À l’occasion des Rendez-vous de la BD 2025 à Amiens, Naoki Urasawa était sur place. Entre deux expositions autour de son travail, quelques séances de dédicaces et une Masterclass musicale, nous avons eu l’occasion de rencontrer cet artiste pluriel. Auteur notamment de Monster, Yawara!, 20th century boys, Happy! et dernièrement Asadora ! aux éditions Kana, Naoki Urasawa n’a eu de cesse de nous faire rire et de nous surprendre tout au long de cette rencontre que nous vous livrons aujourd’hui.
Asadora, la série du matin
En japonais, « Asadora » est l’abréviation de « drama du matin« . Il s’agit d’une série très populaire diffusée tous les matins sur la chaîne nationale japonaise NHK. Souvent, cette série du matin raconte la vie d’une femme.
En se penchant sur sa prochaine série, Naoki Urasawa a associé plusieurs envies et références populaires. Parmi ses envies, l’auteur souhaitait raconter la vie d’une femme. Comme la fameuse série du matin. C’est donc naturellement que son nouveau manga prit pour titre « Asadora« .
Ensuite, développe l’auteur, dans les séries durant son enfance, les femmes étaient souvent des héroïnes très fortes. Notamment parce qu’après guerre, le droit des femmes étaient très restreint au Japon. Donc ces séries montraient des femmes se battant pour leurs droits. Pour coller à son thème, Naoki Urasawa choisit ainsi de raconter la vie d’une héroïne, une pilote d’avion, dans le Japon d’après-guerre.

Construire une histoire
« Ma méthode de travail, c’est d’abord d’imaginer un énorme mensonge. C’est le point de départ de mes histoires. Il faut ensuite rendre ce mensonge intéressant. Une fois que je suis convaincu par ce mensonge, il faut rajouter des éléments qui puissent lui donner du réalisme. »
En l’occurrence, dans « Asadora« , pour ancrer le mensonge – il existe un monstre du type Godzilla capable de surgir de nulle part et disparaître aussitôt – dans la réalité, Naoki Urasawa mène des recherches complémentaires pointues qui lui permettent de distinguer les lignes saillantes de l’univers de son récit.
Dans un premier temps, le mangaka apprend qu’au Japon, c’est à l’âge de 17 ans que l’on peut obtenir le permis de pilote. Pour ajuster le temps du récit d’Asadora, « J’ai cherché des événements importants de l’histoire japonaise » explique Naoki Urasawa. Or, le 20 septembre 1959, il y a eu le grand typhon de la baie d’Ise, le typhon Vera. Classé catégorie 5, le niveau le plus élevé de l’échelle de Saffir-Simpson, le typhon Vera est l’un des typhons les plus meurtriers de la région. Cet événement a longtemps marqué l’enfance de l’auteur, né en 1960. Encore aujourd’hui, les japonais évoquent régulièrement ce Typhon, se souvient-il. En 1964, Asa, l’héroïne d’Asadora, aurait 17 ans, ce qui veut dire qu’elle avait 12 ans au moment du typhon. Des dates qui collent parfaitement aux ambitions de Naoki Urasawa pour sa nouvelle histoire.

Ensuite, pour parfaire la crédibilité de son récit, le mangaka s’est renseigné sur la façon de piloter un avion.
Entretien de recherche
« J’ai rencontré un pilote, malheureusement décédé depuis, il avait presque 100 ans. Il était l’un des meilleurs pilotes de l’histoire japonaise. » C’est cet entretien qui inspire Naoki Urasawa pour l’écriture du personnage de Kasuga, un ancien pilote durant la guerre. « Le pilote que j’ai rencontré me racontait qu’il était trop grand pour faire partie des Kamikazes. Il n’a pas été affecté aux avions appelés « Zero », les avions des kamikazes, mais aux avions bombardiers destinés à bombarder les cuirassés. Selon ce pilote, on disait aux soldats affectés aux bombardiers de ne pas écrire de testaments. Les chefs disaient qu’ils reviendraient forcément à la base, ils les ramèneraient. » Des anecdotes qui expliquent le caractère rugueux de Kasuga.
« J’ai également rencontré un biologiste pour confirmer que le monstre d’Asadora ne pouvait pas réellement exister. Et il m’a bien confirmé que ce n’était pas possible ! [rire] ».
