Interview Genis Rigol : Mais d’où vient ce phénomène ?

Au printemps dernier, nous partagions avec vous tout notre enthousiasme dans la découverte d’un premier album, Brunilda à La Plata, de Genis Rigol, chez Virages Graphiques.

Ayant appris sa présence au festival Quai des Bulles de Saint-Malo, nous avons souhaité le rencontrer pour mieux comprendre avec lui comment pouvait naître une œuvre aussi riche et virtuose. Spoiler, elle nous vient tout droit de Catalogne.

Brunilda à La Plata : un rêve devenu bande dessinée

Brunilda a la plata bannière comixtripVous venez de participer à une rencontre au festival de Quai des Bulles, orientée autour du théâtre. C’est le décor de Brunilda à la Plata, votre album. Mais est ce que le théâtre est un art qui vous parle plus particulièrement ?

Cette bande dessinée est inspirée d’un rêve que j’ai fait. Le rêve se passait dans une espèce de scénario, mélange de cinéma et de théâtre.

Je pense que ça vient de mon enfance, où j’ai grandi dans une ville qui a une tradition catholique – chacun ses goûts. La Passion du Christ était jouée par toute la ville et les jeunes adoraient voir les adultes se lancer là-dedans.

C’était très drôle, c’était comme fascinant de voir les adultes, le boulanger par exemple, jouer Judas et le lundi, lui acheter une baguette. Je me trouvais au milieu d’adultes qui jouaient comme des enfants. C’était touchant. Tout ça, c’est pour dire que je pense que ces souvenirs sont restés dans mon inconscient, jusque dans mes rêves.

 Est-ce que c’est un art que vous continuez de suivre ?

Ma copine joue dans un théâtre. Moi j’ai surtout lu des pièces parce que j’essayais de me former à l’écriture de la dramaturgie, de façon informelle. J’ai commencé à lire des pièces théâtrales et en fait je n’aime pas nécessairement. L’auteur a écrit non pas pour être lu, mais pour être joué ou pour être regardé. Mais j’aime, ça se termine plus vite qu’un roman, c’est bien. Une ou deux nuits de lecture, et tu connais la fin de l’histoire.

 J’aime bien le théâtre, ça a toujours été présent dans ma vie. J’ai joué un peu quand j’étais enfant, adolescent, mais maintenant je ne suis que lecteur.

 Est-ce que vous voyez des passerelles entre le théâtre et la bande dessinée ? Au-delà du décor de votre album ?

Quand j’ai réalisé la bande dessinée, je n’ai pas beaucoup réfléchi à cela. Mais j’ai entendu une autrice – je ne me souviens plus son nom – qui disait que quand elle est bloquée, elle se met à penser sous une forme théâtrale. Qu’est-ce que le personnage dirait à ce moment ? C’était comme une manière de débloquer dans l’écriture.

Et puis, il y a un espace dans le théâtre qui fait que d’une certaine façon, tu regardes tout le temps la même case.

Et ça c’est un peu comme les scènes de la BD avant le cinéma, c’était toujours la même image.

La BD, c’est transformer le temps en espace. Et quand on regarde un peu des auteurs comme ceux qui faisaient des comic-strips, on voit qu’ils ne déplacent pas la caméra. Et dans ce sens, je trouve qu’il y a une connexion entre la bande dessinée et le théâtre.

Mais toutes ces réflexions sont arrivées après.

 Reparlons un peu de vous en tant qu’artiste. Vous êtes espagnol et la BD en Espagne n’a pas toujours été très accessible. Quelles ont été vos références ? Peut-être même ailleurs qu’en BD ?

Montserrat Mountains

Montserrat Mountains, photo par Bernard Gagnon – Wikipédia

Depuis le début, il y a un truc spécial pour moi. Il y a une connexion entre l’architecture et la nature… À Barcelone, il y a le modernisme, qui a été influencé par les paysages. La montagne Montserrat, par exemple, a servi d’inspiration à Gaudi. Alors mon sens de l’esthétique a été très attaché à la nature et à l’architecture.

Mais après, au niveau strictement du dessin, je lisais beaucoup de BD franco-belge parce qu’en effet, en Espagne, la bande dessinée n’a pas la même importance qu’ici en France. Mais il y avait aussi des auteurs espagnols que j’adorais, des catalans aussi : Picañol, un auteur publié dans un magazine catalan pour les enfants, par exemple.

