Quai des Bulles et Jean Cremers

Alors que se profile la 44e édition du Festival de la bande dessinée et de l’image projetée de Saint Malo, la rédaction a rencontré un jeune auteur pour qui Quai des Bulles est synonyme de tremplin.

En effet, Jean Cremers, puisqu’il s’agit de lui, a remporté en 2020 le Grand Prix jeunes talents. L’occasion parfaite pour revenir avec lui sur l’impact qu’a eu cette récompense sur son avenir.

affiche Quai des Bulles 2025

Jean, comment t’es venue l’idée en 2020 de participer au concours Jeunes Talents du Festival Quai des Bulles ?

Jean Cremers : C’était grâce à Alix Garin. En fait, on était à l’école ensemble, on a fait nos études à Saint-Luc Liège trois années durant.

C’était un peu l’élève que tout le monde suivait parce qu’elle était en avance. Elle avait participé au concours en 2017. Il y a eu une vague de soutien des profs vis-à-vis d’elle qui a été remarquée. Je me suis dit tiens : « ça a l’air de fonctionner pour elle. »

Elle avait l’air d’avoir déjà ouvert une petite porte dans le monde professionnel de la bande dessinée. Quand on a 18-19 ans et qu’on voit ça, on se dit : « moi aussi j’aimerais ça. » Donc j’ai attendu un peu et j’ai participé en 2020. Mais je ne savais pas du tout que j’allais le remporter j’avoue. En plus, il y avait de bonnes planches, je m’en souviens. Donc c’est grâce à Alix Guérin.

Pour cette première participation, est-ce que tu as travaillé seul à la réalisation de ton projet ?

Jean Cremers : Oui, bien sûr. En fait c’était le but du jeu. On venait d’avoir des cours, sur comment monter un dossier d’éditeur. J’avais donc été un peu rodé à ce niveau-là. Mais c’était très bref.

Il fallait envoyer deux planches sur un thème bien précis. Je me rappelle que le thème était : « 40 ans après… », avec un jury présidé par Fabien Vehlmann.

affiche concours jeunes talents 2020 QDB

J’étais dans ma phase muette où je commençais à me servir de ce que je vivais pour dessiner. J’en avais un peu marre de travailler aussi en traditionnel puisque c’était juste après Saint-Luc. J’ai été diplômé en 2018.

Donc deux ans plus tard, j’avais eu le temps de digérer un peu le digital. Mais par contre, plus de profs à qui parler donc j’ai dû faire ça tout seul, je n’avais pas le choix.

Sur ces deux planches du dossier, on reconnaît déjà ton trait bien particulier. Surtout concernant tes personnages. Est-ce que tu te rendais compte que tu avais déjà, à l’époque, acquis une manière de dessiner qui allait te servir pour tes albums suivants ?

Jean Cremers : Alors c’est une bonne question. Je pense que j’ai compris à ce moment-là que je pouvais en faire quelque chose de plus profond qu’un seul album. Que j’irai un peu plus loin que ça.

Je pense qu’à chaque fois que je fais un projet, le but est d’avoir un trait un peu différent. De changer un peu la donne, parce que sinon je m’ennuie.

dossiers Jean Cremers concours jeunes talents 2020
Je fais tout le temps la même chose. Et là, ça allait bien avec du monochrome que je n’ai pas eu encore l’occasion de faire en bande dessinée. Je parle de mise en couleur.

Je savais que j’avais quelque chose qui allait me servir plus tard. Que j’allais devoir approfondir. Mais je ne pensais pas que ça allait rester à ce point-là au final.

dossiers Jean Cremers concours jeunes talents 2020

Comment réagis-tu quand tu apprends que tu gagnes ce Prix Jeunes Talents 2020.

Jean Cremers : Je pensais que c’était une blague. Que ce n’était pas possible, d’autres auteurs qui avaient fait des planches superbes.

Et puis très vite, c’est devenu réalité, parce que j’ai été invité sur place. Là, je pense que j’ai réalisé une fois que j’ai vu l’exposition. C’était en plein Covid en plus. J’étais d’abord allé les voir pour faire une petite interview, un petit film qui devait être diffusé l’année suivante, quand le festival allait pouvoir reprendre normalement.

