« J’aimerais bien que les gens passent un bon moment » – Rencontre avec Salomé Lahoche

Après le succès de Ernestine en 2023 chez Même pas Mal, l’humour noir de Salomé Lahoche est revenu cette année, en force, avec Ancolie. Nous l’avons rencontrée à l’occasion de l’édition 2025 du festival Quai des Bulles pour échanger sur ses deux derniers albums. 

Ernestine de Salomé Lahoche (éditions Même pas mal)

Bonjour Salomé ! Dans différentes prises de paroles, tu parles de ton public, de ton rapport à lui. Comment était-il similaire en termes de construction et apparences sociales, mais aussi la façon dont tu avais un certain écart avec les retours, surtout ceux négatifs. Je me demandais comment tu percevais et définissais ton travail dans la bande dessinée, ton rapport personnel avec tes différentes bandes dessinées et avec ceux qui les lisaient ? 

Quand je fais une bande dessinée, j’essaie de ne pas trop penser au fait que ça va être lu mais, en même temps, j’essaie de faire un livre divertissant, au minimum. Je n’ai pas forcément d’énormes ambitions de « faut que ça change le monde » ou que ça fasse réfléchir, mais j’aimerais bien, au moins, que les gens passent un bon moment. C’est plutôt ça.

Le rapport que j’ai à mes bandes dessinées, c’est que quand je suis en train de les faire, ça m’obsède et je suis à fond dedans. Une fois que c’est fini je n’y pense plus et je m’en détache. Je suis ni fière, ni pas fière. 

Avec Ernestine, ta première bande dessinée de fiction, tu as connu un grand succès, tu as remporté le prix ADAGP, ici à Quai des Bulles, l’année dernière. Est-ce que ça t’as amenée à reconsidérer justement cette manière de travailler, de concevoir la bande dessinée ou, finalement, comme tu me le dis, tu gardes le même état d’esprit qu’avant ?

Non, je garde le même état d’esprit qu’avant. Après c’était chouette de recevoir le prix. Ça fait toujours plaisir. En plus, c’est un jury avec des auteurs. C’est vrai que c’est cool d’avoir la considération des collègues. Mais, ça m’a pas plus fait gamberger que ça. 

 

Ernestine de Salomé Lahoche (éditions Même pas mal)Avant de commencer à parler des points communs qu’il y a entre les deux œuvres, je voulais parler des deux personnages d’Ernestine et Ancolie. Ce sont des personnages que tu as imaginés il y a plusieurs années avant la sortie des albums, à qui tu donnes d’ailleurs le même nom.  Est-ce que tu as l’impression qu’ils ont grandi avec toi depuis que tu les a créés, ou qu’ils sont restés assez fidèles à comment tu les imaginais au tout début ? Y avait-il justement une raison précise pour laquelle tu avais donné leurs noms aux albums qui les concernent ?

Alors ça c’est par manque d’imagination, je pense. J’aime bien aller à l’essentiel. Les personnages, Ancolie non, toute son évolution elle se passe dans l’album, il y a un point A à un point B, c’est fini. Mais c’est vrai que Ernestine à la base, par exemple, c’était un personnage dont j’avais envie qu’elle n’ait jamais d’arc de rédemption, que ce soit juste quelqu’un de méchant du début à la fin. Par la force des choses, finalement, elle s’est retrouvée à avoir des sentiments. Il y a une évolution qui s’est faite avec le temps, à force d’être en location dans ma tête. 

 

Ces personnages ont été dans ta tête pendant un certain temps avant que le grand public ne les connaissent aussi. Pour autant, au moins pour Ancolie, tu ne faisais pas de storyboard. Tu attaquais la bande dessinée planche par planche. Est-ce que tu perçois d’une façon précise ce genre de décalage qu’il y a entre ces personnages que tu veux traiter, qui existent depuis longtemps et les planches que tu fais sans préparation au préalable ?Ancolie de Salomé Lahoche (Glénat)

Oui. Le fait de ne pas faire de storyboard implique que j’ai des idées en tête mais qui ne sont… pas vagues,  mais c’est vrai que je n’imagine pas les planches, j’imagine l’histoire. Parfois, quand je me retrouve à mon bureau à me dire : « Ah bah là il faut faire cette scène » et parfois, je me dis : « Ah ! Comment j’avais imaginé ça déjà ? » Mais, j’ai l’impression qu’à chaque fois qu’on fait quelque chose, il y a une ambition de départ qu’on ne va jamais être rattrapé par la réalité. Il y a un écart entre ce qu’on voudrait que ce soit et ce que c’est, de fait. 

 

Justement, la prochaine question, ça traite un peu de ça ! À quel point tu te laisses l’opportunité de modifier la façon dont tes personnages évoluent tout au long du récit ? Est-ce que, par exemple, tu as un début et une fin que tu veux, que tu sais vouloir et tu n’y touches pas après, ou est-ce que tu fais autrement, tu te laisses vraiment tout à fait libre ? 

