Entretien avec Eileen Hofer et Mayalen Goust pour Alicia

Pour nous parler de leur travail sur l’album « Alicia, Prima Ballerina Assoluta », Eileen Hofer et de Mayalen Goust ont bien voulu répondre aux questions de Yoann lors de son live du 21 avril 2021 sur sa page Instagram @livressedesbulles .

La deuxième partie de cet entretien sera consacré à l’album « Lisa et Mohamed », deuxième actualité de la dessinatrice Mayalen Goust.

Avant de parler d’Alicia, pouvez-vous nous en dire plus sur vous afin de mieux faire connaissance ?

Mayalen : Je suis Mayalen Goust,  je suis illustratrice. J’ai commencé par l’illustration jeunesse et aujourd’hui  je fais de la bande dessinée, principalement.

J’ai commencé en travaillant en illustration avec Flammarion (Père Castor) par des couvertures puis des contes pour enfants.

Thérèse Raquin        Capucine (La)

Eileen : Je m’appelle Eileen Hofer, je travaille comme journaliste free lance, je suis cinéaste surtout. Là, je viens de basculer dans la bande dessinée. Ce sont mes débuts.

Mes parents se sont rencontrés au Liban, ils ont fui la guerre et se sont installés en Suisse, le temps pour ma mère d’accoucher. Je suis née à Zurich et j’habite Genève.

Eileen peux-tu nous expliquer les nombreuses choses que tu as faites avant d’écrire « Alicia » ?

Eileen : J’ai commencé le cinéma sur le tard à 32 ans par un court-métrage, de manière autodidacte. Il a bien circulé dans les festivals et j’ai eu la chance d’en faire huit. Puis j’ai enchaîné avec deux longs métrages dans la foulée. Celui dont on va parler “Horizontes” a été tourné en 2015 à Cuba. Il parle de la danse classique et est à l’origine de la bande dessinée « Alicia ».

Donc tu es allée tourner à Cuba ?

Eileen : Oui et quand j’étais sur place j’ai profité de mon séjour sur place pour ramener suffisamment de rushs. Je voulais dupliquer le projet en faisant un long métrage et un court métrage “Nuestro mar”, puis une exposition et maintenant la bande dessinée.

Mayalen peux-tu nous expliquer quel a été ton parcours dans la bande dessinée ?

Mayalen : J’ai commencé la bande dessinée en travaillant sur l’adaptation d’une série de romans écrits par Anne-Marie Desplat-Duc qui s’appelait “Les colombes du roi soleil” chez Flammarion. C’est la première fois qu’on me proposait de faire de la bande dessinée. Je ne m’imaginais pas en faire un jour alors que j’adore ça. J’ai réalisé quatre tomes des « Colombes », une série qui a bien marché, très agréable à faire avec Roger Seiter au scénario.

Couverture Les colombes du roi-soleil tome 1          Couverture Les colombes du roi soleil tome 2

Couverture Les colombes du roi soleil tome 3 - Charlotte, la rebelle           Couverture Les colombes du Roi-Soleil tome 4

Ensuite il y a eu la série “Kamarades” chez Rue de Sèvres, en trois tomes, dans un tout autre univers. On reste dans la bande dessinée historique. Je ne m’adressais plus à des adolescentes mais à des adultes donc il fallait essayer de changer mon dessin. L’adapter à un autre type de lecteur.

Couverture Kamarades tome 1          Couverture Kamarades tome 2          Couverture Kamarades tome 3

Et ensuite, sur quoi as-tu travaillé ?

Mayalen : Après il y a eu “Vies volées” toujours avec Rue de Sèvres. On reste dans la fiction historique. C’est une histoire complètement incroyable d’enfants volés. Je connaissais vaguement les « grands-mères de la Place de Mai », mais je n’avais pas trop bien réalisé pour quoi elles se battaient. C’est une histoire qui m’a beaucoup touchée et que j’ai vraiment apprécié illustrer.

Couverture Vies volées

J’essaie de changer, de m’amuser entre chaque bande dessinée, de proposer autre chose, de me renouveler aussi. C’est un vrai terrain de jeu le dessin, une opportunité d’essayer plein de choses et d’y prendre du plaisir.

« Lisa et Mohamed » aurait dû sortir l’année dernière chez Rue de Sèvres, mais confinement oblige, les sorties ont été décalées. Et hasard du calendrier, il est sorti une semaine avant « Alicia ». Une autre fiction, d’autres dessins.

