Entretien avec Stéphane Duval, fondateur des éditions Le Lézard noir

En 2004, Stéphane Duval éditait son premier album Mutant Hanako de Makoto Aida. Avec ce livre tout droit venu du Japon, le pictavien débutait son aventure éditoriale et donnait naissance au Lézard noir. Viendront ensuite les récits notamment de Maruo, Mochizuki, Takashi, Akiyama, Abe ou Jansson, ainsi que les prestigieux prix Asie ACBD, celui du patrimoine ou de la série à Angoulême venant récompenser une ligne éditoriale singulière et exigeante. Damien et Mikey sont allés à la rencontre du fondateur de la maison d’édition pour lui poser des questions sur la naissance, les stratégies du Lézard noir ou les différents auteurs avec lesquels il travaille.

1/ Damien : Bonjour Stéphane Duval. Dans un premier temps, peux-tu nous dire pourquoi avoir voulu créer le Lézard Noir ? Est-ce parce qu’il n’existait pas dans le monde du 9e Art  ce style éditorial que tu as fondé ta structure ?

Lorsque j’ai crée le Lézard Noir, j’étais à l’époque disquaire à Poitiers. Je m’occupais d’un petit rayon de musique expérimental, industriel, pop et autres. J’ai flashé sur des pochettes de disques illustrées par Maruo. Mais aussi celles de Trevor Brown qui est un artiste anglais qui a depuis pris la nationalité japonaise. Sans oublier Romain Slocombe. Tout vient de cet univers-là. Et en partant de ces pochettes de disques, je me suis plus intéressé à l’underground ou aux choses expérimentales, graphiques, musicales et cinéma autour du Japon.

Donc, je suis allé une fois au Japon en 2002, puis une deuxième fois en 2003. C’est à cette occasion que Maruo m’a été présenté. J’avais à l’époque vu une ou deux de ses BD en japonais ou en anglais. Et je me suis dit qu’il fallait l’éditer.

En rentrant en France, je me suis dit qu’il fallait monter une maison d’éditions. Le nom m’est venu spontanément. Le Lézard Noir est un roman d’Edogawa Ranpo qui, pour faire court, raconte l’histoire d’une sorte d’Arsène Lupin au féminin. Et il y avait dans ce nom, une vision un peu romantisme noir et décadent. D’où le premier slogan du Lézard Noir qui a été Japonisme noir et décadent. En fait, j’avais pas du tout cette envie d’être éditeur de mangas. Je voulais éditer du Maruo, Akino Kondoh ou Makoto Aida. Des artistes que je rencontrais en somme. C’était d’ailleurs assez compliqué, notamment quand j’ai rencontré l’éditeur d’Aida qui était un grand galeriste japonais. C’est là que j’ai choisi d’éditer le manga car Aida avait sorti un titre qui s’appelle Mutant Hanako (qui est en fait une œuvre d’art installée sur un panneau de 17m de long). La BD doit faire à peu près 80 pages. Il y avait peu de chance que quelqu’un s’y intéresse en France. J’ai fait la proposition de l’éditer et de lui adjoindre une partie plus didactique. Avec des textes sur lui ou des tableaux. C’est comme ça que les premiers livres comme celui d’Aida ou ceux d’Akino Kondoh, on en fait deux entrées. La partie manga et la partie texte exégétique, tableaux, extraits de vidéos.

« Mon idée de départ était d’éditer des livres que je voulais voir en français »

2/ Mikey : Interviens-tu dans cette partie traduction texte ?

Non pas du tout. Je ne sais pas écrire, ce n’est pas ma spécialité. Mon idée de départ était d’éditer des livres que je voulais voir en français. J’ai eu d’abord cette entrée avec l’art contemporain et le Mutant Hanako d’Aida mais aussi Les Insectes en moi et Eiko d’Akino Kondoh. Des artistes contemporains qui avaient fait du manga dans leur carrière. Et puis Maruo. Il a bien fallu six mois pour le recontacter et faire un livre avec lui. Il se trouve qu’on a ensuite signé un contrat très vite pour La Jeune fille aux Camélias. Mais nous n’étions pas tout seuls sur le coup et le livre était chez deux éditeurs au Japon, donc on est partis sur autre chose à ce moment-là. Finalement, tout est parti de cette volonté d’explorer les avant-gardes japonaises à travers le médium du livre.