Alors, pour le moment je ne me suis pas retrouvée devant le fait de vouloir complètement changer la fin. J’avais plutôt un point A, un point B, un chemin entre les deux. C’est plutôt le chemin entre les deux que je me suis autorisée à changer.

Le fait de ne pas faire de storyboard, c’est vraiment ça qui est intéressant pour moi. C’est de laisser les idées venir au fur et à mesure qu’on travaille, de pouvoir modifier des trucs mais je n’ai pas eu d’énormes changements scénaristiques. 

Pour Ernestine, il y a un décalage évident entre le personnage, son comportement  qui n’est pas celui auquel on s’attend en voyant cette jeune fille de neuf ans. Un comportement assez dur et froid, dans le corps d’une fillette, dont on attend souvent un comportement calme et irréprochable. C’est aussi pour toi l’occasion d’explorer toute la galerie de personnages autour d’elle, sa famille. Comment as-tu conçu ce personnage et le décalage qui l’accompagne ? 

Alors Ernestine, c’est né parce que j’avais fait une bande dessinée de deux planches pour le concours Jeunes Talents. Les planches s’appelaient Les Désastreuses Aventures de Lucie Bredouille. C’était le personnage d’une petite fille un peu peste. Je me suis dit que c’était rigolo à exploiter. Je me suis dit : « Ok j’ai envie de faire une petite fille méchante, un peu en dehors des codes et tout ». Puis, je l’ai gribouillée un peu sur mon carnet. Ensuite, le nom est venu un peu tout seul.

C’est un peu compliqué de me souvenir de choses que j’ai imaginées il y a sept ans, lorsque j’avais 21 ans. Il y avait en tout cas volonté de faire un personnage de petite fille décalée.

Les personnages de sa famille, je pense que je me suis servie de pas mal de poncifs. L’ado c’est vraiment un ado de base, le père c’est aussi un peu un père de base, absent. La mère, finalement, c’est peut-être celle qui a les comportements les plus logiques. Quand je voulais anticiper ce qu’elle allait faire, je me disais : « Qu’est-ce que je ferais ? Qu’est-ce que quelqu’un de normal ferait ? »

Justement, ce personnage de la mère, Louise, c’est un autre personnage qui évolue tout du long du récit et qui marque profondément, notamment par la conclusion de ce premier tome. La mère d’Ancolie, elle, possède aussi une place plus ou moins importante aussi dans la bande dessinée qui a suivi. Parmi cette galerie de personnages qui évoluent autour de ces deux protagonistes, les deux mères marquent toutes les deux leurs récits. Elles semblent servir de point d’ancrage à ces deux protagonistes, qui tentent pourtant de s’en détacher. Comment toi, une fois de plus, as-tu conçu ces deux personnages au sein de deux titres différents ?Ancolie de Salomé Lahoche (Glénat)

Je ne sais pas. Moi j’ai été élevée par ma mère, donc je pense que c’était important dans ma vie. Pour le personnage de la mère d’Ernestine, j’ai essayé d’imaginer un personnage un peu cohérent, qui agit normalement et qui est à peu près sensé. Et en même temps le récit se recentre sur elle au fur et à mesure. Pour la mère d’Ancolie, je pense, pareil, je partais plus d’un cliché. Je me suis demandé : « Ok, vu comment Ancolie est, comment pourrait être sa mère ? » Ça partait pas mal aussi de l’envie de faire des blagues sur le fait que, je ne sais pas, quand elle l’appelle, elle colle son nez à la boule de cristal comme les vieux sur Skype. Je ne sais pas, j’imaginais un personnage de femme un peu libre. Je voulais qu’elle voyage beaucoup au début. Ce n’est pas dit dans le livre. Je pense que je me suis un peu inspirée des meufs de cet âge là que je connais.

Ernestine et Ancolie ont quelque chose d’un peu nihiliste, qui fait que, plus ou moins, elles font ce qui leur plaît sans se soucier des conséquences, jusqu’à la fin du récit. Il y a quelque chose de vraiment plaisant à suivre leurs aventures et notamment leurs réparties. Dans Ancolie, c’est d’ailleurs Ancolie qui fournit le plus d’humour dans le récit. Comment est-ce que tu mets en scène tout ça, est-ce que c’est plutôt naturel pour toi ou est-ce que tu as besoin de certaines choses pour l’humour dans tes bandes dessinées ?

Non. Quand j’écris des dialogues, je ne sais pas comment on écrit des textos à un copain et qu’on a envie de le faire rire. C’est comme juste discuter avec des amis de faire des dialogues j’ai l’impression. Vu que ce sont des personnages qui sont assez proches de moi, je ne me creuse pas trop la tête. 

 

Ernestine de Salomé Lahoche (éditions Même pas mal)Pour continuer à propos de cette question, à propos de cet humour et des aventures dont on parlait, l’humour parvient souvent sous forme de mises en scènes et dialogues. Je pense, de manière personnelle, à Ernestine qui traite sa mère de fasciste parce qu’elle se retrouve punie pour avoir fumé ou Ancolie qui répond à son ex qu’elle « est sur le coup » à propos de coucher avec sa mère (à lui). Pourtant, il y a toujours une certaine morale et critique de notre société à travers tes textes. Comment tu définirais, si tu voulais les définir (en termes de genres narratifs) ces deux bandes dessinées ? Est-ce que c’est plus de l’humour…

Oui, c’est plus de l’humour. Je sais pas, c’est de la fiction, c’est de l’humour. Pour moi, Ernestine ça se rapproche un peu d’un format un peu sitcom alors que Ancolie on va plus être dans une sorte de coming of age… un peu comme un récit initiatique.

