Entretien avec Aude Mermilliod pour Le choeur des femmes

À l’occasion de la sortie de « Le choeur des femmes » aux éditions Le Lombard, Aude Mermilliod nous avait accordé un peu de son temps pour réaliser cet entretien et nous parler, entre autres, de son dernier album, une adaptation du roman éponyme de Martin Winckler.

Pourrais-tu te présenter pour ceux qui ne te connaîtraient pas ?

Je suis Aude Mermilliod et originaire de Lyon. J’ai fait des études d’Arts Appliqués mais j’ai tout raté. Ensuite j’ai continué pendant deux ans des études dans la mode, par défaut, parce que je ne savais pas quoi faire d’autre. Je n’étais pas faite pour ça. J’ai entrepris les Beaux-Arts, je me suis fait virer. Enfin, j’ai été serveuse, des petits boulots en apprenant le graphisme à côté, seule.

Comment es-tu entrée dans le monde de la bande dessinée ?

Entre 21 et 23 ans, j’étais en couple avec un auteur de bandes dessinées, qui tenait à Toulouse une librairie galerie de bandes dessinées. Ça m’a permis d’en lire beaucoup et de découvrir ce monde-là.
Je ne me sentais pas les compétences pour en faire, je dessinais peu et pas très bien.

Ce qui m’a décomplexée, c’est l’achat d’une tablette graphique avec Ctrl Z, j’avais moins peur de foirer mes dessins. Ça me déprimait vraiment quand je ratais un dessin, c’était vraiment dur.

Peux-tu nous raconter tes débuts ?

Quand j’ai commencé à voyager, j’ai ouvert un blog qui s’appelle “La fille voyage”. Il y avait pas mal de dessins dedans, des illustrations et des mini-bandes dessinées.

Puis j’ai coécrit et illustré un guide pour les femmes qui voyagent toutes seules. J’étais partie pour continuer à voyager à l’année, c’était mon boulot.

Mais j’ai préparé et présenté le Prix Raymond Leblanc et, à ma grande surprise, je l’ai gagné. Ils avaient auparavant sélectionné des trucs plutôt aventure, plutôt ados alors que moi je venais avec mon histoire de grand-père suicidé et la guerre d’Algérie, ce n’était pas vraiment la ligne.

Que t’a apporté ce prix ?

Du jour au lendemain, je me suis retrouvée dans des conditions d’autrice professionnelle, avec des ressources financières, 10 000 € pour le prix et 15 000 € pour le contrat d’édition. J’étais à l’abri pour faire cette bande dessinée.

Il y avait une attente, une grosse maison d’édition, des moyens, la logistique du Lombard. C’était le tapis rouge et en même temps, c’était assez flippant, parce que je n’avais jamais dessiné, pas trop, surtout pas du décor. Je n’avais jamais fait de narration. Il fallait tout apprendre en faisant ce premier livre. C’était chouette, ça a roulé magiquement tout seul. J’ai proposé le scénario de « Il fallait que je vous le dise » quand j’étais à la moitié des « Reflets changeants » et ça a été pris tout de suite. Ensuite, on m’a proposé « Le chœur des femmes ». Depuis lors, c’est sur les rails et tout se passe bien.

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En quoi consiste ce Prix Raymond Leblanc pour la jeune création ?

Il a beaucoup évolué. Honnêtement j’y participerais demain, je ne l’aurais pas parce que le niveau a explosé. À l’époque il n’y avait pas grand monde. Mon scénario était bien mais mon dessin était hyper bancal par rapport au niveau actuel.

Il fallait présenter trois planches, un scénario, un projet de couverture et une galerie de personnages. C’était assez succinct.

Et tu as tout de suite été publiée dans une grande maison d’édition ?

Oui Le Lombard, ils sont partenaire de ce prix avec Casterman et Futuropolis qui, chacun leur tour, publient l’album du lauréat.