Mais maintenant, parlons de cette actualité « Alicia Prima Ballerina Assoluta” .

Eileen : « Alicia« , je tiens à le préciser n’est pas un biopic, il ne s’agit pas d’une biographie d’Alicia Alonso. Il s’agit d’un portrait croisé de deux femmes. La grande danseuse classique Alicia Alonso a fait la révolution aux côtés de Fidel Castro en 1960. Elle a pactisé avec lui. Le deal était:

Je deviens ton ambassadrice avec ma notoriété, en échange de quoi, tu me finances suffisamment  pour que je puisse lancer une école de danse et une compagnie de danse. Pour faire de Cuba une plaque tournante du milieu du ballet dans le monde.

Soixante après on voit l’impact de cette décision avec Amanda, l’étudiante qui rêve de danser sur les traces d’Alicia Alonso. Elle suit le cursus à l’école et découvre plein de choses sur la vie d’Alicia.

Parallèlement à ça, on fait une immersion  dans le Cuba contemporain des Castro où on se rend compte que beaucoup de choses sont défraîchies, décaties. On est à bout de souffle.

Qui est à l’origine de ce projet ?

Eileen : Le projet film c’est moi, mais le projet bande dessinée c’est l’éditrice Nadia Guibert .

Je venais de terminer mon second film et j’avais envie de basculer dans l’univers de la bande dessinée. Je ne savais pas qui contacter. J’ai discuté avec Zep – il habite aussi Genève – et il m’a mise en contact avec son éditrice.  

Faire un long métrage prend trois, quatre ans, je connais « Alicia Alonso » par cœur. Mais sur les vingt heures de rushs, il y a plein de personnages qui sont passés à la trappe au montage et qui méritaient d’avoir une visibilité ailleurs. Donc je me suis dit :

“Go, on essaie!”

Et pour toi Mayalen comment s’est passée cette rencontre ?

Mayalen : Nadia m’a contactée pour me proposer un projet sur une danseuse. Sur le coup, de la danse, sans plus ! Mais finalement j’ai lu le synopsis. Je ne connaissais pas du tout Alicia Alonso, j’ai été impressionnée par ce personnage, physiquement et pour son histoire. Tout de suite ça m’a parlé. Alors Eileen s’est mise à travailler sur le scénario.

Êtes-vous l’une comme l’autre danseuse ?

Mayalen : Non pas du tout.

Eileen : J’ai essayé de faire de la danse classique à 20 ans, je suis maladroite, je marche comme un canard, sans élégance et sans finesse. Je suis zéro.

Eileen peux-tu nous expliquer comment s’est passé le tournage à Cuba et as-tu dû montrer tout ce que tu avais filmé ?

Eileen : On avait peur de ça, on pensait passer par la valise diplomatique pour faire sortir les rushs. Finalement tout s’est bien passé.

Lors du premier voyage, je voulais savoir si Alicia Alonso existait encore, si elle était vivante. J’ai passé 30 jours à faire des recherches, à rencontrer des gens du milieu de la danse classique, contemporaine. 

Puis on a essayé de rentrer au Ballet Nacional de Cuba, mais c’est hermétiquement fermé. Petit à petit ça s’est ouvert et à chaque fois on nous disait qu’on venait de louper de peu Alicia. On pensait que c’étaient des mensonges, qu’elle était morte.

Le dernier soir, on a été invités à une représentation au grand théâtre. À la fin, le public se lève pour les applaudir pendant dix secondes puis se retourne pour saluer la grande prêtresse de la danse classique, Alicia Alonso, qui a sa loge au centre au premier étage et elle bénit la foule.

Je suis sortie rapidement, j’ai vu cette dame âgée de 95 ans, presque momifiée. Une horde de fans l’applaudissait.

Donc, il fallait exclure le biopic traditionnel, mais créer le culte de la personnalité autour d’elle. On est comme en Union Soviétique, c’était la même chose avec Youri Gagarine.

Depuis est-elle décédée ?

Eileen : Oui et elle a été remplacée par Viengsay Valdès qu’on voit dans le film, mais pas dans la bande dessinée. C’est la meilleure des danseuses étoiles de ce ballet, elle est très charismatique, très bonne actrice. Elle jouait naturellement. Elle est devenue directrice du ballet, qu’Alicia Alonso a dirigé jusqu’à ses 95 ans, en étant aveugle. Un moment c’est bien de savoir tirer sa révérence.