Donc en 2021, si je me rappelle bien, j’y suis retourné et là, j’ai constaté l’ampleur du truc. Je me suis dit ok, on est exposé dans la grande salle là où ont lieu les conférences. Je me rappelle avoir dit à ma compagne du moment que ça allait peut-être démarrer pour moi.

De plus, entre-temps, j’avais eu la chance de signer un album avec Le Lombard.

« Le Prix Jeunes Talents m’a valu un contrat. Donc faites des concours ! Absolument ! »

Est-ce que c’est le fait d’avoir eu ce prix Jeune Talent qui a déclenché quelque chose avec Le Lombard ?

Jean Cremers : Je ne savais pas, mais oui. Mathias Vincent, mon éditeur, m’a dit qu’en effet, ils m’avaient repéré grâce à ce Prix. Le premier dossier que j’avais envoyé n’avait pas été vu. Le deuxième que j’ai renvoyé deux mois plus tard, le même à peu de choses près, a directement reçu une proposition. Et cela, je ne l’ai appris que très récemment, je dirais il y a un an. Le Prix Jeunes Talents m’a valu un contrat. Donc faites des concours ! Absolument !

Que conseillerais-tu donc aux jeunes qui veulent se lancer dans la bande dessinée ? Est-ce que le Prix Jeunes Talents agit vraiment comme un révélateur ?

Jean Cremers : Bien sûr, oui, vraiment. Et puis ce qu’il y a de bien avec Quai des Bulles, c’est qu’ils nous accompagnent jusqu’au bout.

Ils sont toujours là. Je n’ai jamais vraiment eu l’occasion de leur dire, mais moi, c’est ce qui m’a lancé. Je leur en serai éternellement reconnaissant. D’ailleurs, je ne les ai pas encore remerciés dans mes albums.

Que penses-tu de ton parcours, pour l’instant ? Est-ce en partie dû à cette formation que tu as suivie ? Saint-Luc serait-il un vivier pour la bande dessinée ?

Jean Cremers : Alors, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Dans notre classe, on est une dizaine sur 20/25 à travailler et vivre du dessin aujourd’hui. Donc, ça veut dire, je le pense, que la formation est beaucoup plus réaliste que ce qu’on peut trouver ailleurs. En tout cas en Belgique.

Étudier à Saint-Luc, pour moi, a été une révélation en termes de méthodologie de travail. Pas les cours d’art, je ne pense pas que ça sert à grand-chose. J’avoue que Saint-Luc a été un tremplin pour la rigueur et la régularité dans le travail et la discipline.

C’était assez exigeant, en tout cas les premières années. Je me considère chanceux, d’avoir compris ce qu’ils voulaient me dire. C’était bienveillant. J’ai donc un très bon souvenir de cette école, de son ambiance. La même ambiance que l’on retrouve dans le monde de la bande dessinée.

Ton cursus t’a donc été utile.

Jean Cremers : Mes deux cursus, à l’Académie des Beaux-Arts et à Saint-Luc, m’ont beaucoup servi. Je suis chanceux d’avoir pu suivre ces deux formations très différentes qui m’ont permis de faire de la bande dessinée aujourd’hui.

Évidemment, il y a toujours une part de chance dans chaque métier. Qu’est-ce qui fait qu’on est repéré à ce moment-là et que quelqu’un lit votre CV ? Il suffit de très peu.

On ne sait pas pourquoi j’ai eu cette chance. Mais la chance est aussi parfois provoquée par le travail.

Je ne pensais pas que j’allais autant travailler avec la bande dessinée. C’est vrai que si on est à 10-12 heures par jour. En période de rush, je suis peut-être à 13-14 heures. De 8 heures du matin à 2 heures du matin.

Il faut quand même noter que tu sors un album tous les ans. 2023, 2024 et 2025, tu as la précision d’un métronome.

Jean Cremers : Oui, mais ça s’arrête là. Je vais un peu ralentir parce que le prochain album fera 300 pages. Donc, il me faudra un an et demi, deux ans. Et puis, il y a les quatre mois d’impression qui sont incontournables.