3/ Mikey : le but n’était pas de créer une maison d’éditions de bande dessinée ?

Non car je ne lisais déjà plus de BD depuis la sortie d’Akira en France. J’étais collectionneur de BD quand j’étais gamin. A 14-15 ans, j’allais au festival d’Angoulême et j’arpentais les boutiques avec le BDM sous le bras ! Mais à l’adolescence je me suis intéressé à la musique et c’est devenu exclusif. Ce qui a expliqué ce poste dans le monde du disque où je suis resté treize ans. Je gardais un pied dans le livre mais sans vraiment m’intéresser à la BD. Alors même si Akira a été ma dernière BD lue, j’ai bien évidemment été attiré par le franco-belge quand j’étais gamin. Même si je suis né avant le Club Dorothée et que j’ai pu voir très tôt des animations comme Goldorak, je n’ai jamais été vraiment fasciné par elles. Et concernant les mangas, encore une fois, à part Akira, je n’étais pas très attiré par les personnages aux très gros yeux et tout ce qui faisait les clichés, entre guillemets, de la bande dessinée japonaise.

« je pense que le Lézard Noir fait partie des maisons d’éditions qui contribuent à donner une image différente du Japon, un peu éloigné de la carte postale »

4/ Mikey : voilà bientôt 15 ans que tu as fondé Lézard Noir, C’est ainsi que tu mettras en avant le Japon d’avant-garde comme tu viens de nous l’expliquer. Te considères-tu aujourd’hui comme une sorte d’ambassadeur de ce Japon méconnu dans l’hexagone ?

Tu parles du Japon d’avant-garde. Le Lézard Noir c’était effectivement ça au début. Mais ça a un peu évolué. C’est beaucoup moins underground que ça l’a été. D’abord parce que moi-même j’évolue. Alors oui à l’époque c’était méconnu, mais il faut dire que je n’ai pas eu de plan promo au moment de la fondation en 2004. J’ai vraiment appris le métier d’éditeur sur le tas.

J’ai gardé mon boulot pendant des années et j’en ai pris un autre : celui de directeur de la Maison d’architecture où je suis resté treize ans. Pour me donner la possibilité d’avoir un parachute à côté et de m’y retrouver financièrement. Je pouvais ainsi me donner le luxe de pouvoir faire ce que je voulais. Le Lézard Noir a ainsi évolué au fur et à mesure de mes rencontres et de ma connaissance du Japon puisque je m’y rends régulièrement depuis presque 20 ans. Pour naturellement plus m’intéresser à l’humain.

Alors ambassadeur, oui je pense que le Lézard Noir fait partie des maisons d’éditions qui contribuent à donner une image différente du Japon, un peu éloigné de la carte postale. C’est pour ça que j’ai plus tendance à parler de bande dessinée japonaise que de manga. Aujourd’hui, on peut dire qu’il y a moins ce côté péjoratif de parler de BD japonaise qu’il y a encore 5 ans. Le Lézard Noir y a certainement contribué, mais au même titre que Cornélius ou des tas d’autres maisons, comme IMHO. Mon lectorat premier me ressemble un peu. Les trente/quarante ans qui connaissent un peu le Japon et y sont déjà allés. On ne s’inscrit pas du tout dans le milieu d’une Japan Expo, par exemple. Même si je n’ai rien du tout contre les fans de manga, bien au contraire. Je trouve ça bien qu’on puisse ouvrir les yeux du public sur un Japon moins rêvé, moins fantasmé

5/ Damien : Est-ce que le lectorat est perméable entre les 2 ? Est-ce que ceux qui lisent du manga classique vont venir vers Lézard Noir ?

Oui bien sûr. On le voit même de plus en plus. Je le constate depuis que je suis présent sur les trois réseaux sociaux (Instagram, Facebook et Twitter). Sur twitter par exemple, on tend plus vers un lectorat de « l’après Club-Dorothée », donc des personnes plus jeunes.

