« C’est un polar, mais un polar lumineux. » Rencontre avec Jordi Lafebre.

La psy enquêtrice Eva Rojas est de retour dans Je suis un ange perdu qui vient de paraître chez Dargaud. C’était l’occasion d’échanger avec son créateur, Jordi Lafebre.

Jordi Lafebre, après Malgré tout ou Les beaux étés, c’est presque une surprise de vous voir proposer un polar. Qu’est-ce qui a guidé ce choix ?

À l’époque de Malgré tout, j’avais très envie d’écrire une histoire d’amour à la Hollywood des années 60-70, mais après ça, j’ai pris peut-être trop de temps à réfléchir à quoi faire après. Et en fait, je me suis trouvé à chercher dans mes goûts en tant que lecteur, et surtout comme cinéphile.

Et il y avait ce côté polar, du cinéma de Tarantino, qui parle de personnages très humains, mais en même temps, incrustés dans le sujet un peu glauque de la société, ça me parlait. J’avais aussi cette idée de parler d’un professionnel de la maladie mentale, un psychologue, un psychiatre. J’avais envie vraiment de traiter le sujet du trouble mental. Il y avait plusieurs ingrédients qui se mélangeaient de façon assez cohérente.

Je voulais aussi parler de ma ville de Barcelone, parce que je trouve qu’il y a une tradition littéraire à Barcelone. Alors j’ai tout mélangé, en fait.

C’est un polar, mais j’aime bien dire que c’est un polar lumineux, en fait. C’est ma façon de raconter les histoires, c’est toujours lumineux, optimiste, pas du tout cynique, même si je traite de sujets parfois un peu délicats.

Que permet justement le polar ?

En fait, le polar, c’est un genre assez élastique, et il te permet tout.

Je ne pourrais pas faire un polar classique. Je n’ai pas les outils, je ne connais pas assez le genre. Et en même temps, ça te permet de visiter la société que tu veux, ça te permet vraiment de parler avec l’excuse d’une enquête.

En fait, tu peux visiter tout ce que tu veux, et en même temps, voir de vrais personnages, des gens qui pourraient être nos voisins, les croiser dans la rue. Et là, je trouve qu’Eva Rojas, l’héroïne des histoires, c’est quelqu’un qu’on pense qu’on pourrait croiser, mais en même temps, c’est un peu décalé par rapport à notre société. Je pense que c’est un personnage très amusant à travailler.

Justement, quelle est la genèse du personnage d’Eva ?

Au départ de l’histoire, j’avais ce paradoxe d’avoir un personnage qui était psychiatre et en même temps qui avait des troubles mentaux. Pour parler de la maladie mentale, j’aime bien ce paradoxe de parler des deux côtés en même temps.

Donc, avoir un personnage qui connaît son métier, qui grâce à son métier de psychiatre, est très douée pour capter les gens. C’est une sorte de talent qui lui permet de voir vraiment la psychologie cachée des gens, des personnages. Et elle a de son côté ses troubles mentaux, parce que je pense que la maladie mentale, ça reste un sujet à traiter sans doute.

Et en même temps je voulais montrer ça d’un côté très lumineux. Donc je voulais un personnage plus intelligent que moi, ça c’est déjà très important. Je ne voulais pas faire une projection directe, je ne voulais pas un mec de 45 ans. Ça surtout pas.

Donc le défi c’est de faire une fille plus moderne que moi, donc me mettre dans la psychologie d’une fille aujourd’hui, c’est déjà un beau défi pour un auteur comme moi. C’était très intéressant au départ d’essayer de créer ce personnage et en même temps je vois que le personnage de base ça me dépasse un peu, il arrive tout seul.

Elle m’oblige à faire des phrases, à avoir des réponses, des dialogues qui sont un peu au-delà de ma capacité. Moi je m’amuse beaucoup à la voir réagir.

