« On voulait que le lecteur ressente des émotions. » Rencontre avec Elene Usdin et Boni

Elene Usdin et Joseph Boni nous parlent de Detroit Roma, leur nouvel album paru chez Sarbacane.  Une des lectures graphiques les plus attendues de cette fin d’année.

Elene, on vous connaît bien depuis René.e aux bois dormants mais vous Joseph, est-ce que vous pouvez vous présenter ?

Joseph Boni : Je suis principalement musicien, je fais beaucoup de musique classique, de la musique moderne aussi. J’ai un autre projet qui s’appelle Boni, de folk musique, je travaille sur un album.

J’ai fait de la musique pour plusieurs des expositions d’Elene. Je m’intéresse à l’écriture de scénarios, et en fait c’était chouette de travailler dessus. Je ne viens pas du tout du monde de la bande dessinée.

 

 

Est-ce qu’on peut remonter à l’origine de Detroit Roma ?

Elene Usdin : J’avais fini René.e aux bois dormants en septembre 2021. Et puis, Sarbacane m’a proposé de relancer un contrat pour une aide financière. Et aussi pour relancer un projet. Du coup, j’avais envie de faire un quelque chose autour de Detroit, et j’avais encore envie de travailler avec lui.

Et donc, on a commencé à réfléchir ensemble sur ce scénario. Mais l’idée de départ, c’était qu’on arrive chacun avec des personnages qu’on avait en tête. On a cet environnement qu’on connaît, parce que je connais bien Detroit maintenant.

Et à partir de là, on a tissé ensemble. On a travaillé vraiment ensemble durant ces quatre ans.

 

 

D’où viennent l’inspiration et ces personnages justement dont vous parliez ?

B : Alors pour les personnages, moi, j’ai vécu à Los Angeles, et je me suis inspiré des gens que j’ai rencontrés là-bas. Pour ce qui est de l’histoire et du contexte de la crise sanitaire d’eau à Flint, je n’arrive pas à préciser si c’est venu tout de suite, ou si c’est venu un peu plus tard, mais je pense que c’est venu assez tôt quand même.

Dans l’atelier d’Elene Usdin

E : En fait, j’avais envie de faire quelque chose autour de Détroit, parce que pour moi c’était aussi l’image de l’Amérique plus globale, du capitalisme, dans un certain sens, qui échoue en fait, autour de l’effondrement de l’industrie automobile. Je trouvais aussi, on a parlé très rapidement de Flint, parce que c’était aussi à l’image de la faillite qu’il y a eu dans cette ville, et des réponses qu’a pu avoir le gouvernement à ce moment-là, qui ont été des réponses qui ont failli et qui ont toujours été contre les mêmes classes, qui sont les classes afro-américaines et les classes pauvres.

Donc ça, c’est venu assez vite, mais par contre, on ne savait pas du tout ce qu’on allait raconter comme histoire, et c’est pour ça en fait notre envie au départ, c’était vraiment de ramener des idées de personnages qu’on avait, et on a écrit les personnages avant d’écrire l’histoire.

 

Becky et Summer sont donc nées avant le scénario ?

Image du storyboard

B : Mais même en fait Selva, Jo, Gloria, les personnages secondaires, on les a aussi écrits avant. Et ensuite, on a eu cette idée de lien entre les deux filles au départ, et c’est de là aussi qu’est venue l’histoire ensuite. Détroit c’est un symbole du déclin américain, mais nous quand on voulait traiter Détroit, on voulait aussi parler de comment la ville a pu renaître de ses cendres, de par les artistes qui se sont réappropriés certains quartiers.

 

Mais, au moment où on a commencé à écrire la bande dessinée, on était loin d’imaginer le retour de Trump et tout ce qui est en train de se passer aux États-Unis maintenant. C’est assez intéressant de voir les prémices du trumpisme qui ont d’autant plus de sens aujourd’hui. On se rend compte qu’on a écrit vraiment sur le berceau du trumpisme.

E : Le fait de cette date de 2015, on est juste avant le premier mandat de Trump, donc il apparaît sur les écrans télé, c’est très diffus.

 

Pourquoi d’ailleurs placer le récit à cette époque ?

E: Il y a le scandale sanitaire qui commence le 24 avril 2014, et c’est aussi l’année où j’ai découvert Détroit, en 2014.

Tout ça faisait que je trouvais intéressant de revenir à cette époque, qui est aussi une époque avant MeToo. Il y a quand même beaucoup d’histoires qui mettent en avant des rapports toxiques, incorrects, avec l’entourage masculin. Et donc tout ça, finalement, ça s’est construit, il y a des choses qu’on n’a pas forcément réfléchies et anticipées.