Alors, évidemment mes livres sont plus chers qu’un manga à 5 ou 6,95 €. Quand quelqu’un vient prendre un livre chez moi, il va quasiment payer le prix de deux mangas classiques. Mais, pas toujours ! (rires) Si on prend, par exemple, La Cantine de Minuit. Je regroupe deux volumes en un pour 18 euros. Cela fait 9 euros le volume, ce qui reste un prix correct pour le format proposé.

Mais pour en revenir à la porosité du milieu, oui je le constate de plus en plus. Il y a aussi la Presse qui a fait beaucoup d’efforts. Comme, entre autres, Libération qui fait des papiers et qui va interpeller le lecteur. Sans oublier la reconnaissance du Festival d’Angoulême.

6/ Mikey : Pour en revenir à Maruo, je crois que son œuvre favorite est L’Ile Panorama. Tu as toi-même édité nombreux de ses titres. Y aura-t-il d’autres collaborations avec lui ?

Oui, L’Ile Panorama n’est d’ailleurs pas édité chez moi ! (Rires) J’ai encore vu Maruo l’année dernière où je suis allé voir le feu d’artifice chez lui. On pourrait éditer certains de ses titres un peu plus vieux. Les prochains sont visiblement réservés chez Casterman. Là on parle de stratégies d’éditeurs japonais avec ceux en France.

« Je travaille beaucoup dans la marge »

7/ Damien : Même si maintenant tu as, personnellement, plus l’habitude de traiter avec eux, est-ce malgré tout, toujours compliqué de négocier avec les éditeurs japonais ?

Oui c’est toujours compliqué. Il y a des éditeurs au Japon, qui sont peut-être moins frileux comme c’est le cas aujourd’hui avec Shôgakukan qui est un éditeur chez qui j’ai acheté plusieurs titres, et qui regarde aussi la qualité d’un travail éditorial qui va être fait autour d’un auteur. C’est d’ailleurs avec Shôgakukan que j’ai eu plusieurs prix (La Cantine de Minuit, Chiizakobe, les collections avec Kazuo Umezu, etc…).

J’ai invité deux fois des auteurs de cette maison, les managers sont venus deux fois également chez nous à Angoulême. Ils ont vu comment on travaillait. Alors effectivement, peut être qu’il y a avec eux un capital sympathie qui me permet d’avoir un titre que d’autres n’auraient pas forcément eu. Mais je travaille beaucoup dans la marge. Si aujourd’hui j’éditais les choses que je voulais, je pourrais vous citer des bouquins qui se trouvent chez d’autres éditeurs français. Je ne peux pas faire beaucoup de titres à l’année en fait. D’abord parce que j’ai une micro structure et puis parce que si on veut bien les faire et les défendre, il ne faut pas en sortir trop. Je suis partisan du «Less is more», travailler moins mais mieux et faire monter le buzz sur le bouquin plutôt que de dire « on va faire 5-6 livres/mois, et il va forcément en sortir un de bien ». C’est le même principe que dans le monde du disque en fait. J’ai du mal à me dire qu’on va mettre toute notre énergie sur un bouquin qu’on aura pas le temps de défendre.

C’est d’autant plus difficile qu’il faut que je choisisse parcimonieusement les titres dans ceux qui n’auraient pas été repérés bien en amont par les grosses maisons ou pour lesquels les auteurs n’auraient pas fait des livres allant chez l’un ou l’autre. Parce qu’il y a quand même une sorte de clause qui stipule que si vous avez sorti un livre d’un auteur, vous avez une priorité à l’achat sur sa future parution. Donc il y a des tas de livres que j’ai demandé depuis 3-4 ans et qui vont sortir chez d’autres éditeurs au final pour diverses raisons. Il faut savoir que même si on connaît quelques auteurs japonais, ils n’ont que très peu leur mot à dire sur le choix de l’éditeur français qui va les publier.