Que se passe-t-il donc quand tu obtiens le Prix Jeunes Talents du festival Quai de Bulles ?

Jean Cremers : Je signe chez Le Lombard. Mathias est extrêmement bienveillant. Quand il m’a proposé l’album, j’avais déjà commencé à faire le découpage parce que je suis quelqu’un de très stressé. Je commence un peu tout à l’avance. J’avais écrit tout le scénario, il savait ce qui allait se passer.

Mais par contre, il m’a dit qu’il fallait de la couleur, pas de monochrome. Alors là, j’ai commencé à stresser. Il me fallait un trait qui soit assez neutre pour pouvoir l’habiller avec une couleur. Mais à ce moment-là, j’ignorais absolument tout sur ce que j’allais faire ou sur ce qui pourrait servir au mieux ce dessin. J’ai fait ce trait-là pour qu’il soit le plus neutre possible.

Et ce trait a donc convenu à ton éditeur ?

Jean Cremers : Mathias m’a avoué récemment que certains au Lombard ne croyaient absolument pas en ce projet. Ils disaient, ben non, mais t’as vu son trait, ça ne raconte rien. Donc, je suis content que lui ait été un peu visionnaire, en tout cas à son niveau, pour trouver ça. J’ai fait un crayonné très poussé directement au digital. Je n’ai pas eu de mauvaise surprise sur cet album. Vraiment, ça filait droit.

Vague de froid - Jean Cremers - Le Lombard

Par contre, on m’a proposé d’aller à Angoulême, et là, j’ai dû finir plus tôt. C’était un rush, mais un rush. Je crois que j’en fais encore des cauchemars. Deux mois et demi, sept jours sur sept, de huit heures du matin à deux heures du matin. Je pense que ma copine vivait toute seule à ce moment-là, parce que moi, forcément, j’étais là sans être là. Mais ça m’a servi.

Te considères-tu comme chanceux ?

Jean Cremers : Je suis tombé dans le bon panier. Le Lombard fait partie de ces maisons d’édition, avec Casterman et Futuropolis, qui ont l’habitude de travailler avec les jeunes, puisqu’ils participent au Prix Raymond Leblanc.

Ils savent qu’ils vont récupérer, une fois tous les trois ans, un dossier de huit pages, et que ce dossier va devoir devenir un album. Ça a été le cas d’Antoine Schiffers, avec Katya. Ils ont l’habitude de travailler avec les jeunes auteurs, vraiment sortis de l’école.

Katya La Guerre. Partout. Toujours. - Antoine Schiffers - Casterman

Il va falloir leur apprendre le métier. J’ai l’impression que, comme Nathalie Van Campenhoudt, ce sont des éditeurs qui ont l’habitude de travailler avec les jeunes et qui arrivent à les mettre dans des rails pour que tout se passe bien pendant la construction de l’album.

C’est vraiment ce que tu as ressenti également.

Jean Cremers : Chez Le Lombard, c’est une vraie collaboration. J’ai eu beaucoup d’échanges sur le scénario, comme dirait Mathias, quelques boulons à resserrer. C’est très important et essentiel pour un premier album.

C’est mieux de commencer ainsi avec quelqu’un qui te suit et qui t’encadre. Mais par contre, ensuite, pour la couleur, là-dessus, ils ne peuvent pas dire grand-chose, puisqu’ils ne sont pas vraiment artistes eux-mêmes à ce niveau-là.

La colorisation est quelque chose qui t’a posé problème ?

Jean Cremers : Je trouve que c’est moins facile d’identifier une bonne couleur d’une mauvaise couleur. Alors que pour le dessin, c’est vraiment flagrant quand ce n’est pas bon. Donc là, ils m’ont laissé faire. Il y a peut-être quelques petits couacs pour Vague de froid, mais globalement, je trouve que l’album s’en est bien sorti à ce niveau-là.

« Pour moi, un bon éditeur, c’est quelqu’un qui nous accompagne, qui continue à nous suivre et à nous proposer des projets. »

Comment s’est passé l’accueil de Vague de Froid, ton premier album ?

