Jordi Lafebre Interview aux Rendez-vous de la bande dessinée d’amiens 2024

Jordi Lafebre : narrateur avant d’être dessinateur

Jordi Lafebre, photo par Julien Paul-red

Jordi Lafebre par Julien Paul-Red

Parmi les invités des Rendez-vous de la Bande Dessinée d’Amiens, un auteur dont les files d’attentes n’ont pas désempli. Jordi Lafebre, connu d’abord en tant que dessinateur, notamment pour Les beaux étés, sur un scénario de Zidrou, travaille désormais seul pour Dargaud. Malgré tout et Je suis leur silence, deux titres qui ont déjà marqué les lecteurs et notre rédaction.
Nous avons souhaité prendre un temps avec Jordi Lafebre en interview pour explorer comment devenir un auteur complet de bande dessinée.

« Des codes d’écriture à maîtriser pour mieux jouer avec. »

Yaneck Chareyre : Je suis leur silence est une œuvre assez complexe, avec plusieurs niveaux de narration. Quelle fut la première idée qui a lancé l’écriture de cette histoire ?

Jordi Lafebre : Le pitch est apparu assez rapidement dans ma tête. J’ai trouvé ce paradoxe intéressant d’un professionnel de la maladie mentale qui, à son tour, avait un problème mental. J’avais envie, après Malgré tout, de sortir de la comédie romantique. Je me suis dit : « Pourquoi pas un polar pour changer complètement de genre ? ». Et puis, je voulais raconter une histoire qui se serait passée de nos jours. Il y avait aussi l’envie de travailler une histoire qui se passerait à Barcelone. C’est ma ville et en plus c’est la ville qui a un univers littéraire assez riche.

Tout cela s’est mélangé un peu en même temps dans ma tête pour arriver à Je suis leur silence.

Le genre polar, ce sont des règles précises, des codes à respecter. Est-ce que vous avez effectué des recherches sur cette structure scénaristique particulière ?

Je suis leur silence page 31 exxtrait

C’est exactement ça. Au moment où je prends la décision d’écrire un polar, je me rends compte qu’il y a des règles que je ne connais pas.

Donc il faut faire ses devoirs, étudier un peu les règles, identifier les codes que le lecteur attend de trouver. Après, c’est la décision de l’auteur de suivre ou pas ces codes. Il faut rester souple. Pour ma part, j’ai choisi d’associer un peu de comédie pour renouveler l’exercice. Même si là aussi, il y a des codes à comprendre et respecter.

Le polar, c’est un genre qui permet aussi d’ouvrir une fenêtre sur la société. On attend de retrouver les images de l’époque dans laquelle on place l’intrigue. Le polar, c’est un espace, une fenêtre pour voyager dans la société dont on a envie. Moi j’avais envie de vous parler de Barcelone et de cette ambiance aujourd’hui.

Après, j’y ai mis mes goûts et mes centres d’intérêts personnels.

À la fin du livre, vous remerciez même une personne des forces de police que vous êtes allé jusqu’à questionner pour améliorer votre connaissance du polar.

Mais bien sûr, c’est la partie que j’adore dans le travail d’écriture. C’est une excuse, comme pour un journaliste, pour poser des questions sur des sujets que je ne connais pas. J’ai donc interrogé un policier qui a bien voulu répondre à mes questions. Il était content de tout m’expliquer et pour moi c’était fascinant. Je n’arrêtais pas de poser des questions, comme un enfant. Je voulais savoir comment fonctionne la police catalane, comment elle agit dans les différents quartiers de Barcelone. Quelles sont les règles que les forces de police doivent respecter, aussi. On peut vraiment tomber facilement dans le cliché. On a vu tellement de films se passant aux États-Unis que c’est à cela qu’on pense en premier.

Cela dit, je n’ai pas non plus tout pris en compte. Il y a un travail de documentation à faire, puis d’adaptation à la structure polar, quitte à laisser de côté certaines réalités.