Combien de temps as-tu mis pour faire cette première bande dessinée ?

J’ai mis un an et demi pour « Les reflets changeants ». En général c’est ça, il faisait à peu près 190 pages. « Le choeur des femmes » est plus long, mais en gros c’est toujours à peu près un an et demi.

Couverture Les reflets changeants

 

Le fait d’être allée au Beaux arts, est-ce que cela t’a apporté quelque chose ?

Spontanément je dirais non mais ça m’a confirmé que je n’étais pas faite pour être là-bas. Je venais d’un milieu plus artisanal. Tu pouvais être branleur du moment que tu avais un discours, tout le monde trouvait ça génial. Je ne comprenais pas ce que je faisais là. Les personnes soi-disant très ouvertes d’esprit ne l’étaient pas tant que cela. J’avais peu d’amis. Ce n’était pas très agréable.

Combien de temps y es-tu restée ?

Deux ans mais j’ai beaucoup séché. J’étais plus souvent à la galerie Le voltigeur.

Si tu devais ne citer qu’une seule personne qui t’a influencée, qui est-ce ?

Mon cœur balance entre mon ami Edmond Baudoin et Jean Louis Tripp.

Edmond m’a aidée pour mon dessin, jusqu’à ce que je me rende compte qu’on n’était pas sur la même branche. Du coup il fallait tuer le père, parce que je ne ferai pas comme lui. Ça a été tout un chemin, sa curiosité, son ouverture sur le monde, c’est une présence qui me fait du bien.

Jean Louis c’est son rapport à la vie et ce qu’il en fait. Je l’ai vu faire Extases tome 1 et tome 2 puisqu’on était en couple à ce moment-là. J’étais sa première lectrice. Tous les jours, je lisais ses planches et je voyais comment il construisait l’histoire et les libertés qu’il se donnait. Il n’avait pas de storyboard donc il découvrait lui-même les audaces qu’il se permettait au fur et à mesure. C’était riche à voir.

Donc cela t’a permis de découvrir sa façon de travailler ?

Oui, mais on ne travaille pas de la même façon. Moi, j’avais besoin pour mes premiers livres d’un storyboard, ne serait-ce que pour l’éditeur.

Jean-Louis a un rythme de boulot très strict, de 8 heures à 19 heures, avec cette volonté d’avancer. Sur le côté pratique de la bande dessinée aussi, il pouvait m’aider pour le contrat avec l’éditeur, le tarif à demander, le choix du papier. J’ai profité de ses 40 ans de carrière, ainsi que de son entourage. Il m’a apporté un réseau énorme dans la bande dessinée. Ce sont des zones d’incertitudes que je n’ai pas eues. C’était très précieux.

Pourquoi as-tu changé d’éditeur pour « Il fallait que je vous le dise » ? Et peux-tu nous parler de cet album ?

À 24 ans, j’ai écrit un journal intime sur un blog resté secret. Puis j’ai eu envie de réécrire ce récit d’une année. J’ai envoyé ce scénario à mon éditrice chez Le Lombard et chez Casterman. Les deux m’ont dit oui. Mais mon éditrice est passée chez Casterman et comme j’avais le projet de faire un livre sur la sexualité ( j’y travaille en ce moment), j’ai pensé que Le Lombard ne le voudrait pas. Je pensais que pour des sujets traitant plus de la sexualité, Casterman était plus adapté. En fin de compte, ça aurait pu le faire.

Donc c’est possible de travailler pour deux éditeurs en même temps ?

Oui il n’y a plus cette notion d’appartenance à une maison d’édition comme avant quand on présentait tous ses projets au même éditeur.

J’ai envie de continuer avec Le Lombard. Mais pour mon prochain projet qui touche à l’intime, il y a une personne chez Casterman avec qui je peux aborder des sujets sans gêne. Je suis également proche de cette éditrice dans la vie.

Avec Jean-Louis, on a un contrat de coscénaristes chez Dupuis pour une série dont le dessin est fait par Horne.