Et puis, on a réalisé ensuite…  Mais c’est vrai que le début, c’étaient vraiment des personnages. Et ensuite, en les confrontant, on a commencé à monter une histoire entre ces personnages.

 

Vous avez pioché dans vos souvenirs ramenés de là-bas ?

E : Oui, on a vraiment pioché dans mes voyages à Détroit.

Photo d’Elene Usdin

J’ai fait un livre sur un quartier de Détroit en 2020 (We are Woodridge), avec un éditeur américain. C’était plus focus sur les gens plus que sur ce qu’on connaît de Détroit, des maisons abandonnées, etc. Donc ça, ça a servi beaucoup.

Les histoires que les gens m’ont racontées là-bas, et les photos que j’ai pu faire, c’est très inspirant. Il y a eu aussi ce road trip que j’ai fait de Détroit à Rome, en Géorgie.

Dans les conditions des deux jeunes filles, c’est-à-dire sans vraiment trop savoir où j’allais dormir le lendemain, mais en sachant où je voulais aller.

J’avais pris un mois pour faire ça, pour descendre. Ça se fait très rapidement, c’est pas très long, en fait. L’idée, c’était aussi de prendre le temps.

 

On avait déjà écrit le scénario, il y avait 450 pages de storyboard, donc c’était encore un peu trop long. Mais on s’est rendu compte qu’on avait besoin d’avoir un appui réel, aussi, en dehors de Détroit. Dans l’Amérique, qu’on était en train d’essayer de cartographier aussi, d’une certaine façon.

 

Photos d’Elene Usdin à Detroit

Effectivement, le retour de ce voyage a permis d’avoir beaucoup de documentation photo, de témoignages, et il a fallu encore remanier notre histoire, en 2023. En fait, ça a été vraiment un long travail, il y a eu trois storyboards, je ne sais pas combien de montages…

Dans l’atelier d’Elene Usdin

Dans l’atelier d’Elene Usdin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On a tout étalé sur les murs, et puis on a bougé, même jusqu’au dernier moment jusqu’au mois d’août, l’ordre des séquences. Le fait de le mettre au mur, c’est vraiment un moyen aussi d’avoir une vision globale.

Et on a vraiment essayé d’avoir un truc qui se tient.

 

C’est une fiction très ancrée dans le réel ?

E : C’est pour ça que j’observe que le fait d’aller sur place, finalement, il y a une certaine sérendipité. Quand on va visiter des endroits auxquels on n’aurait pas forcément pensé en écrivant. C’est comme ça, je me suis retrouvée au musée d’Histoire de Détroit, pour découvrir aussi toute cette partie sur le Project Pride, après les émeutes de 1967, où ils demandaient aux habitants eux-mêmes de nettoyer la ville après les émeutes.

Même aussi tout ce qui est autour de l’underground rail road. J’ai pu aller au musée à Cincinnati. Aller sur place, ça ouvre aussi des horizons.

Photo d’Elene Usdin, Detroit

Ça nourrit. L’écueil, c’est d’avoir trop d’éléments. Donc en fait, c’est là aussi que notre balance entre les deux a été super.

B : Moi, c’est l’inverse. J’ai vraiment plus poussé pour synthétiser et aller vers la clarté.

Est-ce que ça avait du sens que ce soient deux héroïnes, deux personnages féminins à cette période-là ?

Image du storyboard

B : À aucun moment on ne s’est posé la question. Ça n’était pas du tout un choix. Les personnages sont venus comme ça.

E : T’avais une idée de personnage très forte de Summer. Moi, j’avais une idée assez forte de personnage de Becki. Et après, ça a juste été un équilibre entre les personnages.

Mais en fait, à aucun moment on s’est dit, ah, on va écrire une histoire avec deux jeunes filles. C’est juste qu’on avait des personnages qu’on avait envie de raconter et qu’en les mettant ensemble, ça a donné cette histoire. Et après, en avançant sur le scénario, le storyboard, on s’est rendu compte aussi qu’en fait, il y avait quelque chose qui nous échappait et qui sortait aussi de ces personnages qui étaient là.

 

 

B : L’histoire serait toute autre si c’était des garçons. Mais au départ, on ne s’est pas dit, on va écrire l’histoire de deux filles qui prennent la route. Et même, la référence à Thelma et Louise, elle est venue bien après, a posteriori, en nous disant ah, c’est marrant ce parallèle.