Vous disiez justement que le polar permettait de parler de la société. Dans ce livre, c’est la haute bourgeoisie barcelonaise que vous mettez en scène. Pourquoi avoir choisi ce décor-là plutôt que les quartiers « sombres » de la ville ?

Je suis leur silence page 15 extrait

D’abord pour éviter les clichés et puis pour les sujets concrets de l’album. Et j’avais envie de parler des concepts d’héritage et de famille. Derrière la notion d’héritage, il a l’héritage matériel, les maisons, les grandes richesses – les vignes dans ce cas- et l’héritage familial et culturel. Je voulais traiter ce sujet-là dans ses deux dimensions.

Et quand on parle de l’héritage matériel, c’est plus intéressant, plus « sexy » de trouver une famille qui est riche, avec beaucoup d’enfants et des enjeux sur lequel va hériter.  Avec la possibilité de créer des secrets dans cette famille, avec de vrais côtés sombres. Donc tomber dans la richesse matérielle, c’était le plus évident.

Restons sur l’écriture encore. Avec Malgré tout, vous aviez développé une narration à rebours. Dans Je suis leur silence, vous avez trois trames temporelles différentes. Est-ce que vous avez besoin de vous lancer des défis, pour réaliser une nouvelle bande dessinée ?

Oui, pour moi, c’est indispensable… Peut-être pas indispensable, mais je trouve ça cohérent. Depuis 1994 et le Pulp Fiction de Tarantino, la narration n’est plus nécessairement linéaire. Même dans notre quotidien, avec les réseaux sociaux, la réalité n’est plus linéaire non plus. On ne sait plus si ce que l’on voit vient de se passer à l’instant, ou plusieurs jours auparavant. Donc on comprend de mieux en mieux ce concept, dans la fiction. On accepte ça et moi ça me motive.

Moi ça m’excite plus de chercher un schéma différent pour arriver à la fin de l’histoire. C’est plus amusant pour moi et pour le lecteur aussi, je pense. Il y a l’histoire à laquelle je pense et que j’essaie de renforcer pour permettre au lecteur de trouver lui-même la fin. C’est plus intéressant pour moi et je pense que ça l’est pour le lecteur aussi. Et ce jeu de piste, ça va naturellement bien avec le polar, qui a besoin de fausses pistes, de trames cachées.

Le cœur de l’histoire, c’est donc cette question de la maladie mentale, à laquelle vous avez voulu lier profondément votre héroïne. Après l’écriture du concept, votre personnage a-t-il été facile à imaginer ?

En fait, une fois que j’ai eu l’inspiration, le personnage est venu tout de suite. Au départ, ce personnage était masculin. Mais je ne trouvais pas comment l’intégrer pleinement dans mon histoire. Et à un moment donné, je me suis demandé pourquoi ne pas en faire une femme, plus jeune que moi. Et le fait d’explorer une personnalité si différente de moi, en tant que scénariste, j’ai trouvé cela beaucoup plus intéressant que de parler d’un mec de ma génération. Sincèrement. J’ai très vite ressenti du plaisir à explorer cette idée.

Mais je l’ai dit, j’ai eu rapidement aussi cette envie de parler des maladies mentales. Sauf que je ne voulais pas créer un personnage bipolaire sans connaître la réalité de ce vécu. Toujours dans cette idée de rester crédible et proche de la réalité.

J’ai eu de la chance de pouvoir parler avec des personnes qui ont bien voulu partager avec moi cette expérience de la maladie mentale. J’ai croisé différentes expériences pour écrire mon héroïne. Une fois les bases posées, en avançant dans le scénario, le personnage finit par prendre ses propres décisions. Et parfois l’auteur est le premier spectateur du personnage, pour voir si cela marche ou pas.

Je suis leur silence page 8 extrait

Les dialogues tiennent une place essentielle dans Je suis leur silence. À quel moment du projet sont-ils écrits ?

