Un travail comme un autre

Roscoe est fasciné par l’électricité. Les débuts de la fée électricité lui fait tourner la tête jusqu’au jour où un accident survient qui l’emmène en prison. Alex W. Inker adapte avec habileté le roman éponyme de Virginia Reeves, Un travail comme un autre, entre ségrégation, racisme, emprisonnement, famille qui implose et déchéance. Passionnant et glaçant.

La fée électricité

1930 en Alabama. Roscoe T. Martin est heureux : il vient de croiser la route de Mary. Il l’aborde en lui parlant d’électricité et de Faraday, le physicien britannique spécialiste de électromagnétisme.

Les années passent, le couple se désagrège malgré l’arrivée de leur enfant, Gerald. Elle lit. Il boit. Après avoir travaillé dans l’électricité, il veut spolier l’Alabama Power, la compagnie d’énergie du coin. Il demande alors à son ami Wilson de l’aider. Il achète des poteaux et des bobines. Il attend juste le bon moment, celui d’un orage qui enclenchera la turbine.

Un mort et la prison

Alors qu’entre Mary et Roscoe cela s’arrange, ce dernier est arrêté par le shérif de la ville. Un ouvrier d’Alabama Power qui vérifiait les lignes a été électrocuté. Wilson est presque lynché parce que noir, mais c’est l’homme blanc qui doit répondre de ses actes.

Un procès se tient et Roscoe écope de 20 ans dans un pénitencier de l’état. Dans ce lieu de privation de liberté, il croise la route du chef de la prison, de son second borné et cruel, mais aussi du responsable de la bibliothèque et de ses compagnons de cellule. Les romans et l’élevage des chiens du boss le sauvent…

Echanges entre un auteur et son éditeur

Lors de notre entretien à Saint-Malo en 2018, Alex W. Inker nous parlait de son futur projet, celui de son prochain album qui « reprenait la notion d’individu écrasé par la société ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’un homme broyé par l’envie, par son petit business et par la prison.

Comme il nous le confiait, l’auteur d’Apaches avait fait un échange de bons procédés entre lui et son éditeur, Frédéric Lavabre. Alex W. Inker lui apportait l’adaptation de Servir le peuple et en contrepartie, le patron des éditions Sarbacane lui proposait le roman Un travail comme un autre de Virginia Reeves publié en 2016. Les deux hommes sont enthousiastes et Lavabre signe deux contrats à Inker. La seule différence avec le livre, c’est son époque. L’auteur décale son récit d’une décennie; des années 1920 vers 1930.

Un travail comme un autre, récit d’une grande justesse

Ce qui frappe dans un premier temps à la lecture de l’album, c’est l’ambiance des années 1930 très bien restituée par Alex W. Inker; celle de l’Amérique du rejet, de la ségrégation et du racisme. A l’image d’Emmett Till d’Arnaud Floch, les lecteurs ressentent ces oppressions sur les noirs de l’un de ces états du sud encore proche de l’esclavagisme.

Si Roscoe s’entend très bien avec Wilson, ce dernier manque de se faire lyncher après la mort de l’électricien. Cela est aussi accentué dans le pénitencier où se retrouve Roscoe. Les prisonniers noirs sont encore moins bien traités que les prisonniers blancs. Ce thème, Alex W. Inker l’avait déjà abordé dans le merveilleux Panama Al Brown, l’histoire de ce champion de boxe noir homosexuel, amant de Jean Cocteau.

Ajouter à cela, des habitants très méfiants de l’arrivée de l’électricité chez eux. Ils voient d’un mauvais oeil cette intrusion forcée, cette fée qui pourraient remplacer les animaux de traits ou même les ouvriers. Il y a donc un brin d’anticapitalisme dans l’album. L’Alabama Power, toute puissante, contre les pauvres fermiers du coin.

Enfin, la précarité est aussi au cœur d’Un travail comme un autre. Si Roscoe est un fermier – même s’il ne se définit pas comme cela – qui vit bien, il côtoie des habitants très pauvres.

La prison, un univers impitoyable

Roscoe accepte son procès et son incarcération. Il a détourné, il a joué et il a perdu. Pire, un homme est mort électrocuté de son détournement. Il se retrouve alors dans un pénitencier où les humiliations et les violences physiques sont reines. Les responsables comme certains prisonniers font régner la terreur.

Son salut : la littérature et le patron qui l’a à la bonne. Grâce à cela, il parvient tant bien que mal à survivre dans cet enfer.

Sans oublier que le couple Roscoe/Mary se délite. La jeune femme ne pardonne pas à son époux de l’avoir abandonnée, elle et son fils. Elle ne veut plus entendre parler de lui. Rien n’est donc épargné au personnage principal. La galerie de portraits est forte. En prison, aucun n’est un enfant de cœur.

Trames bien senties

Alors que Servir le peuple arborait une imagerie proche des lianhuanhua (petites bandes dessinées chinoises) et de la propagande chinoise, Un travail comme un autre ne fut pas réalisé avec la même technique. Alex W. Inker a choisi d’utiliser des trames avec des pointillés pour les couleurs, comme il l’avait fait pour Apaches. Le rouge, l’orange et le bleu sont dominants et cela renforce le côté oppressant de l’histoire. Ainsi l’atmosphère des années 1920 est admirablement restituée.

Un travail comme un autre : un récit familial sombre, un album fin et intelligent autour de la prison, de la ségrégation et du progrès technique, porté par un beau dessin fait de trames. Passionnant !

Article posté le lundi 15 juin 2020 par Damien Canteau

Un travail comme un autre de Alex W Inker d'après Virginia Reeves (Sarbacane)
  • Un travail comme un ature
  • Auteur : Alex W. Inker, d’après le roman de Virginia Reeves
  • Éditeur : Sarbacane
  • Prix : 28 €
  • Parution : 27 mai 2020
  • ISBN : 9782377314027

Résumé de l’éditeur : Alabama, 1920, Roscoe T Martin est fasciné par cette force plus vaste que tout qui se propage avec le nouveau siècle : l’électricité. Il s’y consacre, en fait son métier. Un travail auquel il doit pourtant renoncer lorsque Marie, sa femme, hérite de l’exploitation familiale. Année après année, la terre les trahit. Pour éviter la faillite, Roscoe a soudain l’idée de détourner une ligne électrique de l’Alabama Power. L’escroquerie fonctionne à merveille, jusqu’au jour où son branchement sauvage coûte la vie à un employé de la compagnie… La cellule d’un pénitencier, la décomposition d’un mariage, la terre impitoyable… Une fable humaniste en résonance avec les questions économiques et sociaux actuels.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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