Dans « Il fallait que je vous le dise » il y a un personnage important pour toi. Peux-tu nous dire qui c’est ?

Oui, dans la première partie je parle de mon avortement. Mais dans la deuxième partie, je raconte la vie de Martin Winckler (Aude l’appelle parfois Marc pendant cet entretien).

Comme si ce précédent album était une introduction au « Chœur des femmes », la genèse en quelque sorte. J’avais demandé à Marc d’apporter un regard médical sur ce qui m’était arrivé, juste une annexe. J’ai donc raconté sa démarche de médecin pendant 25 ans. J’ai fait des recherches sur lui et Jean (l’héroïne du roman) sans savoir que j’allais les adapter plus tard.

Couverture Il fallait que je vous le dise

Ce nouvel album est une adaptation du roman éponyme de Martin Winckler, comment passe-t-on d’un pavé de plus de 600 pages à 243 pages ?

Toute la partie descriptive saute puisqu’on la dessine. Après c’est un choix subjectif. J’ai essayé de mettre l’affect de côté pour avoir la tête froide sur les patientes qui représentaient le mieux l’archétype de tel problème. Il fallait prioriser certaines problématiques. Quelqu’un d’autre aurait fait autrement.

Les retours sont plutôt élogieux pour l’instant et une réédition est en cours, au bout de cinq jours.

Je suis très contente mais ce sont des calculs de flux de bouquins. Je commence vaguement à comprendre comment la machine éditoriale fonctionne. C’est une très belle nouvelle après un premier tirage à 15000 exemplaires et un retirage à 10000.

Ton précédent album est clairement autobiographique, n’as-tu pas peur de te livrer ainsi ?

Non pas du tout, la notion de courage revient souvent mais en fait ça ne m’en demande pas du tout. Ce n’est pas de la fausse modestie. Dessiner me demande de l’abnégation parce que c’est du travail pour moi, c’est laborieux. Autant le côté intime ne me pose pas de soucis. J’ai tout le temps écrit des journaux intimes. Je me suis auto-décortiquée moi-même pour comprendre ce qu’il m’arrivait.

Comment fais-tu alors ?

Je suis bonne pour la narration, ça vient naturellement. J’ai cette capacité à entrer dans les failles, à être dans les nuances et à me servir de moi-même pour exprimer des choses universelles. J’ai fait mon deuil d’être une hyper bonne dessinatrice. Je suis meilleure raconteuse d’histoires. Ce n’est pas grave finalement. J’espérais devenir virtuose comme plein d’amis, mais eux aiment dessiner. Ce que je ne fais jamais en dehors de mon travail. Je préfère écrire que dessiner.

Y a-t-il des scènes plus difficiles à dessiner que d’autres ?

Celle de l’agression sexuelle a été plus difficile à dessiner. Elle était longue de huit pages. Ce ne sont pas les meilleures journées de ma vie, ce n’était pas dur émotionnellement, mais  désagréable. D’ailleurs, quand les gens feuillettent l’album et tombent dessus, je ne suis pas très à l’aise.

Pour mon prochain album, c’est un vrai problème, car il traite de choses qui touchent à la honte internalisée. Il y a une gène d’un truc qui s’est passé et qui n’est pas cool. C’est la seule chose qui m’a mise en difficulté. Mais ça ne m’empêche pas de dormir la nuit .

Revenons à l’album « Le chœur des femmes », peux-tu nous dire comment tu as travaillé sur cet album ?

L’écriture du scénario était particulière, c’était un puzzle. Il fallait faire des choix, des copier-coller, reconstruire un scénario sur une base existante. On pourrait croire que c’est plus rapide, mais pas du tout, c’était très long à faire. Il y a une cohérence dans le roman et là il fallait en trouver une autre.