Je travaille le scénario comme si c’était un autre que moi qui allait le dessiner. Il y a trois phases, pour moi.

La première phase fait émerger toutes les idées dans une sorte de grand brouillon. Ensuite, je fais du séquençage pour trouver précisément toutes les scènes et leur rythme de narration. Enfin, j’attaque l’écriture des dialogues et ça c’est la partie la plus difficile. En fait, les dialogues t’obligent à rester très en contact avec les personnages, à vraiment connaître le personnage par cœur. Tout en essayant de se laisser surprendre par leurs réactions. C’est le plus amusant, le plus difficile et c’est ma toute dernière étape.

Une fois que le scénario est écrit, que toutes les pistes sont validées, je me lance dans le dessin, sans plus rien changer. Parfois une virgule, mais ce ne sont pas de gros changements.

« Le dessin est un dialogue intime pour le dessinateur »

On vient de parler énormément du scénario, on voit qu’il y a beaucoup de défis. Est-ce que vous vous lancez autant de défis pour ce qui est du dessin, quand vous commencez un nouvel album ?

Bien sûr. Le dessin, c’est éternel. Le dessin, c’est tellement naturel. Je fais partie de ces gens pour qui le dessin est une façon naturelle de s’exprimer. Et ça reste toujours un énorme plaisir et une découverte constante. Ça ne s’arrête pas. Je ne dessine pas comme il y a vingt ans et j’espère que dans vingt ans, mon dessin aura évolué par rapport à ce que je fais aujourd’hui.

Je m’adapte à l’histoire que je vais raconter. Je me vois comme un narrateur, plutôt qu’un dessinateur de peinture classique donc je fais attention tout le temps à ce que mon dessin soit au service de l’histoire.

Mais bien sûr, il y a toujours une découverte, soit par le genre exploré, soit dans mon propre style car mon corps change aussi. Je vieillis donc la façon de faire change tout le temps. Et ça reste un dialogue très intime pour le dessinateur avec le geste physique de dessiner.

 Quand vous regardez les planches de Je suis leur silence aujourd’hui par rapport aux Beaux étés, quelles différences retenez-vous ?

Je suis leur silence page 39 extrait En y réfléchissant, dans Je suis leur silence, je me permets de plus en plus de jouer avec les codes graphiques de la narration. Dans Les beaux étés, il n’y avait pas l’espace pour mettre certains codes qui sont crédibles dans la bande dessinée, mais inadaptés dans le style graphique de la série.  Dans Je suis leur silence, même si l’histoire est plus sombre, plus dramatique, je voulais rajouter un côté un peu comédie et mettre la pression entre le côté très dramatique du crime et le côté plus comédie du gag visuel. Donc je me suis permis d’ajouter des outils de dessinateur absents des Beaux étés.

Après il y a de toute façon une évolution constante. Il y a une évolution entre le premier Beaux étés et le dernier. Et je vois une certaine évolution entre la première planche de Je suis leur silence et la dernière. Et cette évolution va continuer avec les livres d’après.

Vous en êtes maintenant à deux œuvres solos. Est-ce que c’est la fin d’une carrière de « simple » dessinateur ou est-ce que vous pourriez à l’avenir travailler avec des scénaristes ?

Je ne ferme pas la porte à travailler avec d’autres. Je fais le focus sur l’histoire. Si l’histoire colle bien dans mon univers, si ça me parle comme dessinateur, pourquoi pas. Mais c’est vrai que j’ai découvert la fascination pour l’écriture et après un deuxième album, je suis en ce moment dans l’écriture d’un prochain album et ça tient au corps. C’est déjà beaucoup, deux métiers en même temps. Mais je ne ferme pas la porte, on ne sait jamais.

Je travaille aussi en parallèle dans les productions d’animation et j’ai l’habitude de changer de casquette et de m’adapter. C’est vraiment en fonction des projets.