C’est une anti-projection de moi si vous voulez. J’essaie d’être au calme, toujours d’échapper au conflit. Eva n’a pas peur vraiment d’aller jusqu’à chercher le conflit.

D’un côté pour résoudre le problème, elle est très courageuse, elle ose toujours dire les choses tout de suite. Elle a toujours une réplique à dire et là je trouve ça extraordinaire. Comme scénariste, ça me permet vraiment d’exprimer ce caractère très fort, je pense, de la femme moderne en fait.

Parlons des voix qu’entend Eva Rojas, les voix de ses aïeules. D’où viennent-elles ?

En fait, il y a cette idée d’abord qu’il y a trois voix tout le temps comme les trois voix des sorcières chez Shakespeare.

J’aime bien cette image d’héritage familial, de gens qui te conseillent, qui parfois diraient des choses. Donc, Eva qui est seule, assez isolée dans la vie, qui n’a pas de famille, mais par contre elle a ce souvenir de gens qui l’accompagnaient toute sa vie et surtout les histoires de famille que sa grand-mère lui racontait, les causes féminines de sa famille.

En fait, c’est un hommage à cette tradition familiale, à ma grand-mère qui m’a appris à cuisiner. Je sais les histoires du début du XXe siècle en Espagne et je trouve cet héritage familial très important et très lourd aussi. Parfois je vois la relation qu’il y a entre ma femme et ma fille et ma belle-mère. Pour les hommes c’est différent, ma relation avec mon papa était plutôt légère, mais je vois que la relation entre fille et maman ça se passe autrement et je voulais faire cet hommage à ce lien très très fort.

Barcelone est un personnage à part entière ?

 

Bien sûr, dans la tradition du polar, il y a déjà Tarantino qui fait ses films à Los Angeles, parce que lui, il vient de Los Angeles. Il y a des cinéastes comme Scorsese qui parlent de New York parce qu’il vient de New York. Je pense qu’il y a une vraie histoire d’amour entre le créateur et ses villes. J’aime bien la tradition littéraire liée à Barcelone, j’aime bien me promener dans les rues de Barcelone, ma vision de la ville c’est une vision de quelqu’un qui est né là, ce n’est pas un touriste. Je connais la ville et j’aime bien parler de ce côté plus glauque de la ville, et forcément Barcelone, ça reste un des personnages secondaires, mais sans doute, ça ne serait pas cohérent de faire trop bouger Eva, elle parle de la société de Barcelone d’aujourd’hui.

 

 

Si Eva vous allongeait sur son canapé de psy, que dirait-elle ?

En fait, je fais de la thérapie depuis que je travaille sur Je suis leur silence et Je suis un ange perdu. Je voulais absolument savoir ce que c’est d’être dans le canapé d’un psychiatre, donc j’ai fait une analyse, à mon tour. Le rôle d’un psychanalyste est de ne jamais juger. C’est quelqu’un qui accompagne le parcours de son patient. Forcément j’ai mes problèmes à moi. Il ne faut pas avoir honte, de demander de l’aide à un professionnel qui nous aide à gérer notre vie.

Le trouble mental, j’insiste, c’est un des problèmes les plus grands qu’on a aujourd’hui au XXIe siècle. Les chiffres des troubles mentaux montent. Les psychiatres ont des gens de plus en plus jeunes, et ça c’est un vrai problème.

Il ne faut pas penser que c’est quelqu’un qui a beaucoup de problèmes qui doit aller chez le psychiatre ou le psychologue. C’est vraiment penser qu’on a tous le droit de demander de l’aide. Je suis là, très sérieux. Moi je me suis trouvé vraiment dans le fauteuil d’un psychologue, d’un psychiatre, à en parler. On se rend compte qu’on a tous vraiment besoin de s’exprimer, de parler de nos problèmes.

Comment imaginez-vous la suite maintenant ?