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Jusqu’à quel âge a-t-elle dansé ?

Eileen : Jusqu’à 70 ans, elle a gardé pour elle les meilleurs rôles. Il y en a un en particulier, Giselle, son rôle phare, elle a commencé avec. Il était impossible pour les danseurs de la génération d’après, d’oser danser ce ballet. C’était elle. À 70 ans elle jouait encore le rôle d’une ingénue de 16 ans.

Mayalen as-tu vu ce film ?

Mayalen : Quand j’ai reçu le synopsis, j’ai aussi regardé « Horizontes » le long métrage d’Eileen, qui m’a tout de suite mise dans l’ambiance. Découvrir le personnage d’Alicia était vraiment étonnant.

Je ne connaissais pas Cuba non plus. Celui d’Eileen est différent de celui des cartes postales.

Ensuite j’ai regardé des ballets, tout ce que je pouvais trouver sur Alicia Alonso. je me suis immergée dans la culture de Cuba, les paysages, la ville, tout ce qui était iconographiquement intéressant pour pouvoir le retranscrire par la suite en dessin.

Pour “Vies volées” tu disais avoir utilisé Maps pour t’aider, est-ce que tu as fait la même chose?

Mayalen : Le problème à Cuba, c’est qu’il n’y a pas Google Map ou c’est très restreint. On a le droit à quelques quartiers où on peut se balader sur quelques mètres. Sinon c’est fermé.

Après j’ai glané des photos sur des blogs de personnes qui sont parties en voyage à Cuba. J’ai regardé un film sur l’histoire d’un danseur qui essaie de rentrer au “Ballet Nacional de Cuba”.

Eileen : Oui c’est « Yuli », c’est la biographie du danseur Carlos Acosta qui est devenu un des meilleurs danseurs du Royal Ballet de Londres. Il a décidé de partir alors qu’il serait devenu un très bon directeur pour le ballet.

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Mais Alicia Alonso était restée figée dans sa tête 60 ans auparavant. C’est la même chose avec les frères Castro.

Quel était l’attrait d’Alicia ?

Eileen : Elle était mondialement connue. C’est ce qui a intéressé Fidel Castro. L’occasion de montrer qu’il pouvait faire de ce pays, un pays éduqué, raffiné. Alicia était l’image même de l’ambassadrice du castrisme.

Donc la danse classique est devenue “populaire” ?

Eileen : C’est ce qu’ils ont réussi à faire, démocratiser le ballet. J’étais bluffée, là-bas je n’y connaissais rien à côté d’un boucher, d’un chauffeur. Ils étaient capables d’analyser les pas de danse effectués par les danseurs. Ils ont réussi à développer une culture grâce à elle, à l’école, à son ex-mari (Fernando Alonso).

Quel était le problème médical d’Alicia ?

Eileen : Elle a eu un décollement de la rétine à 19 ans, elle est devenue progressivement mal-voyante puis aveugle.

MG : Sur les dessins, on la voit reprendre les danseurs sur leur façon de danser.

Eileen : C’est un mythe sur place. On dit qu’elle avait un 6e sens pour savoir si les danseurs dansaient mal. Elle entendait les vibrations sur le sol, mais pour les bras comment faisait-elle ?

Comment avez-vous travaillé ensemble ?

Mayalen : Eileen a fait le scénario de son côté, il y a eu des allers-retours avec l’éditeur. Quand j’ai reçu le scénario, il était ficelé, nickel. Ma partie a été de le découper et faire quelques ajustements. C’est ce qui est intéressant dans ce travail, pouvoir échanger avec l’auteur, suggérer des modifications, des suppressions, des ajouts. C’était fluide et très agréable de travailler avec elle. Elle était d’accord sur tout.

Eileen : En cinéma je contrôle tout, je veux justifier, comprendre pourquoi on changerait. Là avec Mayalen toutes les propositions étaient logiques. C’était un plus apporté à la construction, à la narration.

Mayalen, comment t’ajustes-tu en fonction des scénaristes ?

Mayalen : Les relations sont totalement différentes selon les scénaristes avec qui on travaille. Chacun doit savoir se positionner dans le travail. Je suis illustratrice, pas scénariste. Donc je peux suggérer des choses mais je ne vais pas exiger de changer radicalement le scénario. Ça je ne le maîtrise pas. Il faut savoir se placer, c’est un travail d’équipe. 