Jordi Lafebre nous révélera-t-il son prochain projet ?

Pour terminer, justement, vous commenciez à l’évoquer, quel est le prochain défi ?

Ah ah ah, nous y voilà ! Je ne vais rien dire. Chaque album, c’est un défi. En tant qu’auteur, je n’aime pas trop me répéter et je me mets des défis. Il y a toujours une aventure à vivre, toujours une montagne à atteindre le sommet. Et c’est toujours difficile.

Tomber dans la répétition mécanique, c’est peut-être la mort d’un auteur. Il y a des gens pour qui la répétition est symbole de maîtrise. Mais la recherche artistique, c’est toujours se mettre en danger avec les outils d’un métier dans lequel on travaille depuis longtemps.

Je suis dans cette aventure de retrouver à chaque fois des défis et des difficultés précisément pour découvrir, pour créer un album. Et après un album, c’est beaucoup, beaucoup, beaucoup d’énergie qui tombe un peu dans la tête des artistes. Il faut rester ouvert à ce qui nous arrive et rester ouvert, c’est déjà un défi. C’est une sorte de méditation de très humblement de rester là pour voir où l’univers décide de nous emmener.

Et donc, concrètement ? Qu’est-ce que vous allez explorer maintenant ?

Je fais exprès de ne rien dire. Mes bouquins, ce sont comme des bébés, on essaie de ne pas trop en parler jusqu’à ce qu’ils soient sortis du ventre. Là on peut respirer, prendre des photos…

Mais moi quand je suis dans la création, c’est un état d’esprit un peu fragile. J’essaie de protéger le plus possible la création elle-même, sans créer trop de spéculation autour du futur livre.

Je peux juste dire que je commence petit à petit. Le scénario est assez avancé et j’attaque le dessin en parallèle.

 Entretien réalisé le samedi 1er juin 2024 lors des Rendez-vous BD d’Amiens.
Article posté le jeudi 20 juin 2024 par Yaneck Chareyre

Je suis leur silence - Jordi Lafebre - Dargaud
  • Je suis leur Silence
  • Auteur : Jordi Lafebre
  • Éditeur : Dargaud
  • Prix : 19,99 €
  • Pagination : 112 pages
  • Parution : 13 octobre 2020
  • ISBN : 9782505119777

Résumé de l’éditeur : Barcelone, de nos jours.

Eva Rojas, une jeune et brillante psychiatre, rechigne à répondre aux questions du Dr Llull. Pourtant, elle n’a d’autre choix que de collaborer pour espérer récupérer sa licence et exercer à nouveau son métier.

Il y a quelques jours, Eva a été appelée en renfort par l’une de ses patientes, Pénélope, pour l’accompagner, en tant que personne de confiance, durant la lecture du testament de sa grand-mère. Si cette dernière est toujours vivante, cette réunion familiale n’en demeurera pas moins éprouvante.

À son arrivée à Can Monturós, l’excentrique psy perçoit rapidement les lourds secrets qui pèsent sur le domaine viticole. Et pour cause : percer les gens à jour, c’est son fonds de commerce.

Les Monturós, qui ont fait fortune grâce à leurs vignes pendant la période franquiste, semblent dissimuler quelques secrets inavouables…

Alors qu’elle séjourne au domaine, un membre de la famille est assassiné. Et les regards inquisiteurs ont tôt fait de se tourner vers Eva, qui mènera l’enquête pour tenter de prouver son innocence.

Après le poétique Malgré tout, Jordi Lafebre nous livre, à coups de récits enchâssés et de personnalités hautes en couleurs, un roman graphique lumineux, au rythme résolument moderne et au ton empreint d’humour. Un récit entre la comédie et le polar catalan.

À propos de l'auteur de cet article

Yaneck Chareyre

Journaliste , critique et essayiste BD depuis 2006.

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