J’ai beau avoir des contacts avec eux, c’est contractuellement interdit. Avec Maruo c’est différent puisque je l’ai connu en tant que fan et collectionneur. Donc le lien est fort. Il arrive qu’on se contacte avec Minetaro Mochizuki. Mais si j’ai quelque chose de particulier à lui demander, je vais prendre la voie officielle qui consiste à joindre l’agent/avocat qui lui-même va contacter le directeur du service international etc, etc. D’où la lenteur administrative qu’il peut y avoir pour une quelconque demande. C’est très japonais mais je l’ai compris. C’est une protection, à la fois de leurs auteurs, du fait que cela ne parte pas dans tous les sens mais surtout de les protéger de la concurrence. De ce fait, les éditeurs évitent aux auteurs d’être perturbés dans leur travail colossal au vu du nombre incroyable de rendus de planches.

8/ Damien : S’il ne fallait garder que trois titres pour faire découvrir les éditions Le Lézard Noir, ce serait lesquels ?

Tout dépend de l’attirance du lecteur. S’il est branché romantisme noir, du Lézard très noir ! (Rires). Un de mes livres préférés est Mutant Hanako de Makoto Aida qu’est un anti-manga où il y a tous les poncifs du manga dedans. On y voit une blague et une œuvre d’art à part entière.

Mais j’ai aussi un faible pour Yume no Q-Saku de Maruo, fortement inspiré par Georges Bataille, Sade… la recette de la soupe au caca… j’adore ce livre. Un des premiers que j’ai pu éditer de l’auteur.

Et puis Le Vagabond de Tokyo de Fukutani Takashi. Qui fait le lien entre le  « black Lézard » et le reste du catalogue. Quand j’ai découvert cette série je suis sorti de ma ligne de conduite. A ce moment là, les fans du Lézard Noir se sont demandés ce que j’allais faire. Le Vagabond de Tokyo c’est une chronique sociale du Japon des années 80-90. Il y a eu une bonne quarantaine de volumes au Japon et qui a duré pendant une vingtaine d’années. Après avoir repris le premier volume qui était déjà une anthologie faite par Seirinkôgeisha, nous avons fait un tri pour les suivants, vu que ce livre avait plutôt bien marché. Et même les gens qui étaient sceptiques quant au fait que je me lance dans une série qui avait tous les attributs de la grande série japonaise, qui dure sur vingt ans, axée sur un même personnage, y ont découvert finalement un Japon à la marge. Moi c’est celui-ci aussi qui m’intéresse. Celui des quartiers périphériques, de ces gens un peu exclus. Ce côté-là de l’humain m’attire.

9/ Mikey : Tu découvres par hasard au Japon les couvertures du Vagabond de Tokyo. Que se passe-t-il à ce moment-là ? De façon générale, est-ce essentiellement une accroche visuelle qui va te persuader de faire connaitre l’œuvre en France ?

Clairement, Le Vagabond de Tokyo est un pivot au sein du catalogue. A un moment, je me dis, si on enlève la partie jeunesse (le Petit Lézard), que je n’ai pas envie d’être uniquement l’éditeur de livres improbables qui fait ses bouquins le soir dans sa cuisine à Poitiers. J’ai aussi envie de participer à autre chose et aller un peu vers la lumière.

Effectivement, j’ai découvert ces quatre mecs sur les couvertures du Vagabond de Tokyo et je suis sûr qu’ils se passe quelque chose. Je ne parle pas japonais, bien que cela fasse un tas d’années que j’y vais. Donc je me concentre sur le ressenti. Je feuillette un peu le bouquin et me dis là il se passe quelque chose. Je sens si l’histoire va être bonne d’abord par cet aspect visuel. Il y a des gimmicks qui me plaisent dans le Japon. Comme des plans de rue, des découpages un peu cinématographiques. Ou alors quand on est à la campagne ou ces plans de trains avec par exemple, ce livre que j’ai sorti qui s’appelle Anjin-San de George Akiyama. Il y a donc forcément des choses issues de mes obsessions, de ce que je connais, de ce que j’ai envie de retrouver et encore une fois de ce côté cinématographique.