Jean Cremers : L’accueil a été dithyrambique et c’était super. Et ce qui est bien avec Le Lombard, c’est qu’ils n’ont pas trop de sorties par an. Donc quand un album est mis en avant, il l’est longtemps, il a une belle vie.

Vague de froid se vend toujours et ça fait deux ans. On en est à 11 000, 11 500 exemplaires vendus. C’est inespéré pour moi. Alors que je ne pensais pas que j’allais dépasser les 3 000. Donc là, franchement, je suis ravi. Cela a donné lieu à une nouvelle collaboration avec Après l’Orage, qui est sorti le 16 mai 2025.
Et on en refera d’autres albums ensemble, je le sais. Pour moi, un bon éditeur, c’est quelqu’un qui nous accompagne, qui continue à nous suivre et à nous proposer des projets.

Qu’en est-il de ta collaboration avec Glénat pour Le Grand Large ?

Après Angoulême et Vague de froid, ça s’est enchaîné avec Le Grand Large. Chez Glénat, ils m’ont laissé un peu plus de liberté.

Le Grand Large - Jean Cremers - Glénat

Quand tu as commencé Vagues de Froid, savais-tu déjà que ton aventure dans le monde de la bande dessinée serait en trois tomes et aurait comme thématique commune l’eau ?

Jean Cremers : Alors absolument pas. Quand j’ai réalisé Vague de Froid, les fjords, c’était évident en Norvège. J’étais un peu obligé de les mentionner. Et ça rendait les pages plus belles. C’est là que je me suis rendu compte que j’adorais dessiner l’eau. Donc je me suis dit, maintenant l’eau de la mer.

Le Grand Large, j’ai signé l’album six mois après Vagues de Froid. Glénat m’a contacté pendant les inondations de la ville de Liège, qu’on a vécues avec mes grands-parents, et qui donneront naissance à mon troisième album Après l’Orage.

J’ai écrit le scénario du Grand Large pour que ça se passe entièrement sur l’eau. Je voulais rester sur cette lancée. Et là s’est imposé la trilogie. Il fallait alors au moins un mot qui rappelle l’eau dans le titre. Donc Vagues de Froid, Le Grand Large et Après l’Orage, j’avais envie à chaque fois qu’il y ait une dimension un peu aqueuse dans les titres. Mais à la base, la trilogie n’était pas du tout prévue.

Tes trois albums, même édités chez deux éditeurs, ont pourtant le même format. Était-ce une volonté de ta part ?

Jean Cremers : C’est ça qui est beau, maintenant, j’ai trois albums dans les tons bleus qui sont dans ma bibliothèque, les uns à côté des autres, le même format. Les éditeurs ont fait ça bien. C’était hyper judicieux de le faire. Il y a juste eu le papier qui a changé.

Une impression offset sur un papier un peu plus brut, j’adore ça. Je trouvais qu’il avait une super bonne odeur comparé au papier de Vagues de Froid qui était volontairement brillant pour rappeler le côté un peu froid, justement, de l’album.

Donc, j’ai demandé le même papier pour Après l’orage. J’ai trois albums drastiquement différents les uns des autres, tout en ayant une unité dans le visuel de la bibliothèque.

As-tu déjà pensé à ton prochain album, le quatrième ?

Jean Cremers : J’aime bien séquencer les choses, donc le prochain album parlera de la Fagne en Belgique. Ça se déroulera en forêt. L’histoire d’une femme alcoolique qui rencontre un petit garçon. Il s’est installé dans la région avec ses parents qui cherchent du boulot. Cette femme va se lier d’amitié avec le petit garçon et elle va se rendre compte que quand elle est avec lui, elle ne boit plus.

Cela va donner naissance à une amitié qui n’est pas très validée par les autres. Les enfants du village se moquent d’eux, harcèlent le petit. C’est une histoire très longue avec des allers-retours aux Alcooliques Anonymes pour la dame.

« Mon personnage féminin ne sera pas sans rappeler Agathe dans Le Grand Large. »

Un changement total d’atmosphère pour ce récit ?

Jean Cremers : Ce n’est pas aussi triste que ça en a l’air. J’ai envie un peu de me démarquer aussi de ça, des fins où on pleure tout le temps pour être heureux. J’ai envie de quelque chose d’un peu différent. C’est très inspiré de Manchester by the Sea, un film que j’adore. J’ai toujours voulu reprendre cette façon de faire pour mes albums. L’album sera publié chez Glénat.