En parallèle, je faisais des recherches de personnages, ça c’était plutôt la partie fun. Une fois que tout ça est validé, il y a le storyboard du bouquin au complet. À chaque fois je veux faire vite fait, mais mes storyboards seraient quasiment publiables. J’y passe un temps fou.

Et quand tu as fini ton storyboard ?

Il y a la couleur à faire en parallèle, ce n’est pas la partie que je préfère. C’est pour ça que pour le prochain, je fonctionnerai différemment. Je pensais faire comme Jean-Louis, planche par planche. Il a juste un petit carnet où il dessine vite fait ce qu’il va se passer dans les prochaines planches. Mais j’ai besoin d’une petite vision d’ensemble, un storyboard sur 4 ou 5 pages.

Il y a ce truc gratifiant de voir le bouquin apparaître et ne pas avoir ce retour en arrière où il faut tout recommencer.

Qu’est-ce que tu as présenté chez Le Lombard pour « Le Choeur des femmes » ?

Ce sont eux qui m’ont amené le projet. Au bout d’un certain temps de pratique, nos bouquins sont nos meilleures cartes de visite. Je n’ai pas eu besoin de présenter des planches d’essai. J’ai dit oui et puis c’était signé.

L’éditeur ne savait pas que tu travaillais en collaboration avec Martin Winckler ?

Non pas du tout, c’était rigolo. Au début j’ai dit non, je pensais passer à autre chose. La médecine pour femmes, j’avais donné auparavant avec “Il fallait que je vous le dise”. Mais j’ai relu le roman pour trouver à en faire quelque chose d’autre. Pas une adaptation pour une adaptation. Jean-Louis m’a conseillé d’y aller, il y voyait une cohérence dans ma carrière.

Le roman est imposant, la bande dessinée paraît plus facile d’accès pour certaines personnes, qu’en penses-tu ?

Dans la bande dessinée, il n’y a pas la partie imagination, il y a les images. C’est plus court, ce n’est pas un pavé de 700 pages. Effectivement ça ouvre à un autre lectorat. Il y a des personnes qui lisent d’abord la bande dessinée puis qui lisent ensuite le roman.

Comment est-ce que ça se passe avec Martin Winckler, est-ce que tu lui montres systématiquement ton travail ?

Marc m’a vraiment accompagnée sur toutes les étapes. C’était mon choix mais parce que c’est un ami. C’était très important qu’il valide mon travail. Je lui ai fait relire le scénario que j’avais écrit. Ensuite je lui ai fait valider les recherches de personnages, puis envoyé les storyboards, au fur et à mesure, quand j’avais une trentaine ou une quarantaine de pages.

Il y a eu de l’aide technique sur certaines pratiques médicales qu’il fallait reprendre. Il était là comme une aide bienveillante, mais pas du tout intrusif.

Lui ce qu’il voulait, c’était redécouvrir son récit et ne pas avoir la mainmise dessus. Il m’a aidée sur le texte pour que ce soit juste avec son regard de médecin qui connaît la technicité, comme la scène avec la pose d’un stérilet.

Quels ont été ses premiers mots quand il a découvert l’album ?

Marc est quelqu’un de très émotionnel. Il l’a vu naître depuis le début. Cela l’a ému, ça l’a fait pleurer et rire. Il y avait quelque chose au niveau de l’humour que la bande dessinée permet. Le comique transparaît moins avec le roman.

Il s’est amusé à lire cette adaptation. Depuis qu’on se connaît et qu’on travaille ensemble, on est ravis et plein de gratitude. Je suis très honorée qu’il m’ait confié sa vie dans “Il fallait que je vous le dise” et son bébé dans “Le cœur des femmes”.

Martin est honoré que je m’en sois emparé et que j’en aie fait quelque chose.

Tu ne travailles jamais sur deux projets en même temps ?