Et là j’ai découvert beaucoup d’auteurs que j’aimais bien. Ibañez avait une page hebdomadaire qui présentait un bâtiment vu de dehors, un peu comme le film de Hitchcock, Fenêtre sur cour, ou Building Stories, de Chris Ware, un peu, mais dans une approche très populaire, de la société franquiste.

J’adorais aussi le Marsupilami quand j’étais enfant, mais c’était « underground » dans mon école. Tout le monde pensait que c’était une chose très bizarre. Après Fred – Philémon – j’adore ça. Je pense qu’on peut trouver cet esprit, un peu d’absurdité, d’imaginaire, dans mon livre…  

Spiegelman, Ware, ce sont des artistes que vous avez lus jeune, ou découverts au cours de votre parcours artistique ?

Spiegelman, j’avais quoi, 19 ans ? Ware, je l’ai découvert un peu plus tard. À Barcelone, à l’époque, ce n’était pas si simple de trouver des bandes dessinées. C’est plus tard, plus vieux, que j’ai pu acheter les BD que j’avais envie de lire, dont j’avais entendu parler.

Il a fallu l’ouverture d’une librairie à Barcelone pour pouvoir accéder à ces livres. Il y avait mes références personnelles, mais aussi celles de mes amis. Une sorte de petite société collective qui s’est créée là-bas. Ça a tout changé, pour moi.

Parlons plus précisément de Brunilda à La Plata. C’est votre premier album. Comment est-ce qu’il a été produit ?Brunilda à La Plata

J’ai commencé pendant la pandémie, pendant le confinement, en Catalogne.

Mais j’ai dû arrêter parce que je devais travailler pour gagner de l’argent. Le côté positif de la COVID, si on peut dire ça, c’est que j’ai pu tout poser par écrit, j’ai trouvé le temps pour ça.

Puis je suis venu à Angoulême pour faire une résidence pour un court-métrage d’animation.

Alors j’ai passé un an et demi à faire le court-métrage. Après j’ai travaillé et une fois que j’ai eu le statut d’intermittent, je suis rentré à la Maison des auteurs d’Angoulême et j’ai passé encore un an et demi à travailler l’album. Je pense qu’au total, cela représente deux ans et demi de travail.

Qu’est-ce qu’il restait à faire quand vous êtes arrivé à la Maison des auteurs ?

Il y avait un première version de 80 pages en noir et blanc. J’ai discuté avec des éditeurs qui pensaient qu’il pouvait manquer des pages.

Je me suis donc concentré sur le rythme. Parce que la première version que j’avais faite, je voyais tellement la quantité de travail que ça demanderait, que j’expliquais tout trop vite.

J’ai imprimé les planches, je les ai lues et j’ai senti que ça marchait mais qu’il manquait un peu de profondeur.

Alors j’ai essayé d’entrer un peu plus dans la personnalité, l’histoire, du Dramaturge. Et c’est à ce moment que j’ai ajouté les pages de souvenirs de l’auteur. J’ai à nouveau imprimé, relu… J’ai cinq versions de la BD chez moi en mode « fanzine » pour trouver le bon équilibre global.

C’était un processus un peu liquide. Pour moi ça c’était génial de pouvoir travailler comme ça. Parce que dans l’animation c’est très difficile d’en faire autant. Tu as besoin d’une équipe, d’argent… Une fois que tu as pris une décision, tu ne peux pas revenir dessus.

On ne l’a pas dit explicitement, mais comment vous est venue l’histoire de Brunilda ?

Brunilda à La Plata p68-69C’était très clair pour le rêve, mais ce n’était pas clair pour l’histoire. Je visualisais bien les émotions générées par le rêve, mais au niveau de l’histoire, je ne savais pas quoi raconter. Je savais qu’il y aurait une dimension collective, un objectif à atteindre et beaucoup d’obstacles. Mais qu’il y aurait aussi beaucoup de gens très sympas autour de moi, dans une espèce d’objectif commun.

 L’histoire est arrivée un peu plus tard, à propos du pourquoi Norman ne peut pas arriver à ce rendez-vous. L’idée était de ne pas pouvoir traverser la scène parce que le Dramaturge n’avait pas terminé l’histoire.

Alors pour réfléchir j’allais à la piscine, nager d’un côté à l’autre. Comme ça, une fois le cerveau fatigué, la créativité pouvait arriver.

Et à quel moment un éditeur est-il arrivé dans le projet ?