Mon personnage féminin ne sera pas sans rappeler Agathe dans Le Grand Large. Je n’avais pas eu l’occasion de beaucoup développer son personnage et ça m’avait vraiment fait de la peine.

affiche film Manchester by the sea

J’ai adoré dessiner Le Grand Large. Je crois que c’est mon album préféré de tous. J’ai aimé le dessiner, le raconter, le mettre en couleurs. C’est vraiment l’album qui s’est déroulé sans embûches et dont j’ai adoré le résultat. La couverture, le titre, tout vient de moi. Il y a eu très peu de retouches graphiques dessus. Donc pour moi, cet album est très personnel. En plus, il est dédié à ma sœur aînée.

J’avais envie de retrouver cette sensation-là avec Le Grand Méchant Loup, qui sera logiquement le titre. Peut-être une trilogie sur les grands quelques choses.

Revenons sur Après l’orage. Pourquoi, quand on est un jeune homme comme toi, on prend pour personnage principal une femme quadragénaire victime de violences ?

Dans ma jeunesse, j’ai pensé que ma mère avait subi des violences. Heureusement, ce n’était pas le cas. Mais elle avait toujours un peu une attitude un peu triste. La vie lui semblait dure. Je me disais qu’elle avait peut-être vécu des choses horribles.

Après l'orage - Jean Cremers - Le Lombard

Avait-elle été victime de violences ?

Évidemment, rien de tout ça, je vous rassure. Elle a eu un mari exemplaire, des parents aimants, tout va bien. Mais je voulais me servir de cela parce que ce qui m’intéressait dans cet album, ce n’était pas de montrer la violence faite aux femmes, mais plutôt de représenter l’attitude de ma maman, sa gestuelle, son air fragile et mystérieux. En effet, ma maman ne s’ouvre pas souvent à nous, mais on l’aime comme une maman, c’est inconditionnel.

J’avais envie d’en parler un petit peu et que ça puisse correspondre à toutes les femmes.

Quand ça arrive malheureusement ces choses-là, ça ne se voit pas toujours dans la vie de famille. On est à la quarantaine, on a des enfants et on cache ses blessures sous ses habits.

Après l'orage - Jean Cremers - Le Lombard

Pourquoi avoir choisi comme cadre, pour Après l’Orage, les inondations qu’a connues la Belgique en 2021 ?

J’ai vécu cette histoire avec mes grands-parents. Ces trois jours-là, j’étais avec eux. L’eau peut marquer des traumatismes. Alors je me suis dit que j’allais les retranscrire sur un corps.

Je voulais lier cette thématique de l’eau qui monte à la mort, au deuil et à quelque chose d’un peu plus insidieux et sournois qui est, la violence faite aux femmes. On en parle de plus en plus, mais ça reste assez vague, je trouve. Il faudrait être un peu plus réaliste et en parler. Cette bande dessinée, c’est une façon d’en parler un petit peu.

Après l'orage - Jean Cremers - Le Lombard

Tu as fait le choix de ne pas montrer la violence, mais ses conséquences. Pourquoi ?

Jean Cremers : Je n’avais pas envie de dessiner les coups, les flashbacks avec les disputes, mais plutôt comment ça marque. Comment ça affecte la famille. Je me suis retiré de l’histoire et j’ai mis ce personnage inspiré de l’attitude et des gestes de ma maman dans cette histoire. Donc là, c’est vraiment la partie autofiction de l’album.

Après l'orage - Jean Cremers - Le Lombard

Peut-on parler de l’étonnante colorisation de l’album qui permet de retrouver la couleur des coups subis par cette femme.

Dans chaque album, il y a une teinte phare. Dans le premier, c’est le bleu marine. Dans le deuxième, c’est le bleu clair, un peu turquoise. Et ici, c’est le violet mauve, qui est vraiment la couleur des bleus qui sont là depuis longtemps. Ceux qui marquent et qui blessent profondément l’âme. C’était ma volonté que cette teinte berce un peu tout l’album et que ça devienne peu à peu une couleur un peu plus chaude et plus joyeuse avec le coucher du soleil et l’arrivée des sauveteurs à la fin. C’est vraiment quelque chose que j’avais envie de représenter dans l’album. Quand je ne peux pas écrire sur un sujet, je le montre en dessin. C’est une bande dessinée et pas une bande racontée.