J’avais un peu souffert sur la fin de “Il fallait que je vous le dise” dont j’avais écrit le scénario pendant “Les reflets changeants”. Pour le prochain, j’ai écrit le scénario pendant “Le cœur des femmes”. J’aime bien me plonger dans l’écriture du nouveau scénario, pendant que j’en dessine un autre. Par contre, quand je dois dessiner plusieurs choses à la fois, alors là, c’est difficile.

Dans tes trois albums, tu montres des personnages normaux, est-ce un choix de montrer de vrais gens ?

Ce n’est pas vraiment un choix, c’est naturel. Elsa – l’héroïne dans « Les reflets changeants » –  je l’ai calquée sur mon corps à moi. C’est ce que j’avais sous la sous la main. C’était plus facile pour prendre des photos.

Je pense qu’il y a un choix de ne pas vouloir dessiner une Barbie, c’est clair. Avoir dessiné une femme non stéréotypée était quasiment un acte militant. Il n’y avait plus de décalage entre la femme dans la vraie vie et ce qu’on attend dans la bande dessinée. Quasiment normale avec un 42 plutôt qu’un 36 !

Je continue dans cette veine. Je regarde pas mal de photos de mes amis ou d’autres personnes pour m’inspirer, parce qu’on a tendance à toujours reproduire les mêmes visages.

Est-ce que tu te considères comme une féministe ?

Oui j’espère que tout le monde aussi. Récemment une femme m’a dit : « je ne suis pas féministe ! » Je n’ai pas voulu rentrer dans le débat. C’est difficile actuellement de dire, je suis contre l’égalité des droits entre les hommes et les femmes. Il y a vraiment un poids autour de ce mot, il s’est éloigné de sa substance première.

Les gens assimilent peut-être plus féminisme et engagement militant ?

Tout dépend de l’endroit où tu places le curseur. Je suis féministe et militante active. Ça occupe toute ma vie, via mes livres. Je ne bats pas le pavé, mais je suis extrêmement reconnaissante envers ceux qui le font.

Quelle a été la réaction de Martin Winckler quand il a vu pour la première fois le personnage de Jean ?

Il a vu l’évolution des recherches. La première fois que j’ai dessiné Jean, elle ressemblait beaucoup à la Jean définitive. J’avais dessiné Elsa avec les cheveux sombres et courts. Tant pis si deux personnages féminins ont la même coupe de cheveux, ce n’est pas grave. Quand je lui ai envoyé les photos, il m’a dit banco c’est elle, on y touche plus.

C’est un personnage androgyne avec une identité de genre particulière. C’était un challenge de la trouver et de rester loyal envers ce personnage qui n’était pas du tout décrit dans le roman. Elle est un peu décrite dans la suite du roman “L’école des soignantes” que je recommande. Mais elle a 20 ans de plus. Dans “Le cœur des femmes”, on sait juste qu’elle est brune.

As-tu également travaillé sur le guide illustré qui a été réalisé par Le Lombard ?

J’ai eu quelques illustrations à dessiner mais très peu. Ils ont principalement illustré le guide avec des dessins de l’album. Marc a participé à l’écriture et a relu les textes. Il est téléchargeable sur le site du Lombard et disponible dans quelques librairies.

Travailles-tu systématiquement sur tablette  ?

Je suis passée à l’iPad. C’est un gros bouleversement positif. Ça donne plus de vibrations. L’iPad propose énormément de rendus, de grains différents. Il y a une cohérence entre ce que je dessine et ce que je regarde.

N’as-tu pas envie de faire du traditionnel maintenant que tu as de l’expérience en matière de dessin ?

Ça me fait encore peur. C’est un dragon pour moi le dessin, c’est effrayant. J’ai besoin de mes filets de sécurité. Je décalque beaucoup moins qu’avant. Sur l’anatomie, c’est acquis, même si je fais encore des erreurs. Il y a des choses qui sont pérennes maintenant.