Après, au début où je faisais peu de livres, il était peut-être plus facile de tomber sur le bouquin qui sur le ressenti allait marcher. Aujourd’hui, je suis obligé de le montrer à ma femme et à ma traductrice. A un moment donné on en voit tellement, qu’elles sont là pour me dire si je me trompe ou pas. Mais la même histoire de Maruo dessiné par quelqu’un d’autre, s’il n’y a pas ce côté léché, ça ne me plaira pas. Plusieurs personnes m’ont proposé des projets de type ero guro mais ce n’est pas le sujet en tant que tel qui m’emballe. C’est ce certain détachement par rapport à l’image, le scénario, ce côté raffiné et troublant à la fois.

« Donc cette idée d’éditer un roman graphique [Chiisakobe], moi qui me considère d’abord comme un éditeur littéraire, me plaisait aussi »

10/ Mikey : Lorsque tu édites le premier volume de la série Chiisakobé de Mochizuki Minetarô en 2015, le public adhère très vite aux aventures de Shigeji, ce jeune charpentier. Récompensée par le prix de la série 2017 à Angoulême, te dis-tu à ce moment-là que tu vas sortir de la sélection du Patrimoine, pour laquelle Lézard noir est régulièrement sélectionné ?

Sortir de la sélection était effectivement un des objectifs. C’est vrai que depuis pas mal de temps j’avais grosso modo une, voire deux sélections dans cette catégorie à Angoulême, et j’en suis très content. Il ne faut pas oublier que le prix Patrimoine, en plus du contenu du livre, récompense le travail de l’éditeur par rapport à son travail sur l’objet (choix du papier, pelliculage etc.) Mais de la même façon que je n’ai pas envie en tant qu’éditeur d’avoir une seule « étiquette », je n’avais pas envie d’être reconnu seulement comme l’éditeur habituel sélectionné pour le Patrimoine. Je ne renie pas pour autant les prix et sélections reçus, bien au contraire. Mais après, en tant qu’éditeur, je voulais prouver que j’étais capable de trouver des titres différents. Pourquoi je n’y suis pas allé plus tôt ? Je me demandais vraiment si j’étais capable de le faire au sein du Lézard Noir. L’image de cette maison était tellement forte et connotée que je me demandais de quelle manière j’allais pouvoir en sortir. J’avais déjà réussi à proposer quelque chose de différent avec Le Vagabond de Tokyo, mais il se trouve que Chiisakobe est arrivé à point nommé. A la fois, c’est un livre qui me plaisait graphiquement, tout comme sa représentation architecturale – y étant très sensible de par mon ancien métier – et puis cette histoire était une adaptation d’un roman. Donc cette idée d’éditer un roman graphique, moi qui me considère d’abord comme un éditeur littéraire, me plaisait aussi. Maintenant que l’objectif de sortir du Patrimoine est atteint, mon second objectif est de me lancer dans la création. Il y a encore deux ans je ne pouvais pas m’investir là-dedans. Maintenant, c’est possible. Une fois ce but atteint, je pourrai me considérer comme un éditeur complet.

« Shingo, je le mets au même niveau que des œuvres emblématiques de la science-fiction ou d’anticipation japonaise, comme Dragon Head ou Akira »

11/ Mikey : Cette année encore, le prix du patrimoine fait honneur à ta Maison en récompensant Je Suis Shingo de l’incontournable Kazuo Umezu. Finalement, Lézard Noir/Angoulême/Patrimoine parait tout de même indissociable, non ?

C’est vrai. Mais c’est aussi parce que je continue à explorer cette bande dessinée qui a été super importante dans les années 60-70, avec de vraies pépites. Au final, je trouve un peu dommage, même si je le comprends, que beaucoup d’éditeurs aient lâché cette recherche qui permet d’avoir des chaînons manquants dans l’histoire de la bande dessinée.