Eileen Hofer quitte le live à cet instant suite à un problème technique avec son téléphone.

Comment as-tu fait pour dessiner les intérieurs ?

Dans le documentaire d’Eileen il y a beaucoup d’images d’intérieurs. J’avais des copies d’écran pour voir l’intérieur du ballet. Ça fait partie du boulot de faire des recherches d’images.

Comment se fait-il que dans l’album le côté délabré des bâtiments apparaisse moins qu’en réalité ?

C’est un choix que je ne sais pas expliquer. Visuellement j’avais envie de rendre le truc plutôt classe, alors que j’aurais pu accentuer ce côté là.

Tu arrives à changer ton dessin que tu adaptes en fonction des histoires, ce qui est assez rare . Comment fais-tu ?

Je ne sais pas si je serais capable de faire ce que j’ai déjà fait. Mon trait évolue au fil des bandes dessinées. J’aime bien chercher autre chose et ne pas partir sur quelque chose que j’ai déjà fait. Essayer de m’amuser, même si mon trait de crayon reste. La couleur joue beaucoup, elle raconte plein de choses. En fonction du thème, de la bande dessinée, du sujet, j’aime bien qu’elle s’accorde avec le propos.

Quelle technique utilises-tu pour dessiner ?

Je fais le dessin au crayon de papier, je le scanne et je fais la mise en couleur sur ordinateur. 

Chez Rue de Sèvres ils ont choisi un beau papier qui s’accorde très bien avec mon trait de crayon. Ça donne un petit côté suranné, velouté qui va bien.

Comment se fait-il que les scénarios qu’on te propose sont tous liés à l’Histoire ?

Ce n’était pas une volonté de ma part de ne faire que de la bande dessinée fiction historique, mais il s’avère que ce qu’on me propose tourne autour de cela. J’aime beaucoup mais j’aimerais tout autant partir dans de la fiction tout court. J’aime bien l’Histoire et ça me fait découvrir plein de choses, j’apprends. Peut-être que mon dessin plutôt réaliste s’y prête aussi.

As-tu déjà essayé de faire à la fois le scénario et le dessin ?

C’est en cours, je ne fais pas le scénario mais j’adapte un roman. C’est une première, je ne l’avais jamais fait avant et c’est super.

Ce sera chez Rue de Sèvres, une adaptation du catalogue de L’École des loisirs, une bande dessinée ado/adulte. En théorie, pour septembre 2022.

Comment travaille-t-on à deux avec le confinement ?

Il y a une phase où j’entre en mode ours des cavernes, je ne vois plus personne. Je suis centrée sur ce que je fais. Si j’ai des questions, j’envoie un mail, je passe un coup de fil, mais on n’a pas besoin de se voir forcément. C’est l’avantage du métier.

Peux-tu nous expliquer le déroulé de tout ton travail sur cet album ?

Au début, j’ai fait des recherches de personnages. Eileen voulait des portraits d’Alicia Alonso pour voir un peu à quoi elle allait ressembler.

Après je me suis lancée sur le découpage. J’ai mis en image toute la bande dessinée en crayonné à main levée rapidement pour montrer à quoi ça allait ressembler. Page par page, le découpage planche par planche, combien de cases, comment tout cela allait s’articuler.  Un dessin assez grossier mais qui permet de se rendre compte de ce à quoi ça va ressembler. 

J’ai envoyé tout ça à Eileen et à l’éditeur. Il y a eu des ajustements à faire, des modifications. Une fois que tout le monde est d’accord, c’est parti pour l’exécution. C’est à ce moment-là qu’on ne me voit plus et qu’on ne m’entend plus jusqu’à ce que tout soit terminé. J’envoie tous les crayonnés exécutés au propre avant la deuxième étape. 

Quand tout le monde est d’accord, je réalise la mise en couleurs. C’est reparti pour quelques mois de silence. Voilà comment ça marche !

Combien de pages étaient prévues ?

On a ajouté des pages, on a retravaillé la fin. Il y a eu une dizaine de pages en plus.

On s’attache beaucoup aux personnages quand on les dessine pendant ces longs mois de travail.

Sais-tu combien de temps as-tu mis pour faire tout le dessin ?

Treize mois, j’ai commencé le découpage en décembre 2019 et j’ai terminé en janvier 2021.

Arrives-tu à travailler sur plusieurs projets en parallèle ?