Être face à du papier, ça me semble compliqué et long. Comme je m’embarque toujours sur des projets qui sont très longs, la mise en place me prend un temps fou. Le seul avantage qu’offre le « tradi », c’est de pouvoir échanger des planches avec mes potes et de pouvoir faire des ventes d’originaux. Mais sur tout le reste, je suis plus gagnante sur tablette.

Est-ce que ça te fait gagner beaucoup de temps ?

Il n’y a pas tout le scannage et tu n’as pas besoin de gommer. Comme je ne suis pas une super bonne dessinatrice, ça me prendrait du temps de trouver une technique avec laquelle je suis à l’aise.

Et je ne suis pas assez riche pour l’instant. Comme je signe des bouquins de plus de 200 pages, il faut qu’ils existent à un moment pour toucher des avances et payer mon loyer. Je n’ai pas ce luxe actuellement de ne travailler que le dessin.

Est-ce que tu vis de la création de tes bandes dessinées ou est-ce que tu dois faire autre chose à côté ?

Non, j’ai la chance de pouvoir en vivre. Il y a des à-côtés, parfois on est rémunérés pour faire des festivals, des conférences, des tables rondes. Ça m’arrive de faire des petits projets. J’ai créé un scénario avec Jean-Louis, je suis payée comme scénariste. 80 % de mon temps, c’est pour un seul projet.

Est-ce que tu penses adapter un autre roman ou est-ce que tu préfères écrire tes propres scénarios ?

Là, j’ai été très contente d’adapter “Le cœur des femmes” parce qu’il y a de la transmission dans ce récit et que j’adore travailler avec Marc. C’était cohérent d’accepter ce boulot.

Dans l’immédiat, je travaille sur mes propres trucs et je refuse systématiquement les propositions de scénarios.

Tu as écrit un scénario avec Jean-Louis Tripp, tu ne seras pas dessinatrice, est-ce que ça te manque ?

Non, ça a été vraiment génial. On a d’ailleurs écrit un autre scénario et on recherche un dessinateur ou une dessinatrice.

C’était bien d’avoir ce ping-pong d’idées. On a vraiment beaucoup ri pendant l’écriture et beaucoup pleuré avec ce partage d’émotions à deux. Mais on a également beaucoup galéré quand on ne trouvait pas la solution. Est-ce que ça parlait de mai 68, est-ce que ça parlait de rugby, est-ce que ça parlait des deux ?

Là c’est une joie de voir les planches arriver. Honnêtement, je n’aurais pas été foutue de dessiner ce truc correctement. Il y a de la recherche documentaire à faire, une grande galerie de personnages. C’est dans la même veine que “Magasin général”. Il faut avoir un niveau de dessin costaud que je n’ai pas. Donc le voir apparaître par magie, fait par quelqu’un qui maîtrise, ça c’est génial ! Le dessin de Horne est super.

À l’inverse, aimerais-tu dessiner pour le scénario de quelqu’un d’autre ?

Non pas pour l’instant. Pour des raisons financières. Partager le gâteau en deux n’est pas possible pour moi. Ce n’est pas viable sur la partie dessin. Sur le scénario c’est possible, le dernier nous a pris deux mois à écrire pour 3500 €. Ce n’est pas le Pérou, mais c’est correct.

Actuellement, je suis prise pour les six prochaines années. J’ai des idées donc je n’ai pas le temps pour les idées des autres.

Pour moi, un livre me prend deux ans avec la promo. Je ne suis pas un bourreau de travail. Être scénariste, c’est la bonne solution. On existe grâce à d’autres mais je n’ai pas le temps pour les scénarios des autres.

Qui est à l’origine de ce nouveau projet ?

C’est une idée originale de Monsieur Jean-Louis Tripp. On a travaillé dessus un été en s’arrachant les cheveux mais en sachant que ce qu’on faisait était vraiment bien. C’est joyeux, les personnages sont attachants.

On a une copine éditrice qui l’a lu et a dit qu’elle le prenait. Donc pas de raison d’aller chercher plus loin.