Sonia Deschamps par Vincent-Evrat-Ville-de-Montrouge

Sonia Deschamps par Vincent Evrat – Ville de Montrouge

Je parlais avec un éditeur espagnol, Apa Apa, que je connaissais de la librairie barcelonaise dont je parlais avant, Fat Bottom. Nous sommes amis.

Mon idée première, c’était de faire un fanzine. Ils ont regardé ce que je faisais et m’ont dit qu’ils étaient intéressés pour l’imprimer.

Une fois arrivée en résidence à la Maison des auteurs, Sonia Deschamps l’éditrice de Rivages Graphic est passée. On a discuté. J’avais des propositions avec d’autres éditeurs mais finalement, j’ai choisi de travailler avec elle. 

Le livre sortira aussi en Espagne le 3 novembre, dans une taille plus petite, avec une couverture différente. La BD a été écrite en castillan, c’était facile de le faire sortir là-bas. C’est ma copine qui a fait la traduction pour le français. Et c’était en fait très intéressant de traduire parce que ça m’a forcé à réfléchir à ce que je voulais raconter. Elle connaissait très bien l’histoire, elle a subi toutes mes insécurités, mes névroses, pendant la création…

Chacune des séquences dans le théâtre propose un découpage différent. Est-ce que vous avez composé au fil de l’eau ou est-ce que vous vous êtes fixé les choses très en avance ?

Parfois, je faisais comme des petites vignettes. Plus petites qu’un story-board. Ça y ressemblait, mais j’étais le seul à pouvoir comprendre ce que j’avais tracé. Mais sinon, cela se jouait en effet au moment de la mise en page. C’était pour moi comme un jeu de commencer à faire la page et parfois arrivé à la moitié, de me dire que je pourrais ajouter ici un petit cadre où je pourrais raconter ça… C’est devenu comme un jeu, pour moi.

J’expliquais déjà un peu avant dans cette interview, mais la chose que j’aime bien dans la BD, c’est que je peux mélanger les processus. L’écriture de l’histoire peut être mélangée avec le dessin. Le dessin peut être affecté par la mise en page. C’est plus facile de travailler de manière un peu liquide. Pas forcément de séparer les moments des processus d’écriture. J’avais bien un scénario mais tout ça a beaucoup évolué.

Je vois des maisons d’édition qui demandent d’approuver le scénario, après, le storyboard, après, la page. Donc je peux travailler comme ça, mais si je peux choisir, je préfère faire autrement. Je pense que c’est plus facile de trouver des choses un peu plus personnelles, de cette façon-là.Brunilda à La Plata p121

Concernant le Dramaturge, vous avez dit que l’idée d’explorer son passé est venue dans un deuxième temps. Est-ce que cela concerne aussi le fait d’avoir deux styles graphiques différents, un dessin pour le souvenir et un pour l’histoire principale ?

Brunilda à La Plata p38Déjà, pour moi, c’est un peu naturel de changer de style.  J’admire les auteurs qui sont capables de tenir le leur. Mais moi c’est ma première BD et j’ai l’impression que je n’en suis pas là encore, que je n’en suis pas capable, alors je me permets de changer un peu.

Pour les moments de flashback, c’était très clair que c’était un autre niveau de narration. Alors je me suis permis d’essayer.

J’avais regardé des pages de Shigeru Mizuki, de Yoshiharu Tsuge, toute cette génération qui travaillait dans Garo, et qui proposait des fonds photographiques très détaillés avec des personnages très synthétiques. C’est un peu ce que je fais mais dans un autre style, alors j’ai voulu essayer.  J’ai fait une page, deux pages comme ça. C’était tellement de travail, c’était tellement long de dessiner avec ce niveau de détail…

Sauf qu’en regardant la version fanzine que j’avais imprimée, j’ai vu que le principe narratif marchait. En dessinant, je ne pensais qu’au travail que ça allait me demander. Mais au moment de la lecture, le premier sentiment que j’avais dans mon estomac, c’était « Ah ouais, ça rend comme je le voulais ». Alors j’ai décidé de me lancer, sans réfléchir au temps que ça allait prendre, au nombre de planches que ça allait concerner.

Il y a des jours où je passais tout mon temps à faire l’encrage d’une case (format A3, la planche, à l’encre de Chine) …

Ce sont des références photographiques, pour une bonne part. Les intérieurs, les petites cases, c’est de l’imagination. Mais les décors des grandes cases sont des références à Barcelone. L’école où le Dramaturge étudie, c’est un endroit où j’étudiais le dessin. Quand il travaille, c’est un emploi que j’avais quand j’étais adolescent. Il y a des souvenirs un peu mélangés. Pas tout le temps, mais les scènes les plus essentielles sont autobiographiques.