Les relations entre personnages
Les relations entre les personnages d’Asa et Kasuda sont complexes. Kasuga est celui qui a essayé de kidnapper Asa et Asa est celle qui a failli être kidnappée. « Je me suis demandé s’ils pouvaient réellement avoir une relation amicale. Mais en écrivant, je me suis rendu compte que oui, c’était possible, explique Naoki Urasawa, C‘était vraiment une relation jamais vue et c’est pour ça que je continue encore aujourd’hui à la raconter. »
Si les personnages de Naoki Urasawa brillent par leur complexité et leur finesse d’écriture, c’est parfois aux dépens de leur créateur ! « Tous mes personnages n’en font qu’à leur tête ! Ils m’ont tous échappé. » Naoki Urasawa explique le phénomène ainsi : à partir du moment où il crée ses personnages, ils ne lui appartiennent plus. Malgré quelques surprises au détour du scénario, c’est également synonyme de réussite :
« Je suis sûr que c’est lorsque les personnages n’obéissent plus à l’auteur que le manga devient intéressant. »
Sur Asadora, les surprises sont cependant encadrées par une contrainte : L’histoire commence avec une scène se déroulant durant les Jeux Olympiques de 2020 à Tokyo. « C’est là que le monstre apparaît, je suis donc obligé d’aller jusque-là. » Au Japon, la plupart des mangakas écrivent des personnages qui ne vieillissent pas. Cependant dans le cas d’Asa, le temps passe entre 1959 à 2020 et le personnage vieillit. « Or, moi aussi je vieillis » rit son créateur. La question, c’est donc : jusqu’où je pourrai raconter son histoire ? «

Pour Naoki Urasawa, les enfants et les personnages âgées sont des personnes en marge de la société. Et c’est là que se situe la vérité, les choses les plus importantes à ses yeux. C’est pour cela qu’il tient à écrire des histoires autour de ce type de personnages. Même si le lecteur n’apprend pas tout au fil de l’histoire, Naoki Urasawa crée un véritable Curriculum Vitae pour chacun d’entre eux. Il détermine dans quel milieu et quelle famille ils sont nés, ou encore quel a été leur parcours. Et c’est là que les personnages se mettent à agir tout seuls, apparaissant dans des endroits indépendamment de l’auteur.
Filer le scénario
Par exemple, le personnage de Robert dans Monster. « En réfléchissant à la fin de l’histoire, lors de sa dernière scène, je me suis souvenu du personnage de Grimmer. Grimmer dit qu’il avait un ami dans l’établissement dans lequel il a grandi. Un ami qui aimait beaucoup le chocolat. Je me suis d’abord dit que j’avais déjà dessiné cet ami dans un flash-back, et que je ne pouvais pas faire de lien entre les deux. Mais finalement lorsque j’ai ouvert le tome et que je l’ai vu dessiné enfant, je me suis dit : Ah ! c’est Robert ! s’exclame l’auteur, C’est à ce moment-là que je me suis dit que c’est vraiment intéressant de faire un manga. »

Grimmer – Monster – Naoki Urasawa
Quand Naoki Urasawa commence une série, il explique avoir déjà tous les éléments en tête et une image assez précise de la fin. Mais au fil de la construction du manga, la narration évolue, les personnages évoluent et lui-même, en tant qu’auteur évolue. Ce qui transforme peu à peu l’intrigue et finalement la fin est complètement différente que ce qu’il avait prévu. « Pour le personnage de Robert, je n’avais pas du tout imaginé la fin de son histoire initialement. C’est lui-même qui a évolué sans que je le contrôle. »
Une question de genre
Le genre est une chose étonnante pour Naoki Urasawa, et qui n’est pas sans surprendre ses éditeurs et ses lecteurs.