En matière de bande dessinée, j’en fait une à la fois, je n’arrive pas à en traiter deux, c’est sûr. Par contre à côté, je vais prendre des petits boulots qui vont me prendre un petit peu moins de temps. Une couverture de roman ou un conte à illustrer.

Dernièrement, j’ai illustré pour des choses en jeunesse. C’est bien, ça permet de changer d’univers, parce que c’est assez redondant de ne faire que de la bande dessinée. On passe des mois à faire la même chose, du crayonné, de la couleur. Alors ça fait du bien de partir sur quelque chose de plus rapide, qui s’adresse à un autre public.

Concernant ton autre actualité, Lisa et Mohamed comment s’est passée la rencontre avec Julien Frey ?

C’est Julien Frey, qui avait lu « Vies volées » et bien aimé mon graphisme, qui m’a contactée. Il n’en était qu’au synopsis et l’éditeur était partant pour le scénario. Je venais de lire « L’art de perdre » d’Alice Zeniter qui est complètement dans le sujet, j’ai adoré ce roman. C’était l’occasion de travailler avec un auteur et un éditeur que je ne connaissais pas, de tenter autre chose.

Peux-tu nous en dire plus sur cette histoire ?

C’est l’histoire de Lisa, jeune étudiante en journalisme à Paris à la Sorbonne. Elle est un peu en galère d’appartement et se retrouve sur un plan d’appart chez un vieux monsieur d’origine algérienne, bourru, désagréable. Il peut lui prêter une chambre. Elle va faire sa fouineuse et découvrir des cassettes audio. Quelque chose de caché qu’elle va tenter de percer. Elle va questionner Mohamed sur le contenu des cassettes.

Ça parle des harkis, de la guerre d’Algérie, quel camp choisir, cette sombre période de l’Histoire qu’on connaît peu. C’est une quête d’identité, comme dans » Vies volées ». Le mensonge, le secret.

Comment s’est organisé votre travail ?

J’ai lu le synopsis et on s’est retrouvés sur Paris le temps d’une journée. Il m’a montré les lieux importants pour lui, la rue où est censé vivre Mohamed, le type de bâtiment. Il avait déjà des idées assez arrêtées sur ce à quoi ça devait ressembler visuellement. Et puis j’interprète.

Et pour les paysages d’Algérie ?

J’ai cherché des photos. Je ne connaissais pas l’Aurès (région montagneuse située du Nord-Est de l’Algérie ), ça a l’air vraiment beau. C’est de la découverte, mais pour l’Algérie on ne trouve pas grand chose, en termes de photos c’est restreint.

Connaissais-tu Julien Frey avant de travailler avec lui ?

Non je ne le connaissais pas du tout, ni son travail. À l’époque il m’a envoyé  son album « Avec Edouard Luntz, Le cinéaste des âmes inquiètes » chez Futuropolis.

Couverture Avec Edouard Luntz - Le cinéaste des âmes inquiètes

Comment travaille-t-il ?

Il a fait son scénario, très bien réalisé, très pro. J’ai fait le découpage, les crayonnés pour se mettre d’accord. Il y a eu pas mal d’échanges là-dessus, entre lui et l’éditeur pour les personnages, les visages. La difficulté était de faire vieillir Mohamed à trois époques. Une difficulté supplémentaire, je n’avais jamais eu à faire ça auparavant. Il fallait lui faire son visage à 20, 40 et 70 ans. C’est très intéressant en fait.

J’ai plus travaillé les expressions du visage sur cette bande dessinée là ainsi que les couleurs. On a vraiment pour chaque époque, une gamme de couleurs différentes.

Comment s’est passé ce changement d’éditeur ?

Tout s’est très bien passé, je n’ai pas eu de soucis. On s’est rencontrés juste avant de commencer la bande dessinée. Je les ai trouvés charmants. Et tout au long de l’élaboration on a bien échangé. Sur la fin aussi avec la couverture.

Le choix de la couverture a-t-il été difficile ?

J’ai fait une proposition qui n’a pas été retenue et on est partis sur celle-ci. Sur quelque chose d’assez didactique en montrant ce qu’on va lire, le dialogue entre les deux personnages et en arrière plan, on change d’univers avec les militaires en Algérie. On sait d’entrée de jeu où on va.

Aurais-tu envie de sortir des thèmes historiques ?

Je ne me suis même pas posée la question. Si un jour je devais faire mon scénario ou ma propre bande dessinée, je partirai sur quelque chose de plus personnel, pas nécessairement en lien avec l’Histoire. 