Si on prend Shingo, je le mets au même niveau que des œuvres emblématiques de la science-fiction ou d’anticipation japonaise, comme Dragon Head ou Akira. S’il y avait trois grandes séries, dans les vingt dernières années, ça serait celles-ci. J’y vais peut-être un peu fort mais Shingo est tellement puissant que ça ne m’étonne pas qu’il ait eu des prix. C’est une série que je découvre au fur et à mesure. Après les trois volumes, je ne lirai le quatrième que deux mois avant qu’il ne sorte en librairie, quand on fera les finalisations du texte et autres. Et pour le moment, je ne suis pas déçu des surprises et du déroulement de l’intrigue. Alors oui, je suis un peu inféodé à ce patrimoine mais c’est légitime puisque je n’ai sorti que très peu de choses récentes. Jusqu’à présent je n’avais pas ces accès. Maintenant, comme je l’ai dit, je veux faire des productions récentes mais je ne veux pas me planter. Il est hors de question que je passe à côté d’un livre qui me plaît. Je connais des éditeurs littérature ou BD qui disent « je n’aurais pas acheté tel ou tel bouquin ». Je veux garder ce choix qui est le mien. Aujourd’hui, la surproduction n’est pas un leurre et, encore une fois, il vaut essayer d’en faire moins et mieux

12/ Damien : Comment as-tu reçu ces nominations et même ces différents prix ? Ceux d’Angoulême bien sûr mais aussi celui remporté pour le Prix Asie ACBD 2016 avec La Cantine de Minuit ?

Les sélections à Angoulême, c’est un peu comme apparaître dans le guide gastronomique tous les ans. Je crois que si je ne suis pas sélectionné l’année prochaine, je tirerais vraiment la tronche ! (rires) J’aurais descendu d’un cran et il faudra que je me dise : «qu’est-ce qui explique qu’aujourd’hui j’ai pas été capable d’être au niveau atteint les dernières années ?» Je considère devoir être à minima en sélection. C’est ainsi que je verrai mon travail comme régulier et non pas comme un passage. Que ce que j’ai vécu n’est pas juste un coup de bol.

Comme quand j’ai eu le prix 2008 avec Moomin et après cela n’a été que des sélections sans remporter de distinction. Depuis à peu près trois ans, nous sommes beaucoup sur l’évolution stratégique personnelle et de développement de l’entreprise. Le fait d’aller vers du contemporain, attire le Grand Public. Modifier la marque du Lézard Noir en fin de compte pour qu’in fine le lectorat s’élargisse et qu’il ne soit plus exclusif à l’underground.

Après la réussite de Chiisakobe, je ne devais pas m’arrêter là. Et c’est là que je suis allé trouver La Cantine de Minuit que j’avais dans mes tablettes depuis huit ans. Il a fallu trouver le bon moment pour le faire. Sans prétention aucune, il est évident que ces divers prix légitiment mon travail. En fait, j’aurais beaucoup aimé être chassé par des gros éditeurs et aller expérimenter le travail chez l’un d’entre eux. Mais en étant sur Poitiers et en ayant mon boulot, c’était difficile. C’est à ce moment que je me suis dit que j’allais le faire moi-même. C’est là que tu construis ton catalogue et ton identité à partir de son contenu. C’est très important pour moi. Que tu ailles chez Lézard Noir ou Cornélius, tu dois savoir ce que tu vas chercher. Cette ligne claire est primordiale.

13/ Mikey : Dans tes nouveautés vient de paraître le troisième volume de La Cantine de Minuit de Yarô Abe. As-tu eu l’occasion de regarder la série TV ?

Alors, je l’avais déjà vue passer au Japon. Je l’ai un peu regardé sur Youtube mais je ne suis pas un fan. En fait, ce n’est ni plus ni moins la même chose que la BD. Mais il y a ce côté peut-être un peu surjoué. Mais je comprends que ça plaise. Le lien n’a pas été fait dès le départ avec Netflix quand on a sorti la BD puisque cela a été quasiment en même temps. Depuis on a ajouté un bandeau pour les nouvelles sorties. Mais c’est aussi intéressant d’attirer un lectorat potentiel qui aura d’abord vu la série TV et qui serait curieux de découvrir la BD.

14/ Damien : Pourquoi avoir créé la collection Petit Lézard ?