Comment sont les relations avec ton éditeur ?

Mes relations avec Le Lombard sont vraiment très bonnes, je n’attends jamais longtemps les réponses à mes mails. Ils prennent vraiment soin des auteurs. Les avances sont bonnes. Je suis très heureuse d’être dans cette maison là.

Quels sont tes projets en cours ?

Il y a le gros projet sur lequel je bosse pour Casterman, une autobiographie sur la sexualité qui démarre à la puberté avec les premières règles et qui va jusqu’à aujourd’hui. C’est vraiment un parcours identitaire à travers le prisme du corps et de la sexualité.

Après, il y a un autre projet que je destine au Lombard. Si j’étais raisonnable, je confierais le dessin à quelqu’un, mais je suis très attachée aux personnages. C’est une histoire de famille à travers les âges, avec des flashbacks jusqu’à la Seconde guerre mondiale pour comprendre comment la famille s’est construite.

Est-ce que ce sera dans la lignée de Pucelle ?

C’est dans la même lignée de bouquins, mais je vais beaucoup moins rester dans l’adolescence que Florence Dupré La tour. Je parlerai plus succinctement de la métamorphose du corps. Je suis très fan de son boulot. Mais je suis beaucoup moins caustique qu’elle dans mon regard sur mon corps et sur moi-même. Il n’y a que Florence qui ressemble à Florence.

Préfères-tu écrire ou adapter une histoire ?

Clairement, je préfère écrire ma propre histoire, la charge émotionnelle est plus grande quand je me raconte.

Mais mon plus grand succès en librairie je le dois à Marc, ça rend plus humble. C’est son travail et j’en ai fait autre chose. Je ne minimise pas mon travail mais ce n’est pas la même chose d’avoir du succès avec quelque chose que tu t’es approprié que seule.

Pour terminer, quelle lecture récente pourrais-tu nous conseiller ?

Je conseillerais “Ne m’oublie pas” d’Alix Garin, que j’ai adoré. C’est presque si je la détestais un peu. Pour un premier bouquin tout est juste, tout est parfait, le dessin est nickel. À un certain niveau, ça ne s’invente pas. Tu peux bosser, mais là il y a de l’empathie, de la sensibilité. Je suis contente pour Alix, parce que c’est un carton.

Je te remercie pour le temps que tu nous a accordé.

Cet entretien et sa retranscription ont été réalisés en collaboration avec Claire @fillefan2bd dans le cadre du live qui s’est déroulé le mercredi 12 mai 2021 sur la page Instagram de Yoann @livressedesbulles.
Si vous voulez en savoir plus, n’hésitez pas à regarder le replay de ce live.
Article posté le mardi 24 août 2021 par Claire & Yoann

Le choeur des femmes Aude Mermilliod Le Lombard
  • Le chœur des femmes
  • Autrice : Aude Mermilliod
  • Editeur : Le Lombard
  • Prix : 22,50 €
  • Parution :  23 avril 2021
  • ISBN : 9782803677139

Résumé de l’éditeur : Jean, major de promo et interne à l’hôpital, doit faire un stage en soins gynécologiques aux côtés du docteur Karma. Mais elle veut faire de la chirurgie, et non écouter des femmes parler d’elles-mêmes et de leur corps ! Elle se désespère de passer son temps auprès de ce médecin qui privilégie l’écoute à la technique. Contraception, maternité, violences conjugales, avortements… de consultations en témoignages, Jean pourrait bien pourtant changer sa vision de la médecine. Une adaptation sensible et puissante du roman culte de Martin Winckler.

À propos de l'auteur de cet article

Claire & Yoann

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Claire Karius @fillefan2bd & Yoann Debiais @livressedesbulles , instagrameurs passionnés par le travail des auteurs et autrices de bandes dessinées, ont associé leurs forces et leurs compétences, pour vous livrer des entretiens où bonne humeur et sérieux seront les maîtres-mots.

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