Je n’ai pas le talent d’Alix Garin pour écrire, je ne suis pas un poète. Je préfère largement dessiner plutôt qu’écrire. Ce violet, ce mauve m’ont permis de raconter beaucoup plus qu’avec des mots. C’est pour ça que je fais de la bande dessinée. Je me pense plus doué avec le dessin qu’avec les mots. De loin ! Je ne m’exprime pas très bien.

Après l'orage - Jean Cremers - Le Lombard

Peut-on dire que cette colorisation laisse une véritable empreinte sur ton travail.

Jean Cremers : Ça, c’est un compliment de dire que ma couleur est prégnante et marquante, parce que c’est la partie la plus fastidieuse pour moi. C’est très compliqué la couleur. Ici, je me suis fort inspiré de ce que fait Jérémie Moreau. J’adore son travail. J’avais envie de cette unité qu’il arrive à mettre dans ses planches, comme une atmosphère particulière.

Je trouvais que le violet et le mauve ne sont pas des couleurs qu’on retrouve très souvent dans la bande dessinée, à part pour la nuit. Alors qu’on les retrouve dans les nuages en pleine journée, dans les tâches d’ombre, dans les coins un peu plus reclus. Ça symbolisait parfaitement tout ce qu’on cache sous des vêtements quand on est victime de violence. Donc ça s’est un peu imposé naturellement.

Après l'orage - Jean Cremers - Le Lombard

Pour l’instant, tu as l’habitude de travailler seul alors que, dans ton entourage, il y a de jeunes auteurs très prometteurs. Est-ce que ça te tenterait une collaboration ? Et préfèrerais-tu rester au scénario ou au dessin ?

Ce serait au scénario parce que je préfère largement écrire plutôt que dessiner. Pour moi, le dessin c’est réécrire ce que j’ai déjà écrit au scénario. C’est une autre forme d’écriture, un langage un peu codé mais qui reste assez universel.

J’ai toujours voulu travailler avec Sébastien Deom, le compagnon d’Alix Garin, parce que je trouve qu’il a une connaissance phénoménale du cartoon. Une forme d’art qui n’est pas assez exploitée en franco-belge. C’est dur de séduire avec du cartoon mais je trouve que c’est super beau. Il n’y a qu’à voir le Mickey de Johan Pilet qui pour moi traduit le cartoon à merveille. Sébastien n’a pas encore eu l’occasion ou la chance, je ne sais pas comment dire, parce qu’il est très doué pour faire de la BD. J’aimerais lui donner cette chance avec ma petite notoriété qui commence à monter pour pouvoir lancer quelque chose avec lui.

Mickey contre l'alliance maléfique - Johan Pilet - Glénat

Quelqu’un d’autre, une autrice par exemple ?

Amandine Foccroulle QDB 2023

Sinon il y a Amandine Foccroulle que j’adore et qui a eu le Prix Jeunes Talents en 2023. J’ai déjà un peu commencé à travailler, mais la pauvre, ça fait des mois qu’elle attend que je finisse un scénario pour elle. Amandine, j’ai toujours adoré ce qu’elle faisait. Elle a un côté très illustration dans la BD. C’est très frais, elle se laisse aller dans son dessin, qui est extrêmement rafraîchissant et moi j’adore.

