que désormais des éditeurs vont aller chercher des titres qu’ils ont laissé dormir des années durant. On a l’impression que, depuis la pandémie, tout le monde va chercher ailleurs malgré le fait qu’il y ait un vivier de titre à fort potentiel exploité par les magazines de prépublication. J’ai l’impression que les éditeurs essaient de plus en plus de se diversifier.

Resterez-vous sur les mêmes chemins de traverse pour l’ensemble des titres ?

Oui. Par exemple, nous avons un titre qui a été publié par une maison d’édition habituellement dédiée aux Artbooks. Personne ne l’a vu passer alors que c’est un titre excellent. Bien sûr, je ne dis pas que je ne regarde pas les chiffres de ventes ou les sélections comme Kono manga ga sugoi, c’est intéressant. Mais il y a d’autres éditeurs pour les éditer. On le voit bien, un titre est sélectionné dans un prix japonais, il est édité en France un an plus tard.

Pour trouver les titres qui nous intéresse, je regarde l’ensemble des sorties. Ce qui fait un bon millier de sortie par mois. Le temps de veille est considérable, je ne peux même pas le quantifier. Clairement, un titre comme « Ma mamie adorée » si nous n’étions pas aller chercher hors des sentiers battus, nous ne l’aurions pas trouvé.

La seule exception c’est la sortie en septembre d’un titre de Daisuke Igarashi, un auteur déjà publié en France. « Le petit monde de Kabocha ».

Le petit monde de Kabocha - Daisuke Igarashi

Le petit monde de Kabocha – Daisuke Igarashi

Je dis que c’est une exception mais même avec lui, nous prenons un risque. Daisuke Igarashi n’a jamais bien vendu en France. Bien que personnellement, je sois amoureux des « Enfants de la mer ».

Les enfants de la mer bis - Daisuke Igarashi

Les enfants de la mer – Daisuke Igarashi

Quand je suis allé voir Daisuke Igarashi, je savais qu’il y avait « Le petit monde de Kabocha » dont j’attends la sortie depuis des années. Je me suis battu pour l’avoir et nous avons même embêté l’auteur pour qu’il rescanne la totalité de ses planches. Car dans l’édition japonaise, qui a servi pour toutes les publications étrangères, il y a plein de niveaux de gris alors que le titre est en partie en couleur. La version française du « Petit monde de Kabocha » sera la seule à avoir la totalité des planches en couleur !

Pourquoi avoir choisi ces trois-là pour commencer ?

Ces trois premiers titres montrent vraiment une vision large de ce que nous voulons pour la collection, mais aussi les différentes tranches d’âge que nous visons. Dans l’ordre : 6 ans pour « Ma mamie adorée», 8 pour «Le voyage de l’Ours Lune» et 12 ans pour  «La forêt magique de Hoshigahara».

La seconde chose, c’est que ce sont des titres totalement différents. Nous voulions mettre en avant le titre tout en couleurs, « Ma mamie adorée » car ce ne sera pas le seul de la collection. Nous voulions aussi commencer par un titre qui ne dépayse pas trop avec « Le voyage de l’Ours Lune » qui est une histoire d’animaux. On trouve souvent ce genre d’histoire quand on s’adresse aux enfants. Cependant « Le voyage de l’Ours Lune » est une vraie histoire d’animaux qui ne fait pas semblant de raconter une histoire d’humains. Même si derrière, évidemment, il y a un message écologique, une critique de l’être humain et de sa gestion de la forêt. C’est vraiment une belle histoire.

Enfin, « La forêt magique de Hoshigahara » est le titre parfait pour entrer dans le volet adolescent de la collection. D’une part au niveau graphique – le style plus fouillé – mais c’est aussi un titre plus proche du manga classique. Son découpage, sa narration et son dynamisme ne laissent pas imaginer que c’est autre chose qu’un manga.

Finalement, ils annoncent tous les trois la couleur de la collection Le Renard Doré.

Combien de titres prévoyez-vous par an ?

Pour les trois premières années, nous prévoyons une quinzaine de titres publiés par an. L’idée, comme toujours chez l’école des loisirs et Rue de Sèvres, est de publier peu, mais bien !

Les plannings ne sont pas définitifs, mais sur la première année, la collection sera plus axée jeunesse 6-8 ans. A l’inverse, sur la seconde année, les titres adolescents seront un peu plus nombreux. Globalement, nous essayons d’être équilibrés sur chaque aspect de la collection.

Après un premier passage chez Komikku entre 2013 et 2017, la naissance du Renard Doré est un heureux retour au monde de l’édition ?

[rire] Oui. Pour être honnête, je me pince encore.

Entretien réalisé le vendredi 2 février 2024
Article posté le mardi 27 février 2024 par Marie Lonni

Agenda des sorties Le Renard Doré

24 avril 2024

  • Ma mamie adorée – Junko Honma – dès 6 ans
  • Le Voyage de l’Ours-Lune – Ho – dès 8 ans
  • La Forêt magique de Hoshigahara – Hisae Iwaoka – dès 12 ans

Mai/Juin 2024

  • La forêt magique de Hoshigahara T2 – Hisae Iwaoka
  • Petit Requin – Penguin Box
  • Contes fabuleux de la nuit – Miyako Miiya

Août/Septembre 2024

  • La forêt magique de Hoshigahara T3 – Hisae Iwaoka
  • Le petit monde de Kabocha – Daisuke Igarashi
  • Petit Requin T2 – Penguin Box

Octobre/Novembre 2024

  • Ma mamie adorée T2 – Junko Honma

Nota Bene : Le Renard Doré sera à la Japan Expo, du 11 au 14 juillet 2024

À propos de l'auteur de cet article

Marie Lonni

"C'est fou ce qu'on peut raconter avec un dessin". Voilà comment les arts graphiques ont englouti Marie. Depuis, elle revient de temps en temps nous parler de ses lectures, surtout quand ils viennent du pays du soleil levant. En espérant vous faire découvrir des petites pépites à savourer ou à dévorer tout cru !

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