Un des fils rouges de l’album, c’est que le Dramaturge est incapable de terminer la pièce. À quel moment est-ce que vous avez défini la fin de l’histoire ?

Je savais la fin pour le rêve. Je savais la fin pour Norman le personnage principal, mais pas pour le Dramaturge. Mais, je ne savais pas comment arriver à la fin. Je savais seulement qu’il y aurait un cheval et que je partirais avec. Je savais que je voulais finir l’histoire avant d’arriver au rendez-vous qui a commencé toute l’histoire. Ça me faisait plaisir de ne pas montrer la véritable fin, de couper l’histoire avant le troisième acte.

Et alors, de qui est-ce que vous vous sentez le plus proche dans cette histoire ? De Norman ou du Dramaturge ?

C’est très difficile à dire. Je me sens proche des deux et franchement je ne peux pas choisir. Je me sens proche des autres personnages plus secondaires en fait. J’ai l’impression que tous ont un petit côté de moi-même. Même si ce ne sont pas des personnages développés de la même manière.

Pour revenir à Norman et au Dramaturge, je dirais que je me sens proche des deux, pour des raisons différentes.

Dernière question, à propos de votre style graphique. On sent des références aux dessins des années 30-40. Est-ce quelque chose que vous revendiquez ?

Oui, bien sûr. C’était une partie de mon apprentissage dans le dessin. Je n’ai pas fait d’études d’art et quand je me suis demandé comment représenter certaines choses, j’ai regardé ce que j’aimais bien et ça a influencé ma manière d’incarner les personnages.

Mais dans ce dessin du début du XXe siècle, ce qu’il y a d’important pour moi, c’est la mise en page, le découpage, l’imaginaire, avant que le cinéma n’entre dans la BD.

Little Nemo par Windsor Mccay

Little Nemo par Winsor McCay

Il y a bien sûr George Herriman, Winsor McCay, Hermanos, Franquin… Je me suis inspiré aussi d’un auteur du Pays Basque, connu comme une espèce de Hergé perturbé, avec un trait un peu noir que moi j’adore. Après, il y a des amis qui m’ont dit que certaines pages leurs faisaient penser à Joost Swarte et ce n’était pas une influence que j’avais à ce moment-là, mais que je retrouve complètement aujourd’hui.

Il y a plein de références de cinéma aussi. Il y a Les enfants du paradis. C’est un film qui m’a beaucoup influencé. Le Salaire de la peur aussi.

Maintenant que le livre est sorti, est-ce que vous continuez à faire de la bande dessinée ?

J’adore faire de la bande dessinée, mais ce n’est pas facile de trouver son espace, comment gagner de l’argent. Mais le fait que l’on s’intéresse à cet album, ça me donne de l’énergie pour continuer. J’essaie de travailler la peinture, l’acrylique. J’aimerais faire quelque chose autour de la nature, peut-être pour les enfants, en créant un très fort contraste entre les formes plus picturales et les personnages plus « ligne claire ». Mais je n’ai pas encore la maîtrise technique pour cela. Pour l’instant, je suis encore en recherche formelle.

Avec plaisir pour un second, la recherche formelle du premier était déjà superbe. Merci Genis Rigol pour cette interview. 

Interview réalisée le samedi 25 octobre pendant le festival Quai des Bulles
Article posté le mardi 11 novembre 2025 par Yaneck Chareyre

Brunilda à La Plata
  • Brunilda à la Plata
  • Auteur : Genis Rigol
  • Éditeur : Rivages
  • Collection : Virages graphiques
  • Date de publication : 02 avril 2025
  • Nombre de pages : 114
  • Prix : 23,00€
  • ISBN : 9782743666170

Résumé éditeur : On est au théâtre.  Ce soir-là, Norman a rendez-vous avec Brunilda. À 21h précises. Pour se rendre à son dîner, Norman doit traverser la scène, ce qu’il ne peut faire qu’une fois le rideau baissé. Oui mais voilà : le dramaturge – aux aspirations trop ambitieuses – n’arrive pas à clore l’histoire. À son bureau, ce n’est pas l’angoisse de la page blanche qui l’assaille, mais plutôt un mur qui se dresse, bien trop imposant, bâti avec l’aide perfide de sa mauvaise conscience.

À propos de l'auteur de cet article

Yaneck Chareyre

Journaliste , critique et essayiste BD depuis 2006.

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