Il explique que lorsqu’il se penche sur un nouveau scénario, il n’a pas du tout l’intention de faire des œuvres de suspense ou de polar, même si ses éditeurs classent volonté Monster et Pluto dans cette catégorie par exemple. « En réalité, analyse Naoki Urasawa, lorsqu’on regarde notre vie quotidienne, c’est complètement du suspense ! ». Pour lui, il n’écrit pas sur un genre en particulier mais sur la vie de tout et chacun. « J‘ai l’impression d’écrire des histoires d’humour, confie-t-il, Mais les gens ne me croient pas [rire] ! Pour moi, Monster est un manga d’humour [rire] ». Il conclut : « l’humour fait partie du drame humain tout comme le polar et le suspense. »
(pro/an)tagoniste
À la question : « Est-ce que l’antagoniste est aussi important que le protagoniste ? », Naoki Urasawa est catégorique : l’antagoniste est même plus important que le protagoniste. Selon l’auteur, le protagoniste est même le personnage le plus ennuyant d’une histoire. « C’est peut-être pour ça que je n’aime pas Tenma [le protagoniste de Monster] ». Pour lui, les personnages secondaires ont plus de caractère.
Naoki Urasawa, un artiste complet
Naoki Urasawa est à la fois mangaka et musicien (en plus d’être animateur d’émission notamment). À plusieurs reprises, des musiques apparaissent dans ses ouvrages. Comme « It’s because I love you » composé par l’auteur-musicien, et performé par lui-même juste ici :
Le mangaka explique ne pas viser absolument l’intégration de musique dans ses mangas. « Par exemple, dans 20th Century Boys, il y a la chanson « Bob Lennon » qui colle au récit. » Même si l’auteur compose lui-même pour ses séries, comme « It’s because I love you » dans Asadora, il esquive le mélange des genres : « Mais je pense que s’il y a trop de chansons, ce n’est pas plaisant. »
Naoki Urasawa confie profiter de chacune de ses activités, professionnelles ou privées, pour apprendre des choses à utiliser potentiellement dans ses histoires. « Je mets ce que j’ai appris dans chaque activité au service de la création. Aujourd’hui, je voudrais essayer le surf, mais quand je pense que je dois porter un maillot très serré, ça me coupe l’envie ! [rire] ».
Pause nouvelles
En France, les lecteurs peuvent découvrir « Atchoum !« , une anthologie de recueils de nouvelles écrites par Naoki Urasawa. Ce format permet de découvrir l’auteur sous d’autres aspects, notamment plus humoristique, léger ou cynique, et autobiographique. L’auteur explique qu’en travaillant sur une longue série, l’écriture devient une routine et il reste trop longtemps dans un seul univers.
Donc pour prendre du recul, Naoki Urasawa travaille sur des histoires courtes pour pouvoir avoir un regard neuf lorsque vient le moment de travailler à nouveau sur le récit long. « Cela m’arrive vraiment souvent de travailler sur des histoires courtes, même en ce moment, alors que je travaille sur une série. Quand j’ai des idées, j’écris des nemus [storyboard] d’histoires courtes que j’envoie au fur et à mesure à mon éditrice. Elle doit déjà en avoir quatre et elle m’a demandé d’aller plus loin pour au moins une nouvelle sur les quatre ».
Un regard en arrière
Une chose est sure, l’auteur semble fier de sa carrière. Il explique relire peu ses anciennes œuvres, mais lorsqu’il le fait à l’occasion d’une réédition ou d’une sortie collector, il dit souvent à son éditrice « C’est quand même pas mal ! » et cette dernière répond « Bah oui, c’est bien » [rire].
[ndlr : C’est un euphémisme]
« Tous les titres étaient difficiles à faire » affirme-t-il. Cependant, dans sa bibliographie, il estime que son manga préféré est « Happy! ». Non pas que ce soit le manga le plus réussi, dit-il, « mais j’ai réussi à détruire quelque chose en moi grâce à lui. J’ai tout donné, j’ai véritablement détruit des choses en moi. »
Le manga le plus difficile, estime Naoki Urasawa, c’est sans doute Monster, notamment à la fin. Car il avait la sensation de réaliser un véritable entretien privé avec son antagoniste, le très complexe Johann. « Je cherchais à savoir qui il était, ce qu’il a fait et pourquoi il l’a fait. Donc oui, ça a été dur. J’avais vraiment l’impression d’être dans un espace où il y avait plein de cadavres. J’avais l’impression que j’avais le corps gonflé, les yeux, le nez, les oreilles, même les dents… Et lorsque je regarde des photos de l’époque, on voit bien que oui, mon visage était gonflé, car je n’avais plus de défense physique. C’est à ce point-là que le personnage de Johann était terrifiant. »

Johann – Monster – Naoki Urasawa
[ndlr : La rédaction vous invite très fortement à lire la série Monster, finement écrite, mais aussi à prendre un rendez-vous chez un psychologue à la fin de votre lecture]
Naoki Urasawa et le reste du monde
La France
En arrivant à Paris, Naoki Urasawa a eu l’occasion d’aller à la Bibliothèque nationale de France. Dans le rayon manga, la plupart des titres de l’auteur sont à disposition. « Lorsque j’ai vu ça, j’ai été très fier. J’ai vraiment l’impression de pouvoir communiquer et échanger avec le public français. C’est vraiment un pays où je me sens bien. » acquiesce-t-il.