 

À propos aussi des couleurs, dans les deux récits, je trouve très intéressant ce qui se dégage de leur gestion. On a quelque chose de très vif, de joyeux et coloré, qui colle bien à l’univers que tu proposes. Il y a notamment un jaune qui revient beaucoup dans ton travail. Est-ce que tu donnes un certain sens bien spécifique aux couleurs, à la façon dont tu les gères ? 

J’aime bien les choses très colorées. Visuellement ça me plaît plus. Le jaune dont tu parles c’est juste le jaune de base, c’est vraiment le jaune pur. Parce que souvent un jaune quand il sort à l’impression, il peut être un peu teinté de vert, c’est pas fou. Là c’est vraiment le jaune primaire. Après la gestion des couleurs, je ne sais pas, j’ai un peu fait sur le tas, en essayant de ne pas trop en utiliser pour garder une cohérence, de limiter un peu la gamme. De faire un truc qui me plaît à l’œil mais ce n’est pas hyper réfléchi.

 

En avant-dernière question, Ernestine c’était un titre plongé dans le réel, tandis qu’avec Ancolie, tu as exploré un monde surnaturel avec le personnage éponyme en tant que sorcière. Est-ce que c’était quelque chose dont tu avais envie depuis un certain temps, de te baser sur des univers différents du nôtre ? Est-ce que tu envisages d’aller explorer d’autres genres ?

Alors pour l’instant, les projets que j’ai pour la suite c’est de faire le tome 2 de Ernestine. On reste dans un univers que je connais déjà. Par la suite,  j’aimerais bien faire quelque chose qui ne se passe pas à notre époque, qui se passe peut-être, je sais pas, au XVIIIème siècle. Mais en termes de dessins ça va être un peu chaud je pense. En vrai, l’idée d’Ancolie est née parce que je me suis dit que j’avais envie de raconter une histoire de sorcières et un peu de château hanté.

Ce qui était aussi assez intéressant, c’est que dans l’une des tes précédentes interviews, il me semble qu’on te pose la question du rapport de la sorcière à tout ce qui est féminisme et tu disais justement que t’avais quand même envie de te séparer, de diviser, ces deux questions, de dissocier la figure de la sorcière de ces interrogations féministes ? Sans nier, sans réfuter tout ce discours. Est-ce que tu veux plus en parler ? 

Le moment où j’ai eu l’idée de faire Ancolie c’était le moment où tout le monde sortait des livres sur les sorcières et c’était vraiment un truc très très à la mode, très féministe. Ça m’amusait un peu d’en faire une mauvaise féministe. C’est vrai que je pense que les questionnements politiques peuvent se passer de ces espèces de figures de proue… Enfin non, c’est cool que les sorcières soient des figures féministes. Je trouve ça aussi rigolo de pouvoir se moquer un peu de, enfin il y a une blague là-dessus au début du bouquin sur un peu les sorcières, l’énergie des pierres. Moi ça me fait doucement rigoler. Je ne pense pas que c’est avec ça qu’on va mener des combats politiques, ce n’est pas en faisant cramer de la sauge.

 

Est-ce que Ancolie, ça ne serait pas un peu Fleabag ?

Il y a de ça, oui. Enfin oui, de toute façon, ce sont des personnages tout cassés et insortables. En tout cas, j’apprécie la référence parce que c’est ma série préférée. 

 

Et pour finir cette interview, qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la suite, est-ce que tu aimerais parler d’autres choses, de recommander peut-être d’autres bandes dessinées ? 

Bien oui, en recommandations de bandes dessinées, je vous conseille de lire un album qui s’appelle De A à Y de Adrien Yeung qui est sorti chez Exemplaires il y a… six mois, je pense ? Blanche de Maëlle Réat [avec également une interview disponible ici] chez Glénat, très très bon livre et je ne l’ai  pas encore lu mais je suis à peu près sur que Une Obsession, le nouvel album de Nine Antico va être incroyable.Réal, Yeung et Antico

 

 

Merci Salomé Lahoche.

Interview réalisée le samedi 25 octobre 2025 à Saint-Malo dans le cadre du Festival Quai des Bulles.
Article posté le jeudi 08 janvier 2026 par Hippolyte Girier

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À propos de l'auteur de cet article

Hippolyte Girier

Il est né en même temps que le Printemps, il ne jure que par le Hawkeye de Matt Fraction et le Grand Vide de Léa Murawiec. Il croit dur comme fer à la prise de pouvoir artistique de Zoé Thorogood, autant qu'il renie l'existence de roman graphique. Bref, cet article vous est offert avec plaisir, mais surtout par Hippolyte Girier.

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