Amandine Foccroulle QDB 2023 Amandine Foccroulle QDB 2023

Le festival Quai des Bulles se tiendra les 24, 25 et 26 octobre 2025 à Saint Malo. Qui succèdera à Guillaume Padilla lauréat 2024 et créateur de l’affiche du Concours Jeunes Talents 2025, dont le thème cette année est « Par-delà les frontières » ? Réponse sous peu et la rédaction de Comixtrip qui sera présent au festival ne manquera pas de vous en informer.

affiche Prix Jeunes Talents 2025 - Guillaume Padilla

  • À noter qu’une exposition Léa Mazé, fragments d’un univers sensible sera visible pendant cette édition de Quai des bulles. L’autrice des Croques et d’Elma, une vie d’ours, fut aussi lauréate du Concours Jeunes Talents.
Article posté le jeudi 18 septembre 2025 par Claire Karius

Après l'orage - Jean Cremers - Le Lombard
  • Après l’orage
  • Auteur : Jean Cremers
  • Éditeur : Le Lombard
  • Prix : 23,95 €
  • Parution : 16 mai 2025
  • Nombre de pages : 192 pages
  • ISBN : 9782808215053

Résumé de l’éditeur : Tandis que le niveau de l’eau monte dangereusement, Hélène se retrouve prisonnière d’une maison pleine de silences et de souvenirs. Mais à mesure que l’orage gronde, c’est un autre combat qui se joue en elle : celui de briser les liens invisibles d’une vie qui l’étouffe.

Le Grand Large - Jean Cremers - Glénat
  • Le Grand Large
  • Auteur : Jean Cremers
  • Éditeur : Glénat
  • Prix : 24,50 €
  • Parution : 03 janvier 2024
  • Nombre de pages : 248 pages
  • ISBN : 9782344053560

Résumé de l’éditeur : Naviguer sur les flots de la vie…Sac sur le dos, Léonie se retrouve au milieu de nulle part, ou plus exactement en plein milieu de l’océan ! En lui apprêtant une embarcation, ses parents l’ont tout simplement forcée à prendre le large ! Mais pour aller où ? Comment diable va-t-elle s’y prendre pour trouver la terre ferme à l’aide de ses simples rames en bois ? Apeurée, elle va découvrir un univers sans foi ni loi où la nature, le hasard et la détermination vont guider sa barque. Bonne nouvelle: elle n’est pas si seule puisqu’elle rencontre Balthazar, un adolescent dont le canoë prend l’eau de toutes parts. Dans cette immensité, tout le monde n’est donc pas logé à la même enseigne. Les yachts et les bateaux à moteur circulent à toute allure et ne se gênent pas pour détrousser le voisin. Parmi ce faste, il y a aussi ceux qui semblent avoir abandonné tout espoir d’accoster un jour, comme Agathe, qui s’est laissé porter par le courant… Quand ces trois naufragés se croisent, l’aventure prend un autre tournant. Léonie, décidée à trouver un rivage, va embarquer Agathe et Balthazar pour une traversée éprouvante, à la limite des forces qui lui restent, à moins que ce ne soit le contraire… Il faut bien grandir un jour. Mais comment naviguer sur les flots de la vie ? C’est à travers ce roman graphique que Jean Cremers tente de répondre à cette question en convoquant la force de l’imaginaire pour une métaphore du grand saut vers l’âge adulte. Ce récit initiatique plein de péripéties, que l’on lit d’une traite nous parle des rencontres marquantes et de ces épreuves nécessaires qui nous forgent.

Vague de froid - Jean Cremers - Le Lombard
  • Vague de froid
  • Auteur : Jean Cremers
  • Éditeur : Le Lombard
  • Prix : 24,95 €
  • Parution : 20 janvier 2023
  • Nombre de pages : 256 pages
  • ISBN : 9782808210041

Résumé de l’éditeur : Officiellement, Jules et Martin sont partis en Norvège avec l’objectif de gravir le Preikestolen. Mais le benjamin veut avant tout remplir son carnet de croquis. Et puis, peut-être, parler enfin avec ce grand frère qui semble s’enfermer de plus en plus dans ses obsessions. Car pour Martin, il ne s’agit pas d’un simple voyage touristique : il espère une communion avec les dieux nordiques. Mais pour pousser les portes du Valhalla, les Vikings doivent d’abord vaincre leurs démons.

À propos de l'auteur de cet article

Claire Karius

Passionnée d'Histoire, j'affectionne tout particulièrement les albums qui abordent cette thématique. Mais pas seulement ! Je partage ma passion de la bande dessinée dans l'émission Bulles Zégomm sur Radio Tou'Caen et sur ma page Instagram @fillefan2bd.

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