Toujours pour ne pas rester enfermé dans ce côté uniquement « Dark ». Un jour, j’ai découvert les Moomins au Japon en étant persuadé que c’était japonais… Et puis il y avait cet auteur jeunesse qui s’appelle Tomonori Taniguchi que j’aimais beaucoup. Je ne pouvais pas intégrer cet univers dans le Lézard Noir. C’est pour ça que si j’avais réfléchi au début, le Lézard Noir aurait peut-être été une collection ai sein d’une autre maison d’édition. C’est pour ça que j’ai ressenti durant six ou sept ans une espèce d’enfermement dans le Lézard Noir. Je me sentais bloqué. Je pense notamment à nos livres d’architecture qui font parties intégrantes de notre catalogue. Et pourtant cela a été compliqué de les intégrer de la sorte. Mais aujourd’hui Le Lézard Noir représente plutôt le miroir d’un Japon avec un décryptage urbain, social en BD, livre ou un autre support. C’est vrai que d’avoir un livre d’architecture contemporain japonais avec le logo Lézard Noir, pouvait paraître un peu saugrenue. On en a fait quelques-uns depuis qui sont assez reconnus dans le domaine.

« Développer ce label m’a notamment permis au Japon, d’avoir l’image de l’éditeur officiel des Moomins qui sont très célèbres là-bas »

15/ Damien : Pour en revenir aux Moomins, comment l’idée est venue de publier son autrice, Tove Jansson ?

A l’époque, ce n’était pas encore sorti chez Drawn & Quaterly. J’avais vu une expo au Japon mais je n’avais pas vu les dessins-animés qui datait des années 90, ni les romans jeunesse. En rentrant en France, j’ai regardé sur le net. Il y avait une BD de prévue comme les romans étaient publiés chez Nathan. Quand je suis allé à Angoulême, cela devait être en 2007, je suis allé dans les stands pour trouver le livre, mais il n’y était pas. Il n’était pas encore sorti. Donc j’y suis allé au culot, j’ai fait une offre dessus et c’est passé. Je ne sais toujours pas pourquoi d’ailleurs. Peut-être parce que personne ne faisait rien sur les Moomins depuis des années. Cela m’a permis de développer le label jeunesse avec des publications japonaises puis plus tard Laurent Audoin qui est venue me proposer sa série avec Amélie Sarn qui mettait en scène le personnage Sacré-Cœur. Développer ce label m’a notamment permis au Japon, d’avoir l’image de l’éditeur officiel des Moomins qui sont très célèbres là-bas.

16/ Damien : Comment s’est passée la rencontre avec l’auteur poitevin Laurent Audoin ?

Alors, ce n’est pas parce qu’il est poitevin que je l’ai rencontré et édité ! (rires) Quand il est venu me voir, je n’aurais jamais imaginé que Laurent, qui était chez des gros éditeurs, avait une quelconque envie de travailler pour Lézard Noir. Mais Les aventures fantastiques de Sacré Cœur est une série que j’aurais vraiment aimé lire quand j’avais six ou sept ans. On a une nouvelle série de prévue ensemble. C’est visiblement qu’il finit par se sentir bien chez moi parce que je lui laisse aussi une certaine marge de liberté. C’est une relation simple entre nous. D’ailleurs, ce soir il vient à la maison pour qu’on regarde ses couvertures et dessins ensemble.

« C’est l’histoire d’un garçon qui, après le décès de sa mère, est recueilli par un oncle Yakuza. Celui-ci à plusieurs filles, dont l’une d’entre elles… est un garçon… »

17/ Mikey : Peux-tu nous parler de Stop !! Hibari-Kun ! de Hisachi Eguchi, l’un de tes nouveaux titres ?

Comme souvent, l’intérêt pour cette série s’est d’abord porté pour le trait de son auteur, Hisachi Eguchi, dont le style est assez proche de la vague des années 1990-2000, avec des auteurs comme Mochizuki. Même si Eguchi est, je crois, un peu plus âgé. On sort un peu de l’image du Lézard Noir avec cette nouvelle publication.