Eva Rojas, c’est un personnage vivant, l’univers s’est ouvert. Je pourrais revisiter le personnage, mais surtout, si Eva choisit de revenir encore. J’ai un respect énorme pour chaque album. Je préfère avoir une bonne idée, avoir vraiment une belle histoire, avoir un ou deux sujets importants à traiter à chaque album. Sans ça, je ne peux pas faire un album juste pour le plaisir de retrouver Eva. La façon de respecter ça, c’est vraiment de traiter chaque album indépendamment, avec un départ, une fin, même si ça reste dans le même univers. Moi, j’ai beaucoup d’envie de revisiter Eva, mais c’est surtout à Eva de me revisiter ! La construction d’un scénario, ça prend deux mois, il y a beaucoup de réflexions, il faut trouver le bon angle.

 

Je remarque que vous parlez d’Eva comme si elle était une personne, c’est presque elle qui décide.

 

Tout à fait, c’est tout à fait ça. Pour les personnages de Malgré tout, c’était un peu pareil, je crée le contexte. Une fois que le contexte est là, une fois que l’histoire est posée sur la table, il y a une sorte de magie, d’alchimie qui se passe, du personnage qui arrive. Je mets mes tripes dans les albums, il faut capter ce qui se passe dans l’air, il y a cette magie qui arrive. Je suis le premier spectateur, le premier lecteur de mes personnages, je le sens comme ça, et même si ça semble un peu bizarre, je suis absolument sincère. En même temps, si je vois que je n’ai pas une bonne idée, je ne me force pas. Il faut respecter vraiment l’ambiance.

 

 

Jordi Lafebre, dernière question. Est-ce qu’il y a de la place pour d’autres projets ?

Oui, il y a d’autres projets en dehors. En même temps, moi j’ai cette casquette d’auteur de bandes dessinées, en même temps je fais du character design pour des films d’animation. Juste hier, je travaillais sur un film d’animation. Je m’exprime énormément, il y a plein de projets sur ma table. Je ne m’arrête pas de travailler, en tout cas.

Merci beaucoup Jordi Lafebre !

Entretien réalisé à St. Malo pendant le festival Quai des Bulles, le 24 octobre 2025
Article posté le jeudi 30 octobre 2025 par Jean-François Mariet

  • Je suis un ange perdu
  • Auteur, dessinateur : Jordi Lafebre
  • Éditeur : Dargaud
  • Prix : 21.50 €
  • Parution : 17 octobre 2025
  • Nombre de pages : 112
  • ISBN : 9782505130796

Résumé de l’album : Lunettes noires, cigarette aux lèvres, fourrure sur mini-jupe, la psychiatre déjantée Eva Rojas est de retour ! Dix-huit mois après les épisodes relatés dans Je suis leur silence, elle surplombe depuis une grue deux jambes qui dépassent d’une chape de béton, ce qui n’augure rien de bon. L’inspectrice Merkel et son adjoint Garcia vont devoir l’interroger en tant que seul témoin oculaire. Mais rien ne se passe simplement, avec Eva : elle accepte de répondre, mais seulement en présence de son… psychiatre ! Et de raconter alors dans le détail à la police, mais également au docteur Llull, les sept jours qui ont précédé.

Un de ses patients, João, 19 ans, star montante du foot, a disparu. Son club la tient pour responsable et exige qu’elle le retrouve dans les six jours. Pour le meilleur et pour le pire, Eva peut compter sur les « voix » qui l’accompagnent, celles de ses aïeules, décédées depuis longtemps et pourtant bien présentes ! Et plus présentes encore lorsqu’Eva rend visite à sa mère en hôpital psychiatrique, ou lorsqu’elle approche d’un peu trop près des néonazis…

À propos de l'auteur de cet article

Jean-François Mariet

De mes premières lectures avec Tif et Tondu à aujourd'hui, j'ai toujours lu de la bande dessinée. Très attiré par le noir et le polar, je lisde tout et je tente d'élargir mes horizons de lecteur avec de plus en plus de comics.

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