 

 

 

 

Ces références cinématographiques étaient-elle présentes dès le départ ?

B : On avait bien réfléchi au personnage de Gloria, la mère de Summer, qui est donc une actrice un peu ratée, mais qui se voit encore comme une grande star.

Quand on travaillait sur le rapport entre Summer et sa mère, on essayait de réfléchir à comment est-ce que Summer peut gagner l’amour de sa mère. C’était vraiment ça l’enjeu.

E : Après, que cette ligne narrative soit racontée par des films et pas par une chronique ou des rêves, ça nous est venu assez vite. Je crois que c’était quand on a eu une résidence à la Villa Médicis de trois mois.

Et c’est à ce moment-là qu’est vraiment née l’envie de mettre en avant des scènes spécifiques de cinéma.

Dessin préparatoire d’Elene Usdin

Parce que ça tombait à un moment où on avait envie de faire rentrer la Cinecittà aussi dans notre histoire, parce qu’on trouvait que c’était intéressant de la mettre en rapport avec Hollywood. Déjà à l’époque, il y avait eu des liens entre les cinéastes d’abord italiens et du cinéma américain.

Dans l’atelier d’Elene Usdin

Il y a eu ensuite tout un travail graphique. Comment on fait intervenir ces pages ? Au début, on pensait les mettre plein pot. Finalement, on s’est dit, ah non, ça peut être intéressant qu’on voie la scène de cinéma… Et finalement, on a restreint ici encore l’idée en se disant, mais non, en fait, c’est juste l’écran mais déformé selon la place où on est dans le cinéma. Juste l’essence, en fait, de ce que c’est de voir un film projeté avec, au début, cette voix off.

Dans l’atelier d’Elene Usdin

B : Oui, et par rapport aux États-Unis, ce que je trouve intéressant, c’est aussi le fait que les États-Unis ont vraiment une fausse histoire liée au cinéma. Quand on pense aux États-Unis, on pense forcément au cinéma, mais en fait, ce cinéma, il est très globalement issu d’Italiens, de Juifs polonais.

Il y a comme cette fausse histoire des États-Unis qui s’écrit autour du cinéma, qu’on trouve intéressante aussi.

E : Oui, et qui nous permettait aussi, au vu, finalement, de la pauvreté de l’histoire des États-Unis  le cinéma, c’est aussi un mythe. Enfin, ce sont des mythes, des histoires, en fait, dans lesquelles on peut venir piocher de la culture populaire.

 

Comment avez-vous articulé votre travail commun ? On voit bien dans l’album ce qui relève des carnets et donc du travail de Joseph.

B : C’est Elene qui a insisté pour que je mette mes dessins.

On savait assez vite que ce serait intéressant d’avoir les dessins de Becki. Et donc Elene me disait : « comme tu commences le dessin, c’est génial, c’est toi qui dessines ça. »

Je ne voulais pas. Je ne me sentais pas du tout à la hauteur de faire ça. Surtout, au vu des dessins d’Elene qui sont quand même géniaux, je me disais que ça allait tout gâcher. Et je me suis pris au jeu, c’était génial de faire ça.

Maintenant, quand je vois l’album, je vois que ça a du sens. Même graphiquement, je trouve ça super.

E : Mais pour moi, c’était une évidence que les carnets de cette jeune fille seraient dessinés.

Dans l’atelier d’Elene Usdin

C’était évident qu’il fallait que ce soit une main profane qui dessine. Et connaissant déjà quelques dessins que tu avais faits, je me suis dit qu’il fallait que ce soit toi. Puis ça a un sens.

C’était important d’avoir cette ligne narrative parallèle. Parce qu’au début, on l’avait quand même pensée beaucoup plus en adéquation avec ce qui se passait, avec beaucoup plus de réponses entre les scènes du portrait et les scènes du carnet. En fait, on a éclaté un peu tout ça pour avoir un portrait de la ville, un portrait de gens anonymes, plus comme quelque chose qui se tient un peu aussi seul.

Et après moi, graphiquement, les pages c’était un très long travail.

Vous avez utilisé beaucoup de techniques différentes ?

Dans l’atelier d’Elene Usdin

E : On voulait que le lecteur ressente des émotions. A chaque page, j’ai essayé de trouver la technique, les couleurs qui vont procurer un sentiment de claustrophobie ou de nostalgie, Toutes les pages ont été construites dans ce désir-là. Il y a plein de styles différents, de découpages différents, de couleurs. On a pas besoin d’avoir un dessin très académique d’une case à l’autre, l’intention est sur l’émotion.