Stop !! Hibari-Kun est connu au Japon grâce à Jump, l’une des plus grandes revues de Manga/Blockbuster. J’ai trouvé le thème complètement délirant. C’est l’histoire d’un garçon qui, après le décès de sa mère, est recueilli par un oncle Yakuza. Celui-ci à plusieurs filles, dont l’une d’entre elles… est un garçon… C’est assez amusant. Avec les scènes thématiques comme le transgenre au Japon. Cela m’intéressait d’explorer cet univers, celui du Gag/Manga, un peu comme le Vagabond de Tokyo. Dans le même genre, j’espère publier prochainement une série d’Umezu qui raconte les aventures du petit garçon Makoto-Chan. Pour en revenir à Umezu et rebondir à ce qu’on disait au sujet des négociations avec les éditeurs, c’est un auteur que j’avais dans mes tablettes depuis 2005. Il a fallu dix ans avant que l’éditeur accepte mes offres. Etant inconnu à l’époque, il a fallu que je me batte pour prouver ma crédibilité. Quand j’ai signé pour Umezu, je leur ai dit qu’il figurerait en sélection à Angoulême, et c’est ce qu’il s’est produit…

18/ Damien : Est-ce difficile de maintenir à flots une petite structure éditoriale comme Lézard noir ?

C’est difficile car, jusqu’à encore la semaine dernière j’avais un autre travail à côté. Et puis tu fais ça tout le temps : soir, weekend, pendant les pauses méridiennes… Je ne fais pas de distinction entre vie professionnelle et vie privée. C’est un tout. Mon bureau c’est à la maison, avec un ordinateur que j’emmène partout avec moi quand je pars en voyage. On vient d’investir dans un nouveau local pour pouvoir stocker les livres car ça commence à prendre beaucoup de place ici ! (Rires) Par exemple, dernièrement, j’ai eu une salve de huit ou neuf livres en réédition, et là tu réceptionnes dix-sept palettes qui arrivent par un 38 tonnes ! (Rires) c’est légèrement contraignant à stocker !

Oui c’est difficile, et je reviens à ce que je disais tout à l’heure, cela m’incite à être très sélectif dans mes choix éditoriaux. Ma femme m’aide beaucoup et j’ai aussi un apprenti, étudiant aux Métiers du Livre de Bordeaux, qui travaille avec moi sur les maquettes, et sur les salons. Par manque de place, il travaille de chez lui, et c’est aussi pour ça que je veux des bureaux. Je veux favoriser ce travail d’équipe. Je n’ai plus la même énergie qu’il y a quinze ans et avoir cette vraie dynamique proche de moi est très important.

19/ Mikey : Dans ton équipe s’ajoute également Miyako Slocombe, quel est son rôle au sein du Lézard Noir ?

Miyako a été ma première traductrice. Je connaissais son père, Romain, que j’exposais à la Maison de l’Architecture bien avant d’y travailler. C’est à ce moment-là que je l’ai rencontrée, elle devait avoir seize ou dix-sept ans. Quand j’ai lancé Lézard Noir, je lui ai proposé de traduire Maruo. Il me semble qu’à cette époque, elle était étudiante aux beaux-arts.

Que cela soit en tant que traductrice (où elle a reçu différents prix) ou interprète, Miyako est effectivement très précieuse. C’est aussi avec elle que les choix des volumes se font pour certaines longues séries comme Le Vagabond de Tokyo. Même si c’est moi qui valide au final, on regarde les planches, les histoires ensemble, et me donne son avis. Elle apporte une sensibilité différente de la mienne qui devient très complémentaire en fin de compte. Quand je signe pour des séries, je suis obligé de le faire en amont. Sans savoir combien de tomes elles comporteront. Comme j’ai pu le faire pour Chiisakobe ou Tokyo Alien Bros où je me lance sans vraiment savoir si cela sera bien ou pas. Et c’est ce qui va se passer avec notre dernière nouveauté de l’auteure Akiko Higashimura qui s’appelle Yukibana No Tora. Une série qui parle d’une femme qui était Samouraï, assez populaire au Japon. Là encore, l’idée est de faire évoluer le Lézard Noir vers un autre type de lectorat, de faire cette jonction avec les différentes tranches d’âge.

Entretien réalisé le mardi 17 avril 2018.
Article posté le vendredi 18 mai 2018 par Damien Canteau

Nos chroniques Lézard noir

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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