La productivité comparée
On connaît le rythme de publication des séries prépubliées en magazine au Japon comme un rythme effréné, souvent extrêmement usant pour les auteurs. Naoki Urasawa n’échappe pas à la règle. Durant 20 ans, l’auteur a constamment travaillé sur deux séries en même temps, au moins. Notamment sur des séries hebdomadaires et des séries bihebdomadaires. Il avait alors six dates de rendus par mois. En quantité, cela représente entre 130 et 140 planches par mois. « C’était un véritable enfer » confesse l’auteur. « D’habitude, on se dit : je finis ce travail et après je vais me reposer. Mais là, ça ne s’arrêtait jamais. Pendant vingt ans, il n’y a aucune pause. À l’horizon je ne voyais que des dates de rendus. Aujourd’hui, je me dis qu’heureusement j’ai survécu à ça. »
Durant cette période, Naoki Urasawa raconte avoir beaucoup pensé à Osuma Tezuka. Le « Dieu du manga » dessinait entre 500 et 600 pages par mois. « Les chiffres sont incomparables. La Tezuka production m’a un jour montré le planning de l’auteur pour le mois de novembre 1977. Il y avait : Weekly Shônen Champion / Weekly Shônen Magazine / Champion / Magazine / Champion / Magazine / Champion … Osamu Tezuka travaillait en parallèle sur Black Jack et sur L’enfant aux trois yeux. Il y avait également deux dates de rendu pour MW publié dans Big Comic, ce qui faisait en tout 10 dates de rendu. Puis plus tard, il y avait également des dates pour les séries Phénix, Bouddha et Unico ! Entre tous ces noms, on pouvait voir des conférences à l’université, des avant-premières et des projections …. énumère le mangaka, lui-même très prolifique, Les humains ne devraient pas vivre comme ça ! D’ailleurs, la vie d’Osamu Tezuka a été courte puisqu’il est décédé à 60 ans. En voyant ça, je me suis dit « Non » je ne veux pas vivre comme ça. » Une décision salutaire pour la santé de l’auteur aujourd’hui âgé de 65 ans.
Exploration continue
Naoki Urasawa a construit une œuvre très diversifié, abordant des thématiques variées allant du Japon d’après-guerre au judo passant par l’humanité d’une intelligence artificielle, le tennis et la manipulation de masse… Face à cette diversité, Naoki Urasawa répond « J’ai toujours envie d’explorer des univers que je n’ai jamais traités. Il y a des auteurs qui écrivent toujours dans le même univers. Mais moi, j’en suis incapable car j’ai envie de découvrir sans cesse d’autres choses. C’est pour cela que la plupart de mes séries se terminent autour du vingtième tome. »
Et si on le questionne sur de futurs univers qu’il aimerait explorer : « Une fois, j’ai travaillé sur un manga d’époque autour des samouraïs. J’aimerai bien travailler à nouveau autour d’eux, mais avec un angle, une approche nouvelle. »
Guettons donc la prochaine œuvre de Naoki Urasawa, indéniable explorateur d’un imaginaire crédiblement improbable.

À propos de l'auteur de cet article
Marie Lonni
"C'est fou ce qu'on peut raconter avec un dessin". Voilà comment les arts graphiques ont englouti Marie. Depuis, elle revient de temps en temps nous parler de ses lectures, surtout quand ils viennent du pays du soleil levant. En espérant vous faire découvrir des petites pépites à savourer ou à dévorer tout cru !
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