Quelque chose non pas qui me touche moi, mais plus axé sur un personnage, pas forcément dans un contexte historique, ou pour parler d’un contexte historique.

Quels sont tes projets à court terme ?

Actuellement je n’ai rien avant septembre 2022, j’avais tout misé sur le mois d’avril. Maintenant je me remets dans ma grotte d’ours.

Pour terminer cet entretien, peux-tu nous dire quelles sont tes dernières lectures coups de cœur ?

Ce n’est pas récent, mais c’est “La saga de Grimr”, j’ai adoré le thème. J’ai lu dernièrement une trilogie de Jón Kalman Stefánsson absolument superbe qui se passe en Islande. Le premier roman s’appelle “Entre ciel et terre”, c’est sublime, hyper bien traduit. Il faut lire ça en été quand il fait bien chaud, pour avoir bien froid. On est au 19e siècle en Islande, avec les pêcheurs islandais. Il faut les avoir lus. Et là dessus j’ai lu cet album. 

J’aime beaucoup le travail de Jérémie Moreau, il m’a complètement embarquée. Son trait va super bien avec le propos, c’est super bien écrit, j’étais à fond dedans. Le type d’album que j’adore. Il a eu le Fauve d’or meilleur album en 2018.

Couverture La Saga de Grimr          Entre ciel et terre de Jón Kalman Stefánsson « Ma librairie

Merci beaucoup à toutes les deux d’avoir pris du temps pour nous.

 

Cet entretien et sa retranscription ont été réalisés en collaboration avec Claire @fillefan2bd dans le cadre du live qui s’est tenu le mercredi 21 avril sur la page Instagram de Yoann @livressedesbulles .
Vous voulez en savoir plus, n’hésitez pas à regarder ci-contre le replay du live.
Article posté le dimanche 16 mai 2021 par Claire Karius

Alicia de Eileen Hofer et Mayalen Goust
  • Alicia Prima Ballerina Assoluta
  • Autrice : Eileen Hofer
  • Dessinatrice : Mayalen Goust
  • Editeur : Rue de Sèvres
  • Prix : 20 €
  • Parution : 14 avril 2021
  • ISBN :   9782810208012

Résumé de l’éditeur : Dans les rues de La Havane, entre 1959 et 2011, les vies se croisent et se recroisent. Aujourd’hui celle d’Amanda, jeune ballerine en devenir. Hier, celle de Manuela, mère célibataire, qui n’aura fait qu’effleurer son rêve de danseuse classique et enfin celle d’Alicia Alonso, dont on suit l’ascension vers la gloire jusqu’à devenir prima ballerina assoluta au parcours exceptionnel. Dans un Cuba où règnent la débrouille et l’entraide, tout autant que la dénonciation et le marché noir, l’histoire de la démocratisation de la danse classique rime singulièrement avec l’avènement du régime révolutionnaire. Pour Amanda, la compétition est rude pour être parmi les meilleures tandis que pour Alicia, les choix ne sont plus seulement artistiques mais politiques, lorsqu’on voudra faire d’elle un instrument de l’ idéologie castriste.

Lisa et Mohamed de Julien Frey et Mayalen Goust
  • Lisa et Mohamed
  • Auteur : Julien Frey
  • Editeur : Futuropolis
  • Prix : 20 €
  • Parution : 07 avril 2021
  • ISBN :  9782754828567

Résumé de l’éditeur : Paris, juin 2000. Lisa, étudiante, loue une chambre chez le vieux Mohamed. Retraité veuf et bourru, Mohamed est un ancien harki, un supplétif de l’armée française en Algérie. Lisa et Mohamed ignorent encore que leur rencontre va faire ressurgir le passé. Celui des harkis. Ces hommes qui n’ont aujourd’hui toujours pas le droit de retourner en Algérie. Après L’œil du STO, Julien Frey continue son travail de mémoire des zones sombres de notre passé en abordant avec sensibilité la question encore douloureuse des harkis. Le travail en couleur de Mayalen Goust en souligne toute l’humanité.

À propos de l'auteur de cet article

Claire Karius

Claire Karius

Passionnée d'Histoire, Claire affectionne tout particulièrement les bulles qui abordent ces thèmes, mais pas seulement. Elle aime les lectures humaines et intimes qui savent l'émouvoir et lui donnent espoir en la vie. Elle partage sa passion sur sa page Instagram @fillefan2bd.

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