Je pensais que je mettrais beaucoup moins de temps mais il y avait trop de références de choses réelles, personnages, villes qu’il fallait que je dessine réellement bien. On a reculé les délais un peu, la bande dessinée devait sortir fin août..  C’est de 7h à minuit, tous les jours. Mais au final, si on regarde en nombre de mois, c’est ce qui a pris le moins de temps. De mars à août pour réaliser ces planches, alors que les trois années précédentes, c’est là où on a passé tout le temps à réfléchir à l’histoire.

Quelles ont été vos inspirations ?

Gas, 1940, Edward Hopper

E : C’est beaucoup en peinture, David Hockney mais aussi David Lynch, visuellement, que j’aime beaucoup. Edward Hopper aussi mais aussi les photographes américains comme Stephen Shore. Tous les gens qui ont travaillé sur ce que c’est un paysage américain aussi dans tous les clichés qu’on peut y voir, du motel, du liquor store.

Photo de Stephen Shore

 

Quel matériel avez-vous utilisé ?

 

Dans l’atelier d’Elene Usdin

E : J’ai de la gouache, de l’aquarelle. En général, je prépare mes fonds de couleurs, ça donne une teinte à l’ensemble des pages. J’ai préparé les gouttières en mettant du scotch ou pas donc je peins à fond la totalité de la page. Après, je travaille à la gouache et à l’aquarelle dessus. Ce sont des aquarelles qui sont très pigmentées. C’était notre idée de départ d’avoir des tons très délavés, comme des polaroïds.

Il y a eu aussi tout un travail sur les gouttières, les pleines pages. On a essayé d’exploiter tous les codes de la bande dessinée.

B : Il y a aussi des pages au stylo Bic.

 

 

Elene Usdin, Joseph Boni, dernière question, que voulez-vous que l’on garde de cette lecture ?

 

E : J’aimerais qu’on garde que pour s’en sortir, il n’y a pas tellement d’autre solution que de faire de l’art. De trouver une façon de s’exprimer. C’est un message fort. Becki et Summer, chacune dans leur domaine, vont réussir à s’en sortir comme ça, de leurs parents défaillants, du monde traumatisant autour d’elle, par la pratique d’un art

B : Ce que je trouve intéressant, c’est qu’il peut y avoir une double lecture. À la fin, Summer est à Los Angeles, Becki s’occupe toujours de son père. On voulait appeler cet album « Ceux qui restent ».

E : À Detroit au moment de la faillite, ceux qui sont partis étaient les riches, ceux qui sont restés étaient les pauvres, ceux qui n’ont pas eu le choix que de vivre dans cette ville abandonnée. C’est la double conclusion. Il y a une porte de sortie, mais en même temps, tu restes à ta place.

Merci Elene Usdin et Joseph Boni !

Entretien réalisé le vendredi 24 octobre à St. Malo pendant le festival Quai des Bulles
Article posté le mardi 11 novembre 2025 par Jean-François Mariet

Detroit Roma de Elene Usdin et Joseph Boni (éditions Sarbacane)
  • Detroit Roma
  • Auteurs, dessinateurs : Elene Usdin et Boni
  • Éditeur :  Sarbacane
  • Prix : 35 €
  • Parution : 5 novembre 2025
  • Nombre de pages : 352
  • ISBN : 9782377319145

Résumé de l’album : Detroit, 2015. À bord d’une vieille Ford Galaxy, deux jeunes filles traversent une Amérique en déclin, du Nord au Sud. Fuyant Detroit, leur ville natale, elles roulent jusqu’à Rome, en Géorgie, pâle copie de la cité antique. Un road-trip aussi mystérieux qu’imprégné de sens. Pour Becki, il s’agit de remonter la route des esclaves, ses ancêtres. Pour Summer, de rendre hommage aux racines italiennes de sa mère, Gloria. Sur la route, Becki gratte dans ses carnets de dessin déjà noircis par leur histoire, leurs drames quotidiens et leur amitié chaotique. Au fil des croquis, des kilomètres avalés et des confidences, les deux amies délieront les secrets de famille qui ont noué leur destin, bien avant leur naissance.

À propos de l'auteur de cet article

Jean-François Mariet

De mes premières lectures avec Tif et Tondu à aujourd'hui, j'ai toujours lu de la bande dessinée. Très attiré par le noir et le polar, je lisde tout et je tente d'élargir mes horizons de lecteur avec de